Jules Barbey d'Aurevilly - Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur (Doctorat) : 8° partie







Jules Barbey d'Aurevilly



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HUITIEME PARTIE :


Jeux de portraits




Introduction :


Il est impossible, évidemment, de " découper " une personne fût-ce un écrivain mort dont on dirait qu'il ne reste que du papier ! La méthode de notre démarche est artificielle et analytique, même si la synthèse se sent intuitivement...

Nous allons essayer de définir comment Barbey était perçu et décrit par les autres, et en particulier par ses amis dont la perception est sans doute plus proche de la sienne que celle de ses ennemis, ou des indifférents...

Cette démarche permettra de mieux cerner d'abord l'apparence de Barbey, et l'évolution aux yeux des autres de celle-ci, qui prouve et concrétise sa réussite dans la séduction.

Nous verrons parallèlement, - mais dans une partie suivante - comment Barbey se voyait au début et comment il a évolué, c'est-à-dire comment il s'est construit son image, à l'aide de quels matériaux, comment et dans quelle mesure il a (re) construit son schéma corporel et l'a imposé aux autres qui, lorsqu'ils lui étaient favorables, le lui ont renvoyé inconsciemment pour son plus grand plaisir, lui prouvant ainsi qu'il n'était plus laid pour tous.

Ensuite, nous chercherons à définir qui étaient ceux qu'il trouvait laids, et ceux qu'il trouvait beaux. Généralement, chacun de nous a une démarche subjective et se laisse saisir dans ces appréciations. Parfois même c'est lui qu'il voit ou refuse dans les autres.

Ceci est aussi une des façons de montrer comment celui qui est dit " laid " vit cela...

Toutes ces approches ont pour but de cerner véritablement l'image de Barbey, de voir si elle a évolué, et dans quelle mesure finalement cet enfant qui se sentait laid, et souffrait de la cruauté de ses parents, en a été guéri.

Jeux de portraits : ... VIII


Barbey vu par les autres ... VIII-1




Qu'est-ce que ses contemporains ont vu de Barbey ?

Nous avons déjà parlé des premiers portraits de Barbey, et de sa famille, dans le chapitre sur son entourage (cf. II-1).

Ses parents feront faire un portrait de lui, sans doute avant la consommation de la rupture, qu'il estimera raté à cause d'un " patelinage de regards " qui lui donne " l'air d'un jésuite déguisé "(Premier Memorandum, 13 janvier 1837)...

(21)

Sur cette gravure (21) faite à partir du portrait de Fink1382, Barbey a 25 ans environ : grand front d'intellectuel, cheveux bouclés, asymétriquement et artistiquement coiffés, yeux immenses, qui se veulent fascinants, petite crispation entre les sourcils, nez fin et assez busqué, moustache travaillée dans le sens de la finesse et du tombant, bouche ourlée et dessinée, peut-être un peu irrégulière, (dessinée assez mal - difficultés?- d'ailleurs par l'artiste!), menton volontaire, visage dans l'ensemble un peu maigre, aux pommettes saillantes et aux joues un peu creuses : ce " beau ténébreux " soignait sa taille de guêpe avec férocité quand il le fallait, au mépris de son estomac et au mépris de sa bourse, la soulignait par des vêtements très ajustés. C'est le moment où il compose Amaïdée, et si Somegod y est Guérin, lui-même se dépeint sous les traits d'Altaï, (au nom évocateur). Ils ne sont pas décrits physiquement, mais Somegod voit de loin venir Altaï et lui dit : " Je t'ai reconnu à ta démarche, à la manière dont tu portais la tête, à la fierté calme et jamais démentie de tes mouvements. "1383. C'est certainement d'une noble démarche que se dote notre dandy, jeune révolté qui ose s'exprimer plus fort !

Barbey était grand pour son époque : 5 pieds quatre pouces, soit 1m731384. Cette haute taille est celle que l'on imagine pour les hommes du Nord, les Gaulois, les Normands, les Vikings, plus élancés souvent que les Latins. Sa haute taille encore accentuée par son allure frappent ses contemporains. Ce serait de nos jours un homme de 1m90 à peu près.

Aristide Marie 1385 nous conte une anecdote : " Savez-vous, demandait-il un jour à quelques amis, quel est le plus beau vers de Victor Hugo? " Et comme ils hésitaient : " Eh bien! le voilà ! dit-il, en accentuant la cadence de l'alexandrin :

" Barbey d'Aurevilly, gigantesque imbécile ! "

Autre anecdote : Barbey et son " ennemi intime " Flaubert se croisent un jour de 1874 et, tous deux de haute taille, se toisent silencieusement. Flaubert écrit à sa nièce : " C'est là - à cet enterrement, - que j'ai vu pour la première fois (...) mon ennemi d'Aurevilly : il est gigantesque! je t'en ferai la description. "1386 Barbey, pour faire image lorsqu'il critique les tendances au réalisme laid de son " pays " le prévient qu'à force de regarder en bas, " vers les petites choses", il risque de "s'y perdre et s'y noyer comme s'il était petit!" 1387

Octave Uzanne croit pouvoir dire qu'il avait le droit de revendiquer quelques gouttes de sang royal... On sait maintenant que c'était une erreur mais, de toute façon, " il était remarquablement racé. Toute sa physionomie, en ses manières, en ses propos signait et contresignait sa mégalanthropie native. Il pouvait s'approprier cette opinion qu'il prête à Sombreval, le magnifique héros de son Prêtre marié : " Il est de rarissimes individualités qui valent des races et qui sont comme des noblesses vierges, constituées en elles-mêmes ou tombées du ciel pour renouer la décrépitude des vieilles aristocraties usées par les excès et par le temps. " A défaut d'une noblesse d'agrégation, sa gentilhommerie était absolue, indiscutable. Elle ne pouvait souffrir même une allusion à la savonnette à vilains. Ce qui est indéniable, c'est que d'Aurévilly se sentait et se savait grand. "1388

Un tableau d'Haussoulier (21) insiste sur l'activité surtout intérieure de ce jeune homme, tout en obliques, fin et nerveux, une main tenant encore son crayon pendant la pause,(plume ou crayon plutôt que badine, je crois), le bloc à croquis ou de brouillon sur le genou, pas provocant pour deux sous. La façon douce d'Haussoulier, peu contrastée, aux couleurs non saturées, ni massives, ni cernées trop violemment, est pour beaucoup peut-être dans l'impression de calme et de sensibilité qui se dégage de ce tableau.

Barbey est encore jeune physiquement et, si l'on peut dire, moralement : la moustache n'a pas encore le noir de la maturité ; la mouche sur le menton, presque follette et d'un brun léger, n'est pas encore accentuée, les cheveux presque mousseux, la raie encore toute neuve de son changement ! le col ouvert (à la Byron), le corps peu mis en valeur (les mains ébauchées, la taille dissimulée, la prestance négligée) l'habit discrètement quelconque.

Tourné vers nous de trois quart, il s'arrête d'écrire, et relevant la tête, l'expression attentive, la main sur le genou, il semble questionner le monde à la manière douloureuse d'Elsa Morante : " Suis-je présentable ? ", question qui n'est pas seulement de rhétorique, comme en témoigne son air pensif et penché.

(23) Un portrait de lui en 1845, - à 37 ans -, nous le montre en chemise peut-être. Son visage n'est pas allongé comme celui du portrait de Léon. Il est plus rond, plus massif. Le nez est un beau triangle, la bouche est toujours dans l'ombre de la moustache, les cheveux sont abondants, mais ne sont plus aussi " artistiquement " coiffés qu'avant. Le regard est plein et pensif. Il n'y a plus vraiment d'excès. C'est un portrait " nature " qui diffère de l'image que Barbey cherche encore à donner de lui dans les salons et dans la rue.

Nous1389 ne nous attacherons pas à donner les détails d'habillement, nombreux pourtant, que nous possédons (surtout grâce à ses ennemis que Barbey raillait ainsi : " Pauvre physiologie que celle de ces journalistes pêcheurs à la ligne du pont aux ânes "1390). Ces choix subtils, Barbey les traitera de détails futiles et ne leur laissera qu'une importance très relative. Nous avons vu comme il récusera le terme de dandy à son sujet. Ce qui nous intéressera donc, c'est de voir comment les gens ont perçu sa physionomie, son allure, puisque c'est ainsi qu'il pense pouvoir séduire.


Il apparaît en 1855 (24) dans un habit presque militaire, et d'une physionomie presque martiale : il est plein de confiance dans l'avenir. L'on sent dans ce portrait le caractère Normand (théorique!) qui pointe nettement : la moustache est plus simple, plus massive, les cheveux moins apprêtés, le visage plus plein, plus viril. Laissant tomber les raffinements des tenues parisiennes, il commence à chercher des tenues qui expriment les différents côtés qu'il sent enfin vivre en lui - ou auxquels il laisse enfin la possibilité de s'exprimer : normand, pirate, mérovingien, militaire, pallikare etc.

La comtesse Dash trouve qu'il n'a guère changé à la fin de sa vie : " C'était le même regard, le même nez en bec d'aigle, la même moustache panachée, le même teint pâle, les mêmes cheveux noirs ; sa bouche, le trait défectueux de son visage, est mieux qu'elle n'était alors, ses dents se sont rangées. Il avait la même taille de guêpe, un peu plus mince seulement, les mêmes allures. " 1391

Effectivement, les détails les plus laids de son visage sont, si l'on veut être cruel et le caricaturer, - comme on ne s'en est pas privé d'ailleurs -, un grand nez maigre, un peu trop mince pour sa longueur et busqué, en lame de couteau, un front un peu fuyant peut-être de profil, et sans doute des dents mal plantées qui gênent peut-être le coquet pour sourire et qu'il veut cacher en parlant, d'où, paraît-il des intonations parfois sibilantes.1392Il ne sourit jamais sur les portraits, et ne présente jamais son profil (qui obsède les caricaturistes).

Une gravure de 1855 nous le montre debout, le regard au loin, mais pas dans le vague, plutôt sur l'horizon à conquérir, en veste à brandebourgs : un officier byronien, russe ou barbare, le poing sur la hanche, et la main appuyée, façon vainqueur, sur une pile de livres. Plus qu'un parisien, c'est un conquérant, normand ou grec... (25)

Tout en harmonie avec l'atmosphère de sa maison à Valognes ; Charles Buet nous dit : " Sur la cheminée monumentale, il avait placé un magnifique buste de sa grand-tante, une des femmes les plus belles et les plus remarquées de la cour du roi Louis XV, qui lui a inspiré quelques unes de ses plus belles strophes du Buste jaune, et des lampes en cuivre, du travail le plus précieux, ayant appartenu, dit-on, à Charles-Quint. " 1393


Théophile Silvestre, son ami, décrit ainsi ce conquérant parfois désabusé, qui rêve encore d'abordages, mais commence à se limiter : " Nez aquilin aux narines vigoureusement remuantes, front un peu en fuite, pas grand, mais très plein et très exalté ; moustache de léopard ; oeil d'orateur, et non sans violence ; deux rides en coup de sabre qui vont des ailes du nez au coin de la bouche, laquelle est assez hautaine, travaillée par l'ironie, néanmoins

pleine de bonté, et froissée par l'habitude ardente de la parole, comme une bouche à feu est fatiguée par le tir. Je note chez lui quelques airs héroïques qui rappellent le buste si connu de Dante. "1394

Le nez doit être rééquilibré par un chapeau, ce " couvre-chef qu'il portait avec tant de crânerie, et dont la forme avantageait plutôt cette figure anormale, incoiffable par un chapelier moderne. "1395C'est un ami qui parle, c'est Uzanne, et pourtant le mot " anormal " est lâché... Lutter contre de l'anormal par l'anormal, voilà une homéopathie qui porte ses fruits.

Deux portraits de 1860 (26 et 27) nous le montrent dans son âge mûr (il se trouvait déjà vieux,


(26) (27)

mais ne se laissait pas aller...) Peut-être peut-on sentir ici ce qui faisait de lui un enfant au visage ingrat : c'est, peut-être dans le bas du visage que se situe la difficulté, que Barbey compense par un air de tête volontaire. Le nez aussi, s'il est busqué peut déparer une figure d'enfant. Mais, une fois homme, ce visage devient simplement viril, et aucun de ses contemporains ne dit plus Barbey laid. Est-ce justement la stratégie de la séduction par le dandysme, ou l'originalité, du remplacement de la beauté classique par la séduction de la parole écrite ou parlée, par la physionomie, qui a porté ses fruits? Amis ou ennemis, jamais aucun n'a plus employé cet adjectif qui l'a tant fait souffrir enfant.

On dirait qu'il ne vieillit pas, mais qu'il mûrit plutôt.

Au-delà du visage, nous ne résistons pas à citer pour une fois la description des habits tellement cette description est bien ressentie, empathiquement, comme la traduction exacte de toutes les séductions que Barbey rêve d'incarner ! La physionomie, l'allure sont vraiment à l'unisson du mental. La composition extérieure est la métaphore de ses souhaits.

" Il est grand et svelte : d'un port d'hidalgo, le pas délibéré et frappant du talon, le nez au vent, roidement campé sur ses jambes, il regarde les gens par dessus la tête et les soldats par dessus la baïonnette ; tout le monde le remarque ; il ne remarque personne, mais de temps à autre il examine le visage des femmes ou leurs bottines. Enserré dans sa redingote-tunique, d'un goût qui n'est qu'à lui seul ; sanglé, coupé en deux à la taille comme un officier belge ; la poitrine enflée, boutonnée, plastronnée ; les bras forcés dans des manches étroites, ouvertes sur les côtés à la hussarde, moins les galons : on ne devinerait jamais qui il est, qui il pourrait être.

Il porte des gants blancs, couturés de noir, couleur aurore ou mi-partie ; des manchettes en entonnoir de gantelet, tenue à force d'empois à la raideur du cuir verni ; son pantalon collant à sous-pieds est carrelé blanc, rouge, ou noir et vert à l'écossaise ; parfois zébré ou écaillé comme une peau de tigre ou de serpent...

L'hiver, il se drape d'un manteau fait d'une capote de charretier, rayée sur un fond blanc, de bleu, de noir, de chocolat, et doublée de velours noir ; s'il la met au rebours, c'est Edgar, l'amant de Lucie de Lammermoor ; s'il la met à l'endroit, c'est un roulier gentilhomme, un homme impossible. La nuit, les rayures s'effaçant et le blanc paraissant seul, c'est un officier autrichien. Un ivrogne de la rue de Sèvres, zigzaguant entre les murs, le prit un jour pour l'empereur d'Autriche, lui-même, venant espionner l'empereur des Français. (...) N'oublions pas un cache-nez dont le fond en damier se compose de toutes les couleurs du prisme.

J'ai rencontré récemment messire Barbey d'Aurevilly, tunique déboutonnée pour la première fois peut-être depuis six ou sept ans, c'est-à-dire depuis que j'ai le plaisir et l'honneur de le connaître. Sa poitrine était couverte d'une chemise rouge, - non qu'il soit fou de Garibaldi, au contraire, - et il semblait heureux de ce vêtement couleur d'amour, de guerre et de puissance. " 1396

C'est pourquoi, devant le portrait de Lévy, il se sent si gêné qu'en dédiant une reproduction il écrit : " Maigre noir, ennuyé, que qui m'aime me pleure.

Ce n'est pas moi vivant, c'est mon spectre - avant l'heure ! "

La gravure de Rajon (28) montre qu'il franchit un pas de plus : elle est faite pour illustrer l'édition. Et cela est une préoccupation très nouvelle chez lui.

Barbey la commente avec assez de satisfaction :

" 30 mars 1873,

A madame de Bouglon,

Je me porte comme un pont... bâti par les Romains, et je travaille comme si j'avais à en élever les piles. All is well! Mon portrait est achevé pour L'Ensorcelée. Les uns disent que c'est très bien. Les autres disent que ce n'est pas assez bien comme cela, pour être moi. Je serais assez de cet avis. Mais on ne peut pas mettre un homme dans son portrait. On n'y met qu'une minute de sa vie, et la plus sotte de toutes, celle où il est obligé de poser! "1397

L'image de soi ne va pas mal, merci!

Barbey commence à se faire photographier. Pourtant, longtemps encore, il craindra, et méprisera cette nouveauté, sans jamais y voir un art. Il y trouvera par contre une aide affective puissante pour le souvenir et un remède à l'angoisse, un moyen de prouver son affection, un plaisir sentimental. Ou elle ne doit rien avoir à faire avec la beauté, n'étant qu'au service d'échanges du coeur, ou elle doit fixer sur le papier des beautés au sens classique .

Il écrit encore en 1883: " Cette démocratie du portrait, cette égalité devant l'objectif - brutale et menteuse - cet art de quatre sous, mis à la portée de la vaniteuse gueuserie d'un siècle bon marché et de camelote, la Photographie a remplacé, pour nous, modernes, les images des anciens et les somptueux portraits de l'ancien régime, toutes ces choses grandioses, bien faites et rares dans lesquelles, je le veux bien, l'orgueil de race trouvait son compte autant que les autres sentiments du coeur, mais qui, du moins, restaient fièrement et pudiquement appendues aux lambris de la maison, sous les yeux respectueux de la famille..."1398

En 1865 Barbey est photographié par Nadar, qui fait de lui deux portraits (29 et 30). Il a 57 ans, et se trouve en train de composer Des Touches et un Prêtre marié.

Il semble supporter avec difficulté l'oeil aigu de Nadar, ou de ceux, nombreux peut-être, à qui il permettra en fait, de le tenir dans leurs mains. L'attitude de Barbey envers cette nouveauté de la photographie sera longtemps très hésitante. Il s'y soumet, car il est célèbre et demandé... mais pas plus qu'il n'accepte les portraits peints d'un peuple laid, pas plus il n'accepte que les visages soient ainsi bradés...

Toujours une veste à brandebourgs, mais Nadar a su aller à la simplicité intérieure : il n'y a plus de souci de l'extraordinaire, plus d'expression guerrière. Barbey est debout, mais la fatigue se sent, justement. La fatigue, mais aussi peut-être plutôt les excès divers, peut-être aussi le désenchantement découragé devant l'attitude de l'Ange Blanc...

Le regard est au loin, mais il est un peu trop volontairement fixé : certains espoirs sont devenus des utopies aussi lointaines que le passé. Le poing serré qui tombe (sur une photo avec une veine très saillante) dit la difficulté de se tenir bien, et le doigt accroché dans l'habit est une attitude d'apparence seulement napoléonienne : il y a là un artifice pour avoir un air énergique sans fatigue. Nadar a su capter d'une façon magistrale la difficulté d'être de Barbey, et ses efforts pour tenir bon.


(30)

En 1872, Paul Bourget a la même impression : " Un visage ravagé qui n'avait plus d'âge, dont l'énergie était encore durcie par la noirceur voulue des cheveux et de la moustache, un nez en bec d'aigle, une bouche altière, un regard perçant, quelque chose de dédaigneux et de désenchanté, qui racontait de longues années d'une lutte trop amère contre un sort trop hostile. Oui, tel il était quand je l'ai connu, en 1872... "1399

Les Goncourt qui pénètrent chez lui, quelques années après, ont alors une impression de " fatigue " également : " Je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette, mais en dépit de tout cela, il faut l'avouer, possédant une politesse de gentilhomme et des grâces de monsieur bien-né, qui font contraste avec ce taudis où se mêlent, se heurtent, se confondent, avec des objets d'habillement et des chaussettes sales, des livres, des numéros de revues, des journaux. (...) J'emporte de ce logis (...), comme le souvenir d'un lettré de race dans la débine. " 1400

Uzanne le rencontre pour la première fois chez Coppée et porte des yeux délicats et presque aurevilliens d'amitié sur cet homme de 70 ans qui ressemble à Paganini, avec " sa maigreur cuite au soufre, ses longs cheveux charbonnés, son nez en bec d'aigle, ses yeux en soupiraux d'enfer. "1401On peut dire qu'Uzanne voit Barbey à travers ses romans... Mais il le voit aussi avec ses yeux à lui. Il est frappé alors par " l'expression de ses lèvres mobiles, fatiguées par le feu de la passion, de la critique, du verbe, " et par " sa bouche, non pas édentée, le mot ne lui aurait pas plu, mais ébréchée, égueulée, (...) comme la bouche d'un canon à feu. "1402.

Jules Valadon, dans son huile (31), n'a pas rendu l'épaississement du visage (une marque de la vieillesse contre laquelle Barbey ne pouvait rien...) Il l'a ainsi, en quelque sorte, plutôt rajeuni et apaisé. Jules Valadon n'est sans doute pas très fidèle au modèle, car trop admiratif : il était surnommé le Barbey de la peinture à cause de son tempérament romantique et tourmenté. Les masses de couleurs l'ont intéressé. Sans doute les cheveux de Barbey n'étaient-ils pas si épais (ni naturellement si noirs). Cela donne un aspect plutôt espagnol que normand à notre écrivain.

De plus en plus connu, Barbey se retrouve tantôt encensé, tantôt moqué...

Barbey méprisait les contrevérités... et ne se donnait pas la peine de les démentir quand elles venaient de gens qu'il dédaignait : en effet, il avait donné initialement les verges pour se faire battre. Qui, dans la foule, pouvait supposer que le dandy n'était plus quand on le voyait conserver sans hiatus ses anciennes manières? Léon Bloy, après avoir fait de l'esprit aux dépens de Barbey, en 1893, ajoute : " Il avait voulu fixer de la sorte, pour lui seul sans doute, l'unique impression d'autrefois qui le consolât de vieillir. "1403En réalité, s'il ne voulait pas modifier les détails accessoires et illusoires qui mesurent la " durée ", c'est qu'il ne voulait pas se soumettre à la règle commune (il la trouvait injustifiée), ni à l'esthétique de l'époque (il la trouvait fade et laide). Poupart-Davyl l'analyse très justement d'ailleurs : " Ah! la mode! En voilà un qui en fait litière! Il n'y a pour lui de mode que celle qu'il s'est créée, et à ce fidèle du passé rien ne aurait arracher une concession aux idées actuelles et aux habitudes du jour. " 1404

Voici le buste sidérant que Zacharie Astruc coula dans le bronze en 1875 (32). Certes le sculpteur est renommé, mais jusqu'ici Barbey avait toujours refusé de poser pour un buste, lui qui rappelait que même Byron ne voulait pas être ainsi statufié... Ce fait d'avoir accepté d'être ainsi représenté révèle un profond changement dans la façon dont Barbey se perçoit. Ce buste énorme figura au Salon de 1876. L'expression est presque aussi terrible que celle que se donnait souvent Salvador Dali, et elle fascina littéralement Léon Bloy qui en donne cette description : " O l'étrange, l'admirable effet de la contemplation de ce chef-d'oeuvre ! de cette poignante figure de bronze qui m'a tant rappelé la terrible Méduse de ces poètes-enfants qui symbolisaient ainsi l'excès d'épouvante et le comble de l'étonnement humain!

... Il n'y eut jamais, dans aucun siècle, et dans aucun monde, une physionomie plus mâle et plus fière que celle-ci ; plus héroïque et plus calme à la fois, pour résister, par son intensité même, aux plus enveloppantes étreintes spirituelles d'un art plus acharné et plus profond... Imaginez, si vous le pouvez, deux yeux de proie jaillissant de la coupole de ce front sublime et fondant sur vous et vous saisissant - comme deux aigles noirs - dans leurs serres terribles pour vous emporter et vous déchiqueter dans les nues. "1405 Un Dali certes aurait applaudi des deux mains, ou se le serait écrit lui-même... Mais quand Léon Bloy lui soumit ce texte, Barbey écrivit en marge, entre autres énergiques " découragements " : " Verve trop emportée " et ce ne fut qu'en 1902 que Bloy osa publier son extase en se moquant d'ailleurs un peu de lui-même! 1406Voici comment Barbey commente indirectement ce buste : "De quoi parlerons-nous? de mon buste que vous avez peut-être vu alors. Il ne m'intéresse pas pour moi dont je suis largement dégoûté, mais pour Astruc, le sculpteur, qui est un maître, et dont je voudrais dire du bien." 1407.


Quelle différence avec l'abbé Léon d'Aurevilly à la même époque ! Ce portrait (33) date de 1875, un an avant sa mort. Sa vie apostolique avait été pleine et féconde, mais il était devenu neurasthénique et sujet à des attaques de paralysie, contre lesquelles il ne réagissait pas assez, aux dires de Barbey. Les traits se sont marqués en même temps qu'affermis. On sent qu'il n'a pas le souci de sa ligne, ni de son aspect. Mais il est énergique, assurément. Voici par exemple un fragment d'une de ses réponses- presque violentes! - à quelqu'un qui souhaitait écrire sur son frère Jules : " Quant aux biographies des d'Aurevilly, vous avez raison, et votre bibliophile a raison aussi ; on nous a souvent confondus l'un et l'autre. Il y a une curieuse balourdise d'un certain Pierre Larrousse, mauvais dictionnaire à qui je voudrais bien que l'on fît la figure1408. Un article se trouve là, où sans rime ni raison, mon frère est moi et moi mon frère! Ce qui fait pour un missionnaire de campagne un singulier personnage. On s'y amuse de quelques ridicules de mon frère, et l'on a raison. On ne nie pas son magnifique talent. Toutefois, il est attaqué (On le dit) un écrivain d'opinions exécrables... " Il continue à écrire, sur un ton humoristique, affectueux, raisonnable et plein de bon sens. Assez modeste pour lui-même. "Je serais bien heureux que votre jeune homme lût l'article et accrochât un grelot gigantesque au nez d'un homme qui fait des biographies et qui ne sait pas que Jules n'est pas Léon, et fait une confusion des deux vies nécessairement discordantes, de manière à produire un personnage impossible. J'avais averti mon frère de flamber ce drôle ; je me fiais sur lui, sans cela j'eusse réclamé au nom de ma dignité de prêtre. "1409 Ceci nous donne une idée de la poigne de ce bon Père et de la confiance réciproque que les frères avaient l'un pour l'autre.


Mélandri nous donne de Jules, en 1878 (il a 70 ans) un portrait (34) aussi beau que les Nadar. Très droit, appuyé semble-t-il sur une des cannes qu'il affectionnait surtout pour montrer son élégance raffinée et sa noblesse, la grande limousine rayée mettant des accents lumineux, et les rayures, du mouvement sans tomber dans un pittoresque facile. Il nous semble, à nous, qu'il n'y a rien d‘extraordinaire dans les couleurs, ni dans la tenue, mais nous sommes peut-être comme des béotiens qui ne voyons plus les détails qui tiraient violemment l'oeil de ses contemporains. A part cette limousine, la tenue est très simple : il n'y a rien d'affecté : même les cheveux, dont nous savons pourtant (Barbey l'avouait à mots couverts), qu'ils étaient teints, ont une couleur un peu grise et nuancée qui sied au visage. La bouche s'est un peu durcie, les plis caractéristiques de chaque côté de la bouche sont plus marqués, les rides entre les sourcils se sont accentuées, la moustache tombe plutôt maintenant en pointe comme celle d'un Gaulois et n'a plus rien du panache fourni des Vikings.


Et voici le fameux portrait par Emile Lévy (35).

Ce qu'en a écrit Barbey a été rapidement cité dans la partie de notre travail qui recensait le thème de la laideur dans les écrits intimes. On percevait un certain manque d'enthousiasme.

Quand on voit ce portrait d'assez près, et en couleur, on a du mal à comprendre sa réserve. Lévy a vraiment essayé de peindre le Normand gentilhomme, le dandy, le condottiere, le Connétable des Lettres... Bref, ce qu'aimaient aimer les salons dans lesquels évoluait Barbey.

Nous y reviendrons plus loin, quand nous chercherons à établir l'image que Barbey avait de lui-même, et celle qu'il voulait laisser, ou imposer.

Octave Uzanne, un de ses amis, nous laisse un portrait vivant, preuve que Barbey avait réussi à faire coïncider l'image romanesque qu'il donnait de lui dans ses livres avec celle qu'il ordonnait de percevoir aux salons pourtant si peu connaisseurs de Paris, mais qu'il hypnotisait!: " Torrentueusement, son verbe roulait de mirifiques pierreries qu'il livrait au courant de sa causerie avec l'inconscience de l'inépuisable trésor d'où elles surgissaient en éclats rutilants. Svelte, élancé, large d'épaules, le buste avantageux, montrant une fringante tournure de vieux diable mondain, je voyais en lui une sorte de Paganini issu des Contes d'Hoffmann... (...)Il portait la moustache cosmétiquée de noir, balafrant son visage de pirate espagnol, fait pour vivre plutôt sur le pont d'une brigantine d'attaque que dans un salon littéraire ; il ne m'apparut point comme le vieux comédien extravagant, sanglé dans le justaucorps et enfoui dans la dentelle, sur lequel la malveillance des médiocres chroniqueurs se donna trop longtemps carrière, mais comme une évocation noblement expressive des anciens guerriers-gentilshommes de vieille roche...

Son geste, d'un charme impérieux et d'une distinction hautaine, était ample, mais plein de grâce et de mesure. Il mettait en relief des mains qu'il avait très fines, très parlantes ou très chuchoteuses et qui, en soulignant ses discours, révélaient une mimique spéciale, riginale, à la fois calme et fougueuse, courtoise et altière...

C'était indiscutablement l'homme de ses écrits. "1410



Sur cette photo (36) intéressante, nous voyons Barbey, magnifique de prestance, subjuguer son auditoire, comme les narrateurs qui s'échelonnent dans son oeuvre. A 72 ans, " lorsque adossé à la cheminée - sa pose favorite -, il prend la parole dans un salon, il n'est pas rare que tous les regards convergent vers ce superbe septuagénaire, vêtu d'un habit noir rehaussé d'une mousseuse cravate de dentelles. "1411



Pour la curiosité, nous insérons un des dessin de Degas (37).


Et rappelons-nous Bloy poursuivant Barbey dans la rue, le rejoignant au moment où celui-ci rentre dans sa pauvre chambre. " Que voulez-vous, jeune homme? " " Vous contempler. " " Eh! bien, contemplez-moi, mais asseyez-vous, vous serez mieux pour cette opération. "... Ou encore Jean Lorrain l'appelant son maître, à cause de " l'élégance et du dandysme que vous avez inventés après Brummell. "1412 Quelle revanche sur les sarcasmes familiaux... Raymond Woog 1413 le décrit assis " la tête rejetée en arrière, le nez en bec d'aigle sous une arcade sourcilière profonde, lèvres minces, moustache longue et tombante, trop noire... Les cheveux, clairsemés sur le sommet du crâne, plus drus autour des oreilles et sur la


nuque, étaient du même noir inquiétant... la pomme d'Adam saillante et le visage couvert d'un cuir coriace et tanné... Le son de sa voix ressemblait à son écriture, grave avec des envolées, des arabesques, des fioritures d'où la préciosité n'était pas exclue "

Un portrait par Ostrowski (38) nous plonge dans l'intimité de Barbey : noblement assis, le dos à la cheminée, peut-être sur sa cathèdre, le bras appuyé sur une chaise, son chat noir se frotte à la manche de son vêtement d'intérieur aurevillien avant tout : tabard, mâtiné de la dalmatique des chevaliers, ou djellâba, on ne sait. Sur sa tête, accessoire qui aurait pu être bourgeois, vulgaire ou inesthétique, un bonnet... mais métamorphosé en " clémentine " rouge ou noire, soutachée d'or : le bonnet papal, celui-là même que portaient les cardinaux du XV° siècle, et que Léon X a dans son portrait, peint par Raphaël (une sorte de bonnet phrygien qui protège du froid gentiment, d'où son nom, à moins qu'il ne vienne d'un pape Clément...). " Ainsi vêtu, il rappelait Dante, dont il avait le port majestueux et altier. Sa beauté mâle et vigoureuse, ses traits accentués, son nez en bec d'aigle allaient bien à ces vêtements pittoresques. "1414 Il a 80 ans et malgré tout peut encore séduire " pour son admirable physionomie ruinée et superbe, le front large bossué au dessus des sourcils, le nez impérieux comme un bec d'aigle, la bouche amère au repos, mais bientôt sinueuse d'une parole éloquente et précieuse, de rire sifflant ou sonore sans vulgarité. " 1415 La séduction, compensation à la laideur originelle, remplit parfaitement sa fonction... En I880, en dépit de l'étrangeté de tels costumes, Barbey conserve une allure digne. Avec ses yeux féroces et son nez aquilin, il possède une physionomie qui coupe court à la moquerie.

La longévité moyenne d'un homme à son époque est de 41 ans, et lui en a 81. Mais l'âge est là, et le mot de " ruine " vient d'être prononcé. Ses ennemis parlent de son


maquillage, et vont même, ne comprenant pas que ce sont ses armes contre la vieillesse et non celles d'une homosexualité tardive, faire des suppositions dont il rit ouvertement.

Les dernières photos (39) montrent un vieillard au visage amaigri, mais à taille épaissie, le regard plus direct, mais peu expressif, la tenue quelconque, un peu fatiguée, dans la réserve des bras croisés. Dans l'immobilité de la pose statique, il manque le feu de la parole, ou la chaleur du sourire... Il est vrai que dans les lettres de la même époque, on sent l'attirance du passé, son obsession, qui se confond avec le désir de mourir.


Le Sâr Péladan - mais son témoignage est-il exact ? - nous raconte ceci : " A ma dernière visite, il avait proféré, grandiosement triste : " Les aigles n'aiment pas qu'on les voie mourir ; vous avez connu et aimé le Connétable, laissez son fantôme disparaître en paix, devant le crucifix. " 1416. D'autres nous content comment Barbey avait dû rétracter, comme pénitence après sa confession, les propos dans lesquels il ennoblissait sa naissance de façon royale, mais fausse...


Autre façon de le décrire : regarder son cadre de vie, à sa mort. Charles Buet nous donne beaucoup de détails : sa chambre (40) est d'une pauvreté presque pathétique et inesthétique, mais ne manque ni de grandeur, ni de la richesse des souvenirs sentimentaux, ni de la beauté des symboles. Il y a très peu d'ornements. Son portrait à 18 ans, sans doute une oeuvre de Fink1417. La miniature de sa mère dont nous avons parlé, un portrait de Démonette (une des chattes qu'aimait Louise Read) par Ostrowski, s'il vous plaît, un tableau représentant un chevalier par Giorgione, une photographie de la Joconde, aucune autre décoration au mur.

Sur la cheminée, une tête de mort sculptée dans un bloc de marbre blanc et lamée d'or1418, la maquette en cire d'un saint Michel (sans doute l'Androgyne céleste de Judith Gautier...) une pendule " à sujet ", un bougeoir fait d'une baïonnette tordue et nickelée. Autour du cadre de la glace, des photographies : plusieurs de Marthe Brandès, une de Mlle Rosélia Russeil.

Sur la table, les cachets avec sa devise Too Late, ou un casque fermé, ou ses armes, tout ce qu'il faut pour écrire. Pas de bibliothèque (il donnait ses livres, empruntait les autres...) sauf un missel en anglais, et les oeuvres de Byron, en anglais elles aussi, - fatiguées, et dont, disait-il, il savait tous les textes à la virgule près... 1419

Des accessoires de toilette, et, entre autres, deux cannes : " le pouvoir exécutif " et " ma femme ".


Jean Lorrain, juste après la mort de Barbey, le 23 avril 1889, lui rend hommage dans L'événement du 27 avril 1889 : " Une tête énergique, aquiline, couleur de vieux buis, éclairée de deux yeux d'aigle, un nez busqué aux arêtes vives, et, sous une fine moustache noire retroussée, une bouche impérieuse, aux lèvres minces, d'un très noble dessin : voilà la physionomie hautaine et d'un autre siècle, de forban et de grand seigneur à la fois, de l'illustre mort de la semaine. " (41)

Le masque mortuaire (41 et 42) en effet, pris par un élève de Louis Falguière, nous montre un Barbey enfin calme et reposé. Il a l'air plus jeune, plus fort que sur les photos, mais c'est souvent le cas... La Varende se laisse aller à la douceur et à la paix de ces impressions, et décrit ainsi son compatriote : " Tel que, et dans cette blondeur que permet d'imaginer l'éclat du plâtre, on pense à une belle tête anglo-saxonne de vieux seigneur écossais par exemple, où rien ne montre la domination- maladive - du rêve. Celui-ci avant d'être un écrivain, aurait été un gentleman heureux. Ce moulage mortuaire est parmi les plus vivants que je connaisse. On croit qu'un sang rosé y circulerait encore ; on y cherche les pigments colorés de la vie au grand air. Un sourire, dispersé sur tous les traits, transforme ce mort en dormeur satisfait, qui agrée le sommeil et l'attendait à la suite d'une longue et belle promenade : sa vie. " 1420Souhaitons qu'il en soit ainsi... d'autant plus que sa vie fut plutôt, selon nous, un combat qu'il voulut noble et courageux...

Rodin fut chargé de faire de lui un buste. En voici deux études (43 et 44). Toutes les deux sont dépouillées des accessoires réalistes que Barbey refusait catégoriquement. Elles nous semblent aussi vraies l'une que l'autre, même si le bronze semble mieux convenir par tous les symboles qu'il recouvrait pour Barbey.1421

Le premier buste essaie de rendre l'éloquence et nous présente un Barbey plus jeune d'esprit ; le second est toute intériorité et concentration.








Mais Bourget, quand on lui avait parlé de faire un buste, avait rappelé toutes les méfiances de Barbey à l'égard de tous les portraits, photos et statues : se serait-il reconnu là, dans ce qui était sorti des mains de Rodin ? Ce n'est pas sûr... Barbey avait écrit à Trebutien le 29 mars 1855 : " Un portrait, c'est une diable d'oeuvre, et à moins qu'on aille aux grands maîtres, on n'a jamais que de pauvres petits à-peu-près. " Mais à cette époque, Rodin était-il déjà le grand maître? Bourget remarquait que cette idée de statue n'eût pas été sans lui faire froncer ce sourcil altier qui se crispait si aisément au dessus de ses yeux perçants, lorsqu'on touchait à de certaines cordes très sensibles de son être... Il en était de ses portraits peints comme des portraits écrits, les uns et les autres lui déplaisaient également... Et à la place d'une statue, Bourget demandait, pour tout monument, qu'on achevât de publier au plus tôt, l'oeuvre de Barbey.

Nous avons vu de quelles cordes sensibles parlait Bourget, sur des confidences de Barbey lui-même.

Il est certain que si Barbey fut content qu'on veuille le portraiturer, au bout d'un moment, il s'était aperçu que ceci ne comblerait jamais d'autres manques, qui ne voulaient pas se combler...



Nous venons d'en lire des témoignages probants : Barbey sut faire accepter petit à petit son image par les autres, (nous ne parlons pas de ses ennemis, qui le reconnaissaient, mais le caricaturaient). Jamais on ne l'a dit laid. Jamais non plus on ne l'a dit beau sans relativiser cette beauté. Mais déjà, le fait d'être dit " relativement beau " était une compensation à ces phrases douloureuses qui l'ont hanté.

Jeux de portraits : ...VIII


Barbey vu par lui-même : Je, et il. ...VIII-2




La vision des autres, du moins de ceux qui se sont laissé charmer par lui, correspond-elle bien finalement à celle qu'il avait finalement choisi de donner de lui-même? Peut-on saisir comment il se voyait lui-même? Evidemment selon ses propres dires... Peut-on saisir comment il voulait être?

Cette question au sujet de chacun est complexe. Elle l'est encore plus dans le cas de quelqu'un qui a joué à se cacher. La comtesse Dash donne un témoignage que des paroles de Barbey démentent, à moins que son démenti ne soit un mensonge... " Ce n'est ni un bel homme, ni un joli garçon, c'est une personnalité, c'est un être tout à fait à part qui ne ressemble à qui que ce soit. Il est naturellement affecté. Ceci a l'air d'une dissonance et pourtant c'est un fait. Quand il est sorti du corps de sa mère, il a dû faire un cri qui ne ressemblait pas aux nôtres. (...) C'est le sien, il n'en a pas eu d'autre sur les bancs de l'école. " Il n'est sans doute pas faux de faire remonter au tout début de sa vie sa manière d'être... Et elle ajoute qu'il a de nombreuses prétentions, à juste titre. " Je n'en connais qu'une qui ne soit pas amplement justifiée, celle de se regarder souvent au miroir comme s'il croyait y voir le visage d'Apollon. A cela près, il ne réclame que ce qui lui appartient. " 1422 Or Barbey n'a pas attendu cette réflexion pour expliquer l'usage de son petit peigne à moustache de poche, muni d'une petite glace intégrée. Il expliquait à Trebutien : " Moi, je ne me mire plus, quoique j'aie toujours une petite glace à la main, comme Sardanapale, qui ne me sert qu'à regarder, par dessus mon épaule, les femmes placées derrière moi, pour les surprendre (puisque je n'ai pas l'air de les regarder) dans leur vérité. " 1423

Comment savoir la vérité?


Partout dans ses écrits, nous picorons de petits fragments déchirés de l'image qu'il avait ou devant les yeux ou en tête... Replaçons-les dans l'ordre chronologique, comme des pièces sans liens... et nous verrons si ce puzzle n'est pas en fait une série d'états successifs d'un portrait retouché...

Barbey nous a laissé peu de témoignages de son état d'esprit tout jeune. Aussi devons nous chercher dans des ressouvenirs. " J'étais trop jeune alors (j'étais le petit vampire, aux yeux suceurs à vide qui n'a encore touché à rien, de mon petit médaillon de Finck que vous avez tant admiré) " écrit-il à Landry le 2 septembre 1875.

Sous le portrait de lui à 20 ans, il écrit :

" Ce fut moi comme au soir le jour. Ce fut l'aurore

Ivre de joie alors, je foulais tout aux pieds.

Peut-être que mon front se reconnaît encore ;

Mais mon coeur si vous le voyiez! "1424

Ou encore sous le même, pour Armand Hayem :

" A mon ami Armand Hayem,

C'est bien moi, mais alors je portais sur la vie

L'infini de mon coeur dans mes yeux de vingt ans...

A présent, c'est fini... L'âme s'est assouvie

Et les yeux chérubins sont devenus Satan. "1425


1830 nous offre son premier texte autodescriptif, à 22 ans, (et ceci explique peut-être cela!) il nous donne à lire dans Léa, fanfaronnant, " nous, hommes barbus ".1426

En 1835, il n'est pas peu fier de noter qu'une dame lui a trouvé " l'air oriental, l'air d'un ministre grec, en somme très solennel, et un vieil oncle (jeunesse dorée), fat antique qui porta le collet de velours vert (...) m'a proclamé extrêmement beau. J'en suis très fier, morbleu ; car un pareil homme vivait au temps où la beauté était plus commune qu'à présent. Son opinion a du poids et me flatte d'autant plus que mon adorable famille m'a toujours chanté que j'étais fort laid. Pardonnez-moi ces vanités féminines, mon ami, ou si vous ne me les pardonnez pas, ô homme, écrivez-moi du moins pour me les reprocher. "1427 Plus tard il mentionne " mes moustaches à la Guisa di Leone "1428

1837 le voit toujours en délicatesse avec ses parents : " Reçu une lettre de ma mère. Me demande à cor et à cri mon portrait. Mais je ne sais guères quand je pourrai le lui envoyer. En ai envie néanmoins, ne fût-ce que pour faire disparaître et remplacer celui qu'elle a dans son salon et qui ressemble à un jésuite déguisé. Je n'ai jamais eu ce patelinage de regards. "1429 Plus tard, Barbey trouvera toujours le temps d'envoyer des portraits. Mais ici, l'ironie de l'expression exprime sa réticence : était-ce l'échange de lettres obligatoire au Nouvel An? En tout cas, Barbey n'aimait pas son portrait, et surtout son expression. Accuserait-il le peintre d'avoir voulu plaire à la mère?

1837 La marquise " dit toujours que je ressemble à Jean Sbogar 1430, ce qui ne me plaît pas trop. - Tous ces brigands sont de mauvais ton et un gentleman ne doit pas avoir un air de sac et de corde. - Mais la marquise raille parfois. " 1431 A prendre au premier degré, ou à décrypter à la façon d'un message à plusieurs entrées...

1838 : Des " peintres (...) m'ont pris, (mos est) pour un Espagnol "1432 : cet exotisme lui plaît, et les peintres, pluriel euphorisant, sont un garant précieux!

Il a servi à sa tante de camériste, " une camériste dégourdie, avec des moustaches "assez " libertines, mais qui n'ont pris, je m'en vante, aucune " liberté. "1433

" Le je ne sais quoi de léonin, qui a toujours été en moi. "1434

1838 toujours " Causé avec G... qui m'a dit que je ressemblais au roi de Suède, que j'avais ses yeux d'aigle. A ce propos, j'ai cité une phrase de Mme de Staël, dans ses Dix ans d'exil, je crois, sur les yeux noirs de Bernadotte (45). "1435

" une taille de spectre noir et une figure très dédaigneuse comme le mari de Marie Stuart dans Walter Scott " 1436, " taille svelte " 1437 " taille féminine " 1438 " ma léonine crinière ". 1439 " Celui que dans un certain monde, on appelait Sardanapale d'Aurevilly, le roi des Ribauds. " 1440

Eugénie de Guérin le perçoit comme un " beau palais dans un. labyrinthe " 1441, compliment doux-amer et ambigu, qui lui correspond bien à l'époque.

Il parle de lui par la métaphore du vêtement ou des accessoires : " Ces séquences se trouvent essentiellement dans les deux premiers Memoranda et dans le premier volume de la Correspondance où le corps est présenté dans son rapport métonymique avec le vêtement représenté comme support de la figure dandyque au moyen de laquelle se construit le sujet. La mise en scène du rôle implique la quasi disparition du corps, subtilisé dans son épaisseur (taille de spectre), maximisé dans ses appendices culturels (longue moustache). Le corps s'inscrit dans un ensemble de notations surdéveloppées concernant la toilette, le vêtement, les cosmétiques, la parure etc. Il est signifié dans un contexte artificiel, et du même coup théâtralisé, soumis délibérément aux contraintes excessives du rôle. "1442

Seule la maladie permet de nommer des parties du corps comme la peau ou ce qui lui est interne (et il n'y a jamais rien de sexuel) . Toute cette période est bien celle de la construction d'un premier personnage qui se cherche des beautés byroniennes qu'il fait miroiter aux yeux des autres (et aux siens), qui se bâtit un extérieur, qui justifie son aspect.

Mais ce personnage va progressivement disparaître au profit d'un autre.

1843 "Je suis heureux de me regarder dans cette glace étamée par vous, et je m'y retrouve presque joli garçon. Vous avez fait de moi un Narcisse littéraire. "1443

1851 " Moi qui suis laid comme un pirate, la petite vérole n'a rien à me dire, et je me moque d'elle. "1444

Uzanne rappelle que Barbey aimait à dire : " Il me plaît de pouvoir affirmer : je suis un individu".1445

Il écrit à Trebutien qui lui rapportait un commérage : " Je crois, oui, - que cette beauté-là avait quelque goût pour ma laideur "1446 et parle de sa " longue moustache. " 1447

1851 " L'attitude de l'esprit, une certaine manière de porter la tête, une parole vivante, tout cela fait bien des illusions! "1448

1851 " Les ouvriers disaient : Ce que nous aimons de notre président, c'est qu'il a l'air d'avoir souffert. (sic). Je n'oublierai point cette parole. Une voix vibrante, un air de tête trop impérieux peut-être, - comme mon diable de style, ne faisaient point illusion à ces braves gens. "1449

1855 Il décrit longuement à Trebutien son grand-père Amédée, qui médusait par sa beauté, insistant non moins longuement sur son prénom qu'il a reçu... " Il avait été un des plus beaux hommes d'un temps où il y avait de la beauté encore, mais, à lui! sa beauté médusait..
Pardon, mon cher Trebutien, la plume m'a tourné et à propos de ce nom d'Amédée qui m'a été donné en souvenir de cet homme, lequel a, je crois, une physionomie, je me suis laissé allé au plaisir - oui, un peu orgueilleux! - de vous parler de lui. "1450

1855 Un peintre se prend " de goût pour (sa) chienne de personnalité. ". Barbey envoie son portrait quoiqu'il le trouve assez médiocre : trop dandy, ce qu'il n'est plus, et puis " la tête du portrait est trop petite. Depuis quelques années, ma tête a pris une très grande force. L'Ange Blanc - mais l'amour a peut-être un langage trop grandiose - dit que j'ai quelque chose de plus monumental que cela. ". " Les yeux sont vagues, mon regard n'y est pas, - ce regard qui désolait Finck, il y a bien des années, Finck le miniaturiste, qui a fait de moi deux portraits ravissants. (...) L'Ange Blanc dit encore : " Il est très ressemblant quand on ne vous voit pas à côté "1451 Y a-t-il plus flatteur de toute façon que cette phrase dans la bouche de quelqu'un qui nous aime? Barbey rayonne du bonheur d'être aimé, et ce complexe fini lui fait même revoir en beau ce passé douloureux...

" Le Robuste que je suis "1452

1856 " Je suis un grossier " " des gaillards comme Nous "1453 : le dandy change d'originalité !

1858 Il ne se décrit pas vraiment physiquement, mais parle de sa santé comme une métaphore de lui-même : " On m'a demandé, au Réveil, de baisser un peu cette voix de stentor que j'ai le malheur d'avoir. " 1454

1858 " La vie est dure aux hommes fiers et aux intelligences qui ont soif de perfection et d'harmonie, me confessait-il. " 1455

1858 " Si ce fabuleux hippogriffe qu'est le succès peut être chevauché, croyez-bien que je saurai le chevaucher à poil, en vrai Normand que je suis, fait pour la conquête, et je saurai faire de ce Pégase trop domestiqué à la publicité, et de moi, un centaure invincible. "1456

Il chantait à la table de Levallois, coupe en main :

Je suis le Titan

De la Normandie

Et de tous les Titans,

Je suis le plus grand Titan. 1457

Il parle de lui assez souvent, et d'un lui plus réel : il met en valeur les aspects les plus primaires de sa nature : bête fauve, nourriture, excès de table. Il est heureux de voir les femmes étonnées de sa taille de séraphin mangeant autant, mais ne leur dit pas qu'en privé, il se serre la ceinture ! C'est le Normand qui apparaît, un être robuste, de corps et de coeur. Ce thème de la laideur commence à s'exprimer à travers celui de la beauté. Il veut faire tomber les premières enveloppes, mais n'ose parler de son visage, ni de portraits.

1864 " Mon portrait, que mon père n'a pas encore suspendu au mur, ce portrait noir, sévère et " byronien " que vous connaissez est posé sur un canapé et me regarde. "1458 On sent que Barbey aime assez ce portrait. Peut-être le préfère-t-il, et de loin, à celui où il y avait un patelinage dans le regard qu'il refusait.

Sans doute apprécie-t-il de voir maintenant un portrait de lui qu'il aime accepté chez lui dans sa famille. Que pense-t-il donc en se mirant en lui? Peut-être qu'il a réussi d'une certaine façon à ne plus se voir en laid, parce que la physionomie l'emporte sur les canons esthétiques?

Pourtant la photographie est un art qui ne lui plaît pas : " trop commun " et qui n'est pas un " art ". Dans un article du 3 Janvier 1867 : Les photographies et les biographies, il dénigre assez violemment la mode de la photographie, et pourtant Barbey connaissait depuis 1851 Madame de Bouglon, collectionneuse de photographies et d'autographes... :

" Une dame, particulière aussi à cet amusant 19ème siècle, aura un album de photographies de la société toute entière, et se fera un Musée de ces museaux. Dernier développement d'une époque matérielle où la guenille l'emporte sur ce qu'elle couvre, on ne voit que ces portraits nabots, portraits par-ci, portraits par-là, portraits partout, portraits embusqués et qui fondent sur vous comme escopettes, portraits persécuteurs comme les seringues de Monsieur de Pourceaugnac, et nous disparaîtrions sous l'avalanche de ces cartons photographiés, si heureusement le temps ne devait pas vite les réduire en pâte et en bouillie sous son invisible pilon et, par là priver les générations à venir du plaisir de contempler ces cartonnés qui devraient diablement étonner Charlemagne s'il revenait au monde et si on lui disait : tous ces cartonnés, c'est la glorieuse race de vos Francs ! "1459. Les arguments de Barbey contre la photographie sont essentiellement qu'elle est commune et ne relève plus du Beau.1460 Or Nadar a fait de lui des clichés en 1865. Doit-on en conclure qu'il se sent presque " bien ", digne en tout cas d'être photographié ?

De 1869-70 date de ce poème " Treize ans " qui commence par ce vers douloureux : " Elle était belle, moi laid "1461

En fait, mettre par écrit ce "souvenir" le libère du souvenir toujours actif de cette impression de laideur, peut-être parce que des gens le rassureront déjà, en protestant contre cette affirmation...

Comprend-il que la photographie est peut-être faite surtout pour faire plaisir, plutôt que pour faire beau?

Lui réclame des photos à ses amis, et, en tout cas se met à distribuer, dès 1873, autour de lui ses portraits, dont il parle (à moins que ce ne soit de lui dont il parle en fait !) en des termes indifférents ou très satisfaits ! Barbey est en effet de plus en plus sûr de lui : c'est Madame de Bouglon entre autres qui lui donne cette assurance qui nous vient du sentiment d'être aimé ; il lui écrit avec autant de naturel qu'à Trebutien ces phrases qui veulent dire en fait : je me sens bien et grâce à vos yeux me vois beau " Je me porte comme un pont bâti par les Romains et je travaille comme si j'avais à en élever les piles. All is well! Mon portrait est achevé pour L'Ensorcelée. Les uns disent que c'est très bien. Les autres disent que ce n'est pas assez bien comme cela, pour être moi Je serais assez de cet avis. Mais on ne peut pas mettre un homme dans son portrait, on n'y met qu'une minute de sa vie, et la plus sotte de toutes, celle où il est obligé de poser."1462

Il signe une lettre à son cher Léon : " Je ne puis pas te dire les abîmes de tendresse que j'ai dans le coeur pour toi ; malgré la légèreté de l'esprit, il faut croire un peu à mon âme sous les turqueries

de ton Yule Pacha. "1463

Le 5 août 1875, il se décrit dans une lettre à Mademoiselle Coppée : " La vie que je mène me rend fort comme un Turc. Je bois du cidre comme un Normand, de l'air comme un cheval arabe, et de l'odeur1464 comme un poète persan. J'en ai, Mademoiselle, à vous en faire un matelas, si un matelas pouvait s'offrir. "

Il donne ses portraits avec des commentaires au moins indifférents, ou satisfaits, et même parfois les distribue en série, comme ci-dessous. Fallait il qu'il soit content !

En 1877, à madame Hayem, portraitiste elle même : " Ils disent que c'est ressemblant. Je n'en sais rien! Est-ce que l'on se juge soi-même?...

Mais tel quel me voilà ! je me mets à vos pieds, regrettant qu'il n'y ait pas, dans ces yeux, la flamme que, posant pour vous, vous y auriez sûrement allumée. "1465

A Pierre Bottin-Desylles (un parent dont il espère un legs) il envoie une photo

" Mon très cher parent et ami,

C'est une fatuité que d'offrir son portrait, mais je me permets celle là avec vous. Comment ne serais-je pas un peu fat de ce que vous m'aimez un peu? Voici donc mon portrait! En attendant le bonheur de vous revoir, je vous envoie cet à peu près de ma figure. Il m'a fallu, pour une publication de Journal lllustré, passer par les angoisses d'une photographie, et j'ai pensé à racheter ces angoisses par le plaisir très vif de vous envoyer un souvenir de ma personne et de mon amitié. Je voudrais que ce portait me valût le vôtre. Mettez-le à côté de vous sur la table où je vous vois d'ici, et regardez-le quelquefois quand vous voudrez vous rafraîchir la mémoire de l'idée d'un homme qui vous aime " 1466

A Elisabeth Bouillet le 8 mai 77

" Vous trouverez, ma chère Elisabeth, ici, dans cette lettre, un portrait de votre ami. Il (ce portrait) est trouvé très bien à Paris, pour ne pas dire un mot plus vif... Il faut être modeste. J'en ai envoyé un tout pareil à mon ami Desylles "

Toutefois, Barbey insiste souvent pour dire que rien ne remplacera jamais la mémoire du coeur...

" Il y a meilleur que d'avoir portraits et médailles. C'est de n'en pas avoir. Du moins on fera rêver les imaginations de l'avenir. On le croit si on rêve soi-même... Et eux, ces bêtes de peintres la déconcertent. "1467

Barbey accepte sa figure, maintenant, et se réjouit que les autres qu'il aime, l'acceptent.


Ce sentiment va se renforcer, car la laideur est permise à la vieillesse charmeuse d'un grand homme.

Quand Barbey, 70 ans, est malade, il est assez coquet pour ne pas se montrer, mais il est assez sûr de lui pour ironiser, sachant les dénégations aimables qui lui seront opposées ensuite par de jolies dames !1468

En 1879, à Octave Uzanne qu'il a invité à manger des escargots chez lui et voudrait ne pas décommander : " car si vous travaillez, moi, je suis travaillé par un rhume formidable qui me rend monstrueux, et je garde la chambre - et sans les escargots qui me sont tombés sans dire gare, je me dissimulerais même à vous ! "1469

A Victor Lalotte, fin janvier 1879, pour remettre un dîner :

"Aujourd'hui, je suis contusionné et j'ai le visage enflé. Quelle figure pour un amphytrion qui ne peut vous donner le dîner qu'au restaurant, madame Le Breton étant malade et ne faisant pas la cuisine.

Donc le dîner est renvoyé au jour du désenflement.

Venez me voir ce soir, - si vous pouvez après votre dîner ailleurs que chez moi - vous jugerez de l'état de mon museau et de mes mandibules!

Je vous écris en vert - couleur de l'espérance - l'Espérance d'un dîner." 1470 Il avait en effet l'habitude d'écrire avec des encres de couleur, parfois même dorées et argentées, d'orner souvent ses feuilles de dessins et griffonnages variés, de les plier de façon compliquée, et de les sceller avec des cires colorées, et des sceaux choisis.

Barbey se vante pendant les séances de pose pour Emile Lévy. " J'ai le menton de la Grande Catherine, affirmait-il un jour au peintre ; j'ai, signe de race, la gouttière sous le nez creuse ; ceux qui ne l'ont pas ne sont pas nés. " 1471

Si Barbey est " naturel " maintenant devant les photos et les portraits, si " laid " n'est plus un mot tabou, il va aller encore plus loin dans la reconstruction de l'image de soi.


Barbey se trouve mieux que dans ses portraits!

Que dit Barbey de lui-même, à travers ses commentaires du portrait de Lévy (qui est reproduit ci-dessus page 552) ? rien, si ce n'est ces mots ambigus : " ce diabolique portrait de l'auteur des Diaboliques 1472 " est enfin fini. On peut supposer qu'il est pour le moins incertain, voire mécontent...

Que lui a, à son tour, répondu Louise Read? que lui a-t-elle dit en observant le tableau? On ne sait, mais toujours est-il qu'un mois après, il lui envoie un portrait antérieur, puis un autre, beaucoup plus ancien... " J'aurais voulu vous remettre moi-même ce que je vous envoie


sous ce pli. C'est mon portrait, Mademoiselle, dans ma limousine de charretier du Cotentin vocation manquée! Je l'ai retrouvé avec un autre celui de mes vingt ans sur papier de Chine trop grand pour que je puisse vous l'envoyer par la poste.

Au moins si ma diable de vie m'empêche d'aller jusqu'à vous que mon image y aille! Malheureusement elle ne vous dira pas ce que je vous dirais mais vous l'entendrez tout de même, n'est-ce pas ?

A vos pieds mais trop loin. "

Deux jours après cette lettre un peu tendre à Louise Read, le même Barbey, sûrement aussi sincère d'ailleurs, écrit à l'Ange Blanc des choses tout aussi passionnées, et lui parle de lui et de son portrait et de son succès. Mais il ne donne toujours pas son avis, et s'il envoie des articles à ce sujet, il élude d'emblée : " Je vous dirai un autre jour mon impression personnelle, mais défiez-vous des articles ".Il cite quelques erreurs des journalistes, (une cravate mauve au lieu de blanche), envoie même un article, et ajoute " Je suis tout en noir, la main à la hanche, comme vous l'aviez rêvé, et cela rappelle, un peu plus altière peut-être, l'attitude du jeune homme louche du Bronzino. Remember You.

La peinture est profonde, très travaillée, les mains superbes, faites avec idolâtrie par le peintre qui les trouvait des mains Renaissance. Et La Vie moderne dit que ce n'est pas assez peint !! Le rideau violâtre est délicieux et Mlle Pommier en raffole. Mais en fait d'art, tout le monde parle, et que d'âneries! Mais l'effet général est imposant pour le peintre et pour le modèle, et tout le monde convient de cela.

Voilà! encore une fois un succès énorme. On ne parle que de cela ici. Au spectacle des gens que je n'ai jamais vus me reconnaissent et viennent me dire : " Quel beau portrait ! " etc...

Autre jour, d'autres détails. "1473

A ce moment, Barbey est assez bien pour être objectif ou se piquer de l'être à son sujet. Or on n'a pas de lettre où il dise clairement son opinion sur ce portrait, ce qui est une déclaration silencieuse de réprobation... 1474Visiblement, il n'aime que certaines parties du tableau, et certainement pas son expression.

Son silence à propos de ce portrait - il ne faisait que rapporter les propos des autres - était un peu suspect. Il finit par critiquer incidemment, mais brutalement, en deux mots, le tableau de Lévy : " Ce peintre m'a picturesquement calomnié. Je vous en parlerai un autre jour. "1475Mais ne s'explique pas au fond.

Son sentiment, son ressentiment même devrions-nous écrire, était très profond, puisque sur une photo de ce tableau, il a écrit en travers : " une diffamation à poursuivre en correctionnelle", mais il aurait eu l'air fat de le dire...

Sous une autre reproduction, il rime :

" Maigre, noir, ennuyé, que qui m'aime me pleure.

Ce n'est pas moi vivant, c'est mon spectre, - avant l'heure. "

Ou bien " L'attitude, oui, - mais la figure, Non! " (et notons la majuscule du Non violent et vindicatif!)

Ce tableau, qui figure paradoxalement souvent1476 dans les oeuvres de Barbey pour que nous lui prêtions un visage, avait plu sans doute par la couleur, l'attitude, l'élégance aristocratique et les références à la Renaissance. Mais de loin, en petit format de photos à donner, ou ici, dans ce tout petit1477 format, à cause du noir et blanc qui gomme les raffinements colorés et vivants de la peinture tout en faisant ressortir de façon imprévue - et parfois inesthétique - structures et formes1478, on sent mieux les raisons pour lesquelles Barbey ne se reconnaissait finalement pas, dans ce gentilhomme sinistre, triste et austère, méprisant peut-être, et sûrement trop froid.

Il ose se regarder, se connaît, ose regarder la peinture et critiquer le peintre... sans penser que le laid puisse venir de lui.


Toujours plus fort!

Barbey objet d'art!

Autre moment qui a pu susciter en lui une certaine fierté. Il reçut un jour Alfred Grévin: à ses débuts, dessinateur et peintre de costumes, puis collaborateur au Charivari ; il sculptait des personnages en cire (et créa d'ailleurs le Musée qui porte son nom en 1882... donc un an après cette rencontre avec Barbey.) et voulait lui proposer de faire partie de son Musée Tussaud, l'ancêtre du Musée de cire, dont l' aïeul (!)était le cabinet de Curtius ( déformation du nom de Curtz, Creutz ou Kraft, allemand naturalisé Français qui vécu en France à partir de 1770. Il a disparu vers 1800 sans laisser de portrait de lui. Il réalisait des personnages en cire grandeur nature et avait à Paris deux salons d'exposition.). La rencontre fut infructueuse et Barbey en fut d'une lettre délicate...

" vendredi 29 Juillet 1881,

Monsieur,

Vous ne me trouverez pas demain chez votre photographe et voici pourquoi.

Le plaisir de vous recevoir chez moi hier et de faire connaissance avec un homme de talent dont les manières m'ont plu extrêmement m'a fait accueillir un peu trop vite le projet dont vous m'avez parlé. J'aurais dû vous demander à réfléchir sur votre proposition mais quand vous êtes parti j'ai pensé à ce que vous m'aviez exposé, je me suis mis à quatre pas de votre idée pour la juger (comme vous feriez pour un tableau) et ce que j'en ai vu dans ma réflexion m'en a complètement détaché.

Je ne connais pas le Musée Tusseaud mais j'ai vu quelquefois dans ma vie des cabinets de Curtius et je les ai toujours trouvés affreux. L'impression qu'ils m'ont faite m'est revenue, vilaine vision! et, quelque talent qu'il y ait dans votre Musée ce sera toujours un cabinet de Curtius! Ce sera toujours de l'art grossier - de la vie figée, du trompe-l'oeil qu'on ne trompe jamais... Ces statues à ressorts mécaniques, habillées avec des vêtements réels, ces moulages de cire coloriés, cette vie qui n'est pas la vie que l'on veut obtenir avec les moyens les plus brutalement matériels et qui n'est en définitive qu'une odieuse et impuissante singerie de la vie, tout cela m'est revenu dans ma pensée et je me suis dit que, pris au pied levé par vous qui m'avez été sympathique tout de suite, j'avais dit trop vite " oui " à votre projet. Vous m'auriez demandé ma personne pour un portrait ou une statue, c'eût été différent ! C'eût été de l'art, dans sa notion élevée et vraie, mais ici, l'art n'y est pas ; il y a quelque chose ici qui n'est pas de l'art, et en y réfléchissant ce qu'il y a ne me tente plus. Vous êtes un artiste plus que personne, je vous donne des raisons d'artiste et vous me comprendrez.

Le bon de votre visite, c'est que je vous ai reçu chez moi, c'est que je vous ai serré la main et j'espère bien vous la serrer encore malgré mon refus d'aujourd'hui.

Jules Barbey d'Aurevilly. "

Cette aventure nous éclaire sur les conceptions de l'art de Barbey, et sur sa façon de se voir. Ce que sent Barbey, avec finesse et justesse, ne s'explique pas facilement. Lui, qui veut bien être un objet à peindre ou photographier, (sans oser prétendre qu'il est beau comme un objet d'art...), n'a plus peur maintenant d'être laid, et sait qu'il peut être représenté en pied, sculpture ou peinture : il est célèbre, il a de la physionomie. La laideur viendrait donc ici de la manière dont Grévin, soi-disant " artiste " ne fera justement pas d'art. Barbey se refuse par conséquent à être l'objet d'un art " faux ", même fidèle, qui le "fausserait ". Il se juge là encore supérieur à celui qu'il veut bien appeler un artiste (mais, Barbey jouant très habilement sur les mots et les sentiments de Grévin, n'est-ce pas plutôt une flatterie destinée à le désarmer? ou, à bien y penser en réalité, volontaire ou non, une gaffe meurtrière ?)

En 1867, Barbey critiquait les photos où la guenille était plus importante que l'être. Ce n'est pas du tout l'argument qu'il avance pour la cire. Le problème du dandysme et de la laideur est complètement dépassé.

En 1881, Barbey a pris l'habitude de donner des photos à ceux qu'il aime. Il en a même en stock! Louise Read est toujours son intermédiaire auprès des gens qui désirent un portrait de lui. Il en a maintenant toute une palette...

"Je vais écrire à Madame de Molènes pour lui demander le jour qu'elle pourra vous recevoir, vous et mes portraits."1479


Barbey semble maintenant bien " dans sa peau ". Ces problèmes qui le tourmentaient sont résolus maintenant : il n'en parle même pas.

On trouve au contraire, comme s'il était arrivé à l'autre extrême, la lassitude d'être portraituré !

En 82, de nouveau un buste par Madame Hayem... ce qui nous vaut un billet assez ébouriffant à Louise Read :

"Bustifié par Madame Hayem toute la journée d'hier. Ce soir allé chez vous pour me débustifier. Mais vous faisiez la mondaine, et va te faire buste ! J'y retourne aujourd'hui. - Etais hier avec miss Epinette et miss Coppée à votre porte... fermée! - Sommes repartis... furieux!

Demain, sans buste! Le mien, (le vivant) sera demain chez l'Epinette charming à quatre heures. - Me chante que vous y serez! - Comme vous êtes dans mon buste, - celui-là... " 1480

Mais il ne commente pas son aspect. 0n sent une certaine banalisation qui va jusqu'au dégoût parfois, à propos des portraits et des bustes (si un plaisir s'émousse avec l'habitude, c'est que l'intensité du désir en était illusoire, ou l'objet erroné.) : " Il faut que je sorte à l'instant même pour aller poser (encore des bustes et des portraits, j'en suis las à la fin! Il fait un temps superbe - une bonne lumière- et je ne rentrerai que pour m'habiller et dîner en ville, - une lassitude aussi! car voilà huit jours que je dîne en ville tous les soirs.

Tout va bien actuellement pour moi. J'ai du succès, du succès qui ne m'est doux qu'à cause de vous parce que cela peut vous rendre fière de moi car vous savez mes manières de sentir sur l'opinion du monde et les glorioles qu'il distribue personnellement. J'en ai le mépris. Je me porte bien, sans quoi que ce soit qui altère en rien ma vigueur physique et intellectuelle. Je commence à gagner de l'argent, cette eau venue si tard à mon moulin et j'ai l'espoir presque la certitude d'en gagner prochainement davantage... Eh bien, il ne me manque qu'une chose et c'est vous. "1481 Il se sent à l'aise dans son corps et dans son esprit, sensation qui lui révèle clairement, par contraste, ce qui lui manque : l'affection, l'amour.

Pour une fois il aime ce qu'on dit de lui dans un journal. C'est d'autant plus surprenant que l'article est écrit par une femme! Ce qu'il apprécie lui, dans son discours, c'est qu'elle a apprécié elle, son côté féminin : " l'article me plaît, parce qu'on n'y parle pas de ma littérature, mais de ma très frivole personnette. " Il interdit aux femmes de se servir de leur intelligence, mais qu'elles parlent de son physique - un peu de flirt - ne lui déplaît pas, et ce côté ambigu qui lui est reconnu, lui renvoie un reflet qu'il se construit soigneusement...


Comment, à la fin de sa vie, se voyait-il?

Il dit lui-même n'avoir aimé que la description physique si ténue donnée par Alcide Dusolier, et celle du Lutèce : ce sont ces allusions pour ainsi dire contresignées qui vont donc nous permettre de tracer le portrait qu'il veut bien se voir imposer, en fait qu'il voudrait imposer.

Alcide Dusolier dans une minuscule plaquette qui est un vibrant hommage à un auteur qu'il ne connaît même pas semble avoir compris intuitivement les souhaits de Barbey : " Il excelle dans les physionomies barbares (nous verrons tout à l'heure l'abbé de la Croix-Jugan). Je lui trouve, comme homme et comme auteur, une certaine parenté. Il a, du barbare, le goût des hyperboles et des couleurs voyantes, l'amour des phrases emphatiques, - il en a aussi la subtilité et la casuistique raffinée. N'a-t-il pas écrit quelque part : " Je suis un Mérovingien. "?




Je ne sais personne à qui la définition " le style, c'est l'homme " puisse plus justement s'appliquer. Pour qui connaît M. d'Aurevilly, cela saute aux yeux, - ou plutôt aux oreilles. Ecoutez un moment cette conversation de tant d'éclat et de vivacité, abondant en traits et en aperçus, en images neuves et toujours merveilleusement appropriées, où l'emphase et la familiarité, la subtilité et la violence se mêlent et s'entrelacent si originalement. Et vous reconnaîtrez tout de suite dans celui qui parle celui que vous aurez lu. L'homme et l'écrivain, c'est tout un. Qui sait même s'il n'a pas incarné le politique, qui est en lui, dans cet impérieux abbé de La Croix-Jugan, comme sa personnalité passionnée dans Ryno de Marigny? "1482

Dusolier regrette enfin qu'un " critique convaincu et sérieux, sous une forme spirituelle et- pourquoi ne pas le dire?- amusante, un psychologue hardi et pénétrant, un de nos romanciers les plus dramatiques, un écrivain très-original, et enfin, ce qu'il ne faut pas négliger, un des rares caractères de cette époque " ne soit pas plus mis en valeur dans les journaux. 1483

Le Lutèce, lui, donne en fait un article qui ne parle que très peu de Barbey, et qui cite abondamment son oeuvre sans la discuter, (eux qui sont anarchistes!) Il y est écrit en introduction : " Je veux plus simplement donner un aperçu de tout ce qu'on lui a prêté, depuis son corset, - cette flatterie inconsciente - jusqu'à ses bagues de doigts de pieds, cette bêtise, - et cette incommodité. " Barbey a dû bien rire et se sentir enfin compris par un journaliste!


Sa figure a toujours été source de difficultés : d'abord pour ses parents, qui ne l'ont pas acceptée, ensuite pour lui, qui en a souffert, se sentant même laid, puis pour les autres qui ont été obligés de s'en accommoder ; il a réussi à faire triompher une image de lui... Il a enfin trouvé un équilibre entre sa figure, et son image.

Lorsqu'il parle de ses portraits c'est maintenant sur un ton presque vindicatif : ils ne rendent pas réellement son aspect physique dont il semble fier et par contre il est modeste (vraie plutôt que fausse modestie à notre avis) sur les petits vers improvisés, non sans talent, pour des dédicaces, et dont il n'était pas peu fier jadis... " De quel vers voulez-vous parler ? J'en ai commis - si cela peut s'appeler des vers - sur plusieurs de mes pauvres portraits que j'ai trouvés tous détestables, malgré le talent d'un ou deux peintres qui se sont risqués à ma figure " 1484

Ainsi Barbey peut oser se plaindre tout haut de se trouver défiguré par un peintre ! cela implique qu'il a donc une figure peignable au moins et s'il y a une critique à faire devant le tableau, elle ne doit pas porter sur son propre visage mais sur la main du peintre.

Tout concourt en fait pour prouver que Barbey avait à peu près surmonté les incertitudes dans lequel l'avait jeté son physique d'enfant critiqué. Il recevait même des dithyrambes. Nous en avons un peu parlé déjà, mais voici un fragment de lettre d'une " paroxystique " comme la nomme avec humour et réalisme Jacques Petit : " Ah! Ton âme aux ailes de feu, soeur de celle de Byron, comme elle brûle, comme elle prend, comme elle consume ceux qui voudraient la regarder de trop près!...

Ah! Le sais-tu combien tu es grand, combien tu es beau? Le sais-tu que tu donnes la mort? Dis, le sais-tu? " et Henriette Maillat déverse six pages de ce style à un Barbey de 80 ans !

Même aussi robustement conforté, jamais il ne s'est pris pour un Apollon... jamais il ne s'est dit franchement et carrément beau dans l'absolu.

Aussi la petite glace de poche ne lui servait-elle pas tant à se mirer qu'à regarder quel effet il pouvait faire aux femmes, et s'il était " paré " et prêt dans ce qui dépendait de lui ! Se mirer dans les yeux des autres est une façon de se mirer, mais pour celui qui n'est pas sûr de lui, c'est une façon qui n'est pas d'emblée un plaisir sûr.

C'est pourquoi Barbey doit veiller à régler, tamiser, le regard des autres sur lui, comme on oriente un éclairage ou la modulation de contrastes sonores.



Quel a donc été le moyen par lequel Barbey a réussi à imposer aux autres cette image de lui qu'il voulait construire? La vie et l'oeuvre, l'oeuvre et la vie, les deux se confortant mutuellement.


Alcide Dusolier cherchait la part de Barbey dans ses personnages. Nous avons montré comment Barbey s'y attendait, le souhaitait même. Nous cantonnant toujours dans le problème de la laideur, nous allons chercher ceux qu'il a campés lui ressemblant physiquement (réellement ou fantasmatiquement). Comment les trouver? Grâce aux clefs qu'il nous donne lui-même, car il joue seulement à se cacher derrière certains personnages de ses romans, avec l'intention avérée de nous laisser l'impression de découvrir ce qu'il tient tellement à nous laisser voir !

Nous prendrons ici essentiellement les personnages masculins puisqu'il s'agit de l'aspect physique. Mais rappelons-nous son admiration pour l'androgynie. Certaines femmes peuvent présenter des caractéristiques de Barbey.

Nous les étudierons dans l'ordre chronologique. Mais elles sont aussi à mettre en relation avec les différents Barbey que nous avons vus se dresser, retouche après retouche, sous nos yeux, dans les chapitres précédents.1485

Certains personnages ne reçoivent confirmation de leur essence aurevillienne, qu'après coup : une confidence ou une précision éclairant un qualificatif qui semblait sans lien avec notre auteur. Comme dans toute fantasmatique, la condensation ou son contraire, le déplacement, la symbolisation, répartissent Barbey au mieux afin de déjouer éventuellement la censure.

De toutes ces découvertes, voici le tableau de chasse :


Dans Léa, Barbey donne son second prénom à celui des deux amis, presque des " frères ", qui lui ressemble le moins, mais il n'est pas douteux que l'autre, Réginald, est lui-même. Ce dernier nous est présenté aux premiers mots comme " moins beau ", comparaison elliptique, concise et incisive, décisive et douloureuse ; il enlaidit même dans la nouvelle : " Voilà pourquoi son front devenait chauve avant le temps, et son regard débordait d'une telle tristesse qu'il en versait jusque dans les yeux indifférents ou joyeux de qui le fixait. "1486Ces changements physiques viennent d'un tempérament passionné et artiste : " le fier patron de Réginald. "1487, " sa mâle figure "1488 s'opposent ainsi à l'image pâlotte de son frère de coeur Amédée : " On ne voyait point sur son front serein et ouvert, la fatigue des organes, les vestiges de cette lutte cruelle entre la passion et la pensée, la gloire ou la mort de l'artiste, qui l'anéantit encore à l'état d'homme ou le transfigure tout vivant. "1489 Beaucoup plus tard, Barbey parlera de l'état physique dans lequel le mettaient ses émotions et ses désirs, " le regard obtus "1490 d'une pâleur inquiétante, sombre, fiévreux, et dira-t-il : " je me tuais pour elle "... 1491


Le premier aveu à la première personne porte sur une ressemblance entre Aloys et lui, aveu fait à Trebutien, bien longtemps après.... " Oui, Aloys a été moi, dans le temps où j'écrivis, en une seule nuit, l'histoire de Joséphine. " 1492 Et c'est à propos d'Aloys qu'il dit que sa mère l'avait raillé sur sa laideur.

Si plus tard Barbey dit des héros de l'Amour Impossible : " Voilà comme nous étions ", peut-être pouvons-nous penser qu'il s'appliquait ce qu'il dit de Raimbaud, dans un mélange de rêve compensatoire, et de volonté - bien dandyque - d'imposer aux autres cette image de lui : " Elle le trouva bien "1493, " Il passait pour passionné, comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais rien fait pour cela que se donner la peine de naître et d'avoir des yeux noirs assez beaux ". 1494 Barbey donne ici un de ses atouts physiques qu'il appréciait.

Ryno porte le prénom - presque byronien - d'un de ses ancêtres et d'autres détails permettent de comparer Barbey et Marigny : entre autres l'âge : en effet,

Vellini, née en 1799, a 36 ans en 1835 au moment où débute le roman,

Marigny, né en 1805, a 30 ans en 1835 et 6 ans de moins que Vellini.

Barbey, né en 1808 a 27 ans en 1835. Quand il rencontre la vraie Vellini, en 1844-1845, il a en réalité 36 ans. En fait, la description de Ryno, " aux paupières sillonnées et lasses ", qui est censé avoir 30 ans dans le roman, correspond bien à celle d'un homme de la quarantaine, au XIX°siècle, c'est à dire de Barbey lui-même. Par ailleurs, il prend plaisir à détailler la beauté de ses yeux, sa longue crinière, ses dures prunelles fauves etc.


Dans Des Touches, Barbey s'est, en fait, éclaté en plusieurs personnages : Barbe, avocate des laids, Percy à la noblesse racée, et deux séducteurs, l'un chaud, l'autre froid, Jacques, brun mystérieux et sensible, et Des Touches, dandy à la taille fine...

Comme Des Touches, Barbey est fier de sa minceur et de son aspect athlétique ; il fait des régimes, se corsète, moule sa jambe etc. Il aime montrer sa force et sa sveltesse. Mais il n'aime pas le caractère de Des Touches, et ne " se " prête pas son trop beau visage. On dirait que, dans la réalité, il choisit pour lui la beauté du corps, et accepte ainsi l'idée de la laideur de sa figure, si c'est la " condition " pour avoir en même temps la force et la possibilité de désirer les femmes bonnes : il ne dit pas de les " séduire ", car il croit encore qu'il faut être beau pour séduire.

Comme Monsieur Jacques, il s'aime brun, mystérieux, passionné, aimé de la plus belle, belle comme l'Ange Blanc... (mais en gai et plus tonique).

Comme les Percy, il se sent de noble race et d'une laideur aristocratique.

En somme, il se voit dans ce roman avec le corps de Des Touches, la prestance des Percy, le coeur et la figure intérieure de Monsieur Jacques, et la gaieté de Barbe.

Barbey aime ainsi toujours autant la beauté, mais elle se morcelle et se distingue selon ses " territoires " ; ces nuances allègent le poids de ses exigences, et il semble, aussi à travers ses romans, se libérer du souci de son propre physique.


Ce n'est pas le scripteur qui incarne le plus Barbey dans l'Ensorcelée, mais Tainnebouy: Normand, tanné, serré de près dans son juste, 45 ans environ, 5 pieds 4 pouces1495 : or Barbey, le vrai, 41 ans le teint coloré, a exactement cette taille, porte des vêtements très ajustés. Il avait écrit " il avait, sinon les couleurs de la jeunesse, au moins celles de la santé et de la force " mais il gomma cette allusion à la jeunesse, et a donc vieilli son reflet dans le texte définitif, peut-être un soir de déprime : " il avait aussi les couleurs de la santé et de la force."1496


Dans Un prêtre marié, le " beau " héros, Néel, jouit, à l'instant dangereux, des droits de la beauté.1497 Oh! les facilités d'un physique qui " passe "... Pourtant si Barbey imagine ces facilités qu'il constate autour de lui, ou que lui-même autant que les autres offre à la beauté reconnue, ce n'est pas en Néel qu'il se décrit dans Le prêtre marié. Il a mûri, il n'est plus celui qui rêvait d'être un Allan, beau comme Antinoüs. Il ne décrit plus tant ses rêves, ses souhaits, fous, que des embellissements, ou comment il se voit lui, et ne se rêve pas.

C'est en Rollon Langrune en réalité qu'il se voit un peu : Rollon est le nom d'un de ses ancêtres. En général, ceci est un indice volontairement laissé par Barbey. Péladan l'appelle ainsi " Rollon1498 " pour le flatter. Ce Langrune nous est d'abord longuement décrit par sa physionomie : homme vraiment homme, nom normand.. Quand Barbey est sûr que le lecteur l'imagine enfin comme un homme séduisant, il donne le mot de la fin avec les catégories beauté-laideur : il a " la beauté âpre que nos rêveries peuvent supposer au pirate-duc qu'on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère pouvait presque passer pour de la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue de la beauté vraie n'existe pas plus qu'à la Chine! D'ailleurs, il n'était plus jeune, mais la force de la jeunesse avait comme de la peine à le quitter. Le soleil couchant d'une vie puissante jetait sa dernière flamme fauve à cette roche noire... "1499 Remarquer l'assimilation jeunesse-beauté, comme si Barbey plus âgé acceptait mieux d'être laid. Pourquoi? Parce que l'âge nivelle par le bas, en général; parce que, plus âgé, on lui dit moins qu'il est laid : d'abord, il ne voit plus ses parents de la même façon, ensuite il est aimé, ce qui diminue ses complexes, et puis il est converti, ce qui est censé diminuer ses désirs physiques... Admirer aussi comme Barbey appelle non sans toupet, " don de seconde vue ", ce don qui lui est personnel, et qui n'est à presque personne, ce qui est bien meilleur, ce qui est son propre avis! Il franchit ici le cap de la tristesse et du complexe. Il écrit à Trebutien " moi qui suis laid comme un pirate " 1500ce qui confirme son personnage.


Un " on " nous permet de penser que Brassard emprunte quelques reflets à Barbey, ou que Barbey, à l'inverse, ne refuserait pas qu'on le pare de quelques uns de ses traits distinctifs: " Beau de la beauté de l'empereur Nicolas, qu'il rappelait par le torse, mais moins idéal de visage et moins grec de profil, il portait une courte barbe restée noire, ainsi que ses cheveux, par un mystère d'organisation ou de toilette... impénétrable " 1501 " Il est vrai que, pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question d'âge, où l'on n'a jamais que celui qu'on paraît avoir... " 1502

Or Aristide Marie conte ceci d'un Barbey aux cheveux étrangement noirs pour son âge: " Dans une réunion d'amis, un malicieux assistant avait posé cette question insidieuse : " Faut-il se teindre quand on vieillit? ". Barbey était resté impassible, mais le questionneur, avec une insistance d'assez mauvais goût, lui demanda son avis : " Eh! bien, moi, répondit-il, avec sa belle assurance, quand je serai vieux, je me teindrai. "1503

Don Juan Ravila de Ravilès porte ses prénoms Jules-Amédée, or Barbey le compare à d'Orsay, et carrément aussi à Don Juan ! mais un Don Juan qui aurait fait un pacte avec le Diable car, malgré son âge, il " avait toujours " sa beauté. Le verbe à l'imparfait est important: cela sous-entend qu'il l'avait toujours eue. C'est le signe d'un grand changement de jugement par rapport à ce qu'il pensait de lui-même autrefois, d'autant plus qu'il affirme que sa beauté ne devait rien à l'hérédité habituelle !


Mesnilgrand, quoiqu'il ait été inspiré par un personnage réel, possède quelques traits de Barbey : dépaysé, il est comparé à un portrait qui marche1504, et Barbey disait de lui-même : " Portrait dépaysé, je cherche mon cadre "1505. Divinement mis comme Barbey, mais d'une mise très différente de la sienne, aimant les pierres dures aussi, byronien ou alfierien, grand fort et bien tourné. Selon J.Petit, " seuls diffèrent quelques traits physiques : les cheveux, le nez, la taille un peu voûtée... l'en distinguent. Barbey n'a sans doute pas voulu se faire trop ressemblant. Ou bien il peint vraiment son modèle, mais lui prête sa propre physionomie morale. "1506 En tout cas, ce qui est intéressant, c'est que justement, après dix pages (!) sur lui, qui le rendent séduisant et sympathique, il continue : " Lord Byron était fort à la mode en ce temps-là et quand Mesnilgrand était silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des héros de Byron. Ce n'était pas la beauté régulière que les jeunes personnes à âme froide recherchent. Il était rudement laid ; mais son visage pâle et ravagé, ses cheveux châtains restés très jeunes, son front ridé prématurément, comme celui de Lara ou du Corsaire, son nez épaté de léopard, ses yeux glauques légèrement bordés d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race très ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses de la ville de *** se sentaient troublées. Quand il était là, les plus ricaneuses ne ricanaient plus. "1507... " Quant à lui, il se distinguait - impérialement - de tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, où il y eut tant de beaux avaient certes! de la beauté et même de l'élégance ; mais leur beauté était régulière, tempéramenteuse, purement ou impurement physique, et leur élégance soldatesque. " 1508 On ne peut mieux et démolir la beauté, et rendre troublante la laideur d'un homme! Mesnilgrand et Ryno sont peut-être bien les deux héros dans lesquels il s'est le plus fidèlement peint comme il souhaitait qu'on le vît.





On constate finalement que vers 1866, au quotidien du réel, la célébrité étant là, ainsi que l'amour de l'Ange Blanc, il s'acceptait physiquement ; sur la foi des autres, il acceptait d'être portraituré etc. Mais en revanche, et en toute logique, il demandait qu'on accordât moins d'importance à son physique. Il s'est mis à trouver d'ailleurs que ses portraits n'étaient jamais complets. Il rendait la vraie beauté indépendante de la jeunesse, il essayait d'être au dessus des jalousies pour la beauté. Il a fini par ne plus s'intéresser à son physique (1876) Cette modification va profond et large : lui, si perfectionniste, parfois se moque même des reliures de ses oeuvres, ses oeuvres pourtant qui sont les petits dont il est "gros". Il n'est même plus sensible aux succès. " Avant j'étais fat ; à présent, je suis modeste. "1509


L'évolution de ce problème dans l'écriture se fait parallèlement à celle de la vie. Dans les oeuvres postérieures aux Diaboliques, on ne trouve pas de héros qui soit lui physiquement et matériellement, du moins, au vu d'indices clairement disposés.

Cette absence de représentation dans les romans semble correspondre à un moment où Barbey sent son image assez affermie et modifiée pour les autres. Il n'a plus besoin de la constituer ni d'influencer leur vision, et se libère d'une grande partie de son " remords esthétique. "

Dans l'ensemble de l'oeuvre, il est rare que quelqu'un soit décrit complètement : les détails qui sont donnés n'ont d'autre valeur que symbolique et significative, selon une grille dont nous avons déjà donné beaucoup d'éléments dans notre travail sur le masque. (Des yeux noirs peuvent être fauves par exemple... Tout, dans le détail, a une valeur métaphorique d'indice, d'"annonce") Cette valeur symbolique est " autorisée ", alors que la physiognomonie est interdite, parce qu'elle n'est pas plaquée sur des personnes réelles, mais que l'écrivain, véritable démiurge, crée en tenant compte du moral dans le physique, et dans le but de certaines démonstrations. Défoulement de la tension quotidienne de ne pas y avoir recours, ou retour de l'inconscient?

Cependant Barbey lui-même appelle au déchiffrement symbolique de son extérieur physique : seulement, lui, il oriente la lecture de ceux qui le regardent dans le sens qu'il souhaite. Il y a une espèce de travail d'adéquation qu'il a accompli, entre ce que lui montrait son extérieur et ce qu'il a choisi d'être. Un tri dans les significations. Par exemple, il n'aime pas qu'on le compare à Jean Sbogar, mais veut bien se comparer à Lara...


Voici donc comment Barbey aimerait se voir - se voit peut-être - dans la glace... lui-même, et prenant la pose comme un dessinateur de B.D. quand il fait ses crayonnés, pour évoquer mieux ses héros. Image changeant au