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De la laideur à l'œuvre
Introduction :
Nous avons vu tout au début que Barbey laissait entendre, puis avouait franchement, que l'écriture était pour lui un " apaisement " à certaines souffrances que nous avons essayé de définir, nées de cette affirmation des parents : " tu es laid ".
Ce problème influence son enfance, sa prime jeunesse et ses premières réactions (cf. I et II), interfère chez lui dans ses écrits (III), ses orientations fondamentales, (IV) ses comportements réfléchis (V) et sa pensée (VI) au point que nous dirions qu'il est primordial. Son contenu a été étudié aussi longuement que nécessaire parce qu'il était en lien direct avec notre sujet " Barbey d'Aurevilly et la laideur ".
Naturellement, et heureusement, Barbey a bien d'autres idées, bien d'autres dégoûts, bien d'autres amours. Hors sujet ici, nous n'en avons parlé que s'ils étaient en lien avec ce problème de laideur. Nous ne voulons pas réduire Barbey à une manie !
Mais nous voudrions revenir sur l'écriture qu'il lie à sa souffrance : partie d'un " petit détail ", elle va prendre de l'ampleur. Une ampleur telle qu'elle est devenue une oeuvre.
Pour commencer, il faut revenir plus précisément à ces souffrances, et au mécanisme qui apporte en quelque sorte l'apaisement dont il parle.
De la laideur à l'œuvre : ...VII
L'écriture, réaction consciente et inconsciente ...VII-1
Barbey ressentit durement certains événements de sa petite enfance : l'enfant est conditionné par ce qui lui arrive, ce qu'on appelle " le roman familial ", et dans le cas de Jules, le mot n'est pas de trop ! La souffrance est née d'abord de la froideur et de l'accusation de laideur, et sa vie affective fut contaminée par cette blessure narcissique.
Il a réagi de différentes façons que nous avons étudiées dans les chapitres qui concernaient les conséquences du " traumatisme de la naissance ", conséquences affectives, intellectuelles, pratiques, extérieures.
Certaines répondaient à la froideur des parents :
- le désir violent jusqu'à l'inceste, sublimés en manque féroce d'amour, et les substitutions de l'amour maternel : le pouce, l'alcool, le don Juanisme ;
-l'angoisse qu'il vécut, les questions insolubles, d'où ce blocage sur le passé et les souvenirs incoercibles ;
- l'impression d'une mère morte, et la contamination qu'il essayait de sublimer, pour moins les ressentir, par l'ennui et la froideur en lui-même ;
-les réactions violentes pour survivre et pour dépasser le désir de meurtre en légitime défense, sublimées en un simple déni de race, de famille, désir de se détourner de ses parents et de les fuir ;
D'autres répondaient directement à l'accusation " tu es laid " :
- le sentiment de sa propre laideur d'abord, qui était une façon de sublimer en acceptant et même en intériorisant les idées de ses parents, en dévalorisant le narcissisme ;
- la révolte et la fuite qui évitent un passage à l'acte concret et brutal ;
- la séduction, le dandysme, la coquetterie, le masque, l'androgynie, le don Juanisme, et la destruction complète des idées physiognomoniques pour arriver à la libération de la personnalité...
- la constitution de sa propre esthétique : audace de traiter un sujet qui aurait pu être tabou pour lui, et constitution d'une esthétique qui conteste et confirme certaines opinions qui l'avaient fait souffrir, damant ainsi le pion à ses parents, et dominant la cause de la souffrance. Cette esthétique a d'abord été à usage interne, et intérieur, intime.
Tout cela a servi à Barbey pour ne pas se laisser mourir sous cette phrase qui l'a souvent, dit-il, cinglé...
Ces réactions ont donc été variées, et elles ont également varié dans le temps.
Cependant Barbey a abandonné certaines tentatives qu'il a jugées infructueuses. (dandysme, androgynie, physiognomonie, révoltes diverses etc.). Essais de réactions, compensations, sublimations, qu'a désillusionnés la réalité, ou souci de réalisme.
Prenons un seul exemple : le narcissisme pathologique aurait pu être une réponse à la phrase assassine de sa mère. D'ailleurs certains de ses comportements au début ont pu y faire penser.
Pierre Gascar, botaniste aussi, évoque bien cette perversité de la solution narcissique (" solution " presque au sens chimique) : " Il n'est pas de mythe plus troublant, de mythe où se définisse mieux le conflit de l'existence. Sollicité, le miroir favorise la dissociation de la personnalité qui est à la base des plus graves ruptures de l'équilibre psychique. Il ne s'agit pas, comme on est porté à le croire, d'une objectivation du moi. Tout miroir est trompeur ; notre apparence nous déguise ; on ne se voit bien soi-même qu'à l'intérieur. Narcisse est pris au piège d'une fausse ressemblance, et c'est dans l'espoir de se reconnaître vraiment qu'il reste penché sur son image jusqu'à ce que mort s'ensuive, la réunification parfaite de soi étant, on le sait, dans la mort. "( Un jardin de curé, Stock, 1979, page 184). En effet, un des pièges que nous tend notre instinct esthétique, c'est celui de nous laisser identifier par l'autre ou par nous-mêmes à notre corps, et c'est aussi de se laisser identifier l'autre à son corps si on en a plaisir. La douleur ou le désir peuvent donner une présence incroyable au corps et Barbey aurait pu ne se focaliser que sur ce corps qui le faisait moralement souffrir.
Or Barbey fit évoluer ce thème : pour important qu'il soit, le corps n'est qu'une enveloppe qui ne doit jamais être prise pour la totalité de la personne ; le mystère naît justement du fait que ce corps recèle bien des choses qui sont, elles, essentielles.
Et d'autre part, il a réussi à " s'en sortir " : ne se limitant plus à son corps, il n'avait pas peur de la vieillesse, ni de la mort, même s'il a mal comme tout le monde... : il ne l'a manifesté ni dans ses personnages, ni pour lui-même, excepté la crainte de baisser la garde devant la vie. Du moins en a-t-on l'impression constante.
De cette tentation du narcissisme pathologique, il n'est resté ensuite que des traces.
Barbey s'est servi toujours plus que d'autres de miroirs pour contrôler son apparence : un grand dans sa chambre, ou une petite glace au revers d'un peigne à moustache qu'il tenait au creux de sa main, pour vérifier, disait-il, si les femmes le suivaient... (peut-être en fait pour vérifier son aspect aussi, c'est-à-dire comment elle le voyaient à ce moment-là) c'est encore pour lui une façon de se regarder dans le regard des autres qui lui plaît plus que de se regarder avec ses propres yeux. D'où la nécessité de faire souvent des mises au point pour expliquer aux autres sa propre beauté, en leur apprenant à le voir ! Et si la vision qu'il suppose chez l'autre ne lui convient pas, il va chercher à la modifier. Nous verrons cela plus loin en détail..
Dans les romans, il n'utilise presque jamais de miroirs. Nous avons montré dans notre thèse sur le masque qu'ils sont parmi les rares objets nommés, et que c'est à cause de leur fonction bien particulière et qui n'est pas celle d'un simple miroir : Mme de Savigny s'admire et se trompe sur la beauté qui attire Serlon ; Vellini y contemple au contraire celui qu'elle aime. Le mari de Jeanne-Madelaine, les crimes supposés de sa femme. Le miroir n'est jamais un simple reflet.
Barbey a tenté ainsi bien des types de réactions, dont certaines incomprises de ses contemporains : il raconte allusivement toutes ces tentatives qui demandent une force intime extraordinaire.1186 Sur la mort, sur les sarcasmes, Barbey réussit à faire fleurir une fleur que certains - et il se défend par avance contre eux, les prosaïques apparemment sans problèmes - appelleraient monstrueuse, mais que lui trouve innocente.
Il en abandonna d'autres : chaque fois que Barbey a frôlé un type de comportement pervers, car sans issue, il en a progressivement pris conscience ; cherchant à faire de lui-même une oeuvre fabriquée, il en a assez vite senti le côté artificiel et, reconquérant alors sa liberté, il a accepté le difficile processus du deuil, et s'est reconstruit. Il est très conscient aussi d'avoir réagi par le biais du langage et de l'imagination. Il le dit souvent, et du début jusqu'à la fin. Le narcissisme pervers est devenu, par une transformation positive, une fierté bien motivée qui lui a redonné un certain équilibre : " Je suis heureux de me regarder dans cette glace étamée par vous et je m'y trouve presque joli garçon. Vous avez fait de moi un Narcisse littéraire. "1187
Cette phrase est extrêmement importante car elle s'oppose directement à l'accusation de laideur, et elle prouve que la solution choisie par Barbey a été efficace.
En effet, nous avons bien précisé qu'il était conscient d'écrire quand et parce qu'il était déchiré, et pour ne pas alourdir notre thèse dont notre lecteur a déjà avalé jusqu'ici ici, - s'il n'a pas sauté de pages ! - environ 2367 grammes- nous l'invitons à se reporter à l'introduction générale. Et nous répéterons seulement cet aveu qui contient l'adjectif " laid " :
" Tout est vrai dans ce que j'écris, - vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d'une manière quelconque, - non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Je ne suis pas un aussi grand artiste que cela. Il faut avoir le courage de se regarder, fût-on laid! En dehors de la réalité et du souvenir, je n'ai pas trois sous de talent, et il est même probable que je n'écrirais point. Je n'écris jamais qu'inflammatoirement, comme les tissus s'enflamment, pour rejeter les échardes qui nous sont entrées dans la chair. "1188
L'importance de l'adjectif " laid " employé ici vient d'une espèce de raisonnement logique et à demi-conscient : " je suis sans imagination, mais le sachant, je m'en sors autrement... ", c'est un espoir qui vient parallèlement à un autre sous-jacent : " je suis laid, mais je le sais, et, le sachant, j'espère pouvoir m'en sortir autrement. ".
Nous verrons qu'en fait les deux s'additionnent et donnent : " je suis laid, mais je me sors de cette laideur autrement. " L'écriture sera la laideur corrigée et sa beauté rejaillira sur son physique.
Raisonnement à demi-conscient, disions-nous.
Il est par contre tout à fait conscient d'une autre constatation : c'est qu'il peut, comme les écrivains qu'il étudie, être connu à travers son oeuvre.1189 C'est d'ailleurs sur le conseil de Barbey, nous l'avons dit au début de notre étude, que nous avons cherché à le connaître, et avec ses méthodes.
Mais nous voudrions aller un cran plus loin, avec tout le respect que nous lui devons, en dépassant le niveau dont il pouvait être conscient...
Posons-nous en effet d'abord la question de savoir si on a le droit, et s'il est possible, d'aller plus loin que la conscience ? autrement dit faire, sans prétention, une recherche qui se serve un peu de la psychanalyse, de la psychologie et du bon sens...
Le problème posé par une " biographie de type psychanalytique " est évidemment celui d'un travail fondé sur des suppositions. Limites que reconnaît bien volontiers Freud, pourvu qu'on ne lui refuse pas tout et qu'on lui laisse quand même un domaine défini!
" Nous devons tracer les frontières générales qui s'imposent à la psychanalyse dans le domaine de la biographie (...) La recherche psychanalytique dispose comme matériel des données biographiques suivantes : d'une part, hasard des événements et influence du milieu ; de l'autre, réactions connues d'un individu donné. "1190
On pourrait étudier " les relations qui existent entre la vie de l'auteur et ses créations (...) un événement intense et actuel éveille chez le créateur le souvenir d'un événement plus ancien, le plus souvent d'un événement d'enfance ; de cet événement primitif dérive le désir qui trouve à se réaliser dans l'oeuvre littéraire ; on peut reconnaître dans l'oeuvre elle-même aussi bien des éléments de l'impression actuelle que de l'ancien souvenir. "1191
Or nous avons déjà donné de nombreux éléments biographiques. Certes il nous en manque. Mais les détails que nous avons sont de la main même de Barbey, avec la part de vérité et de subjectivité que cela suppose...
En tout cas, ce sont ces détails qu'il souhaitait que l'on sache. Mais nous en avons aussi regroupé certains qui étaient dispersés, quasi invisibles, discrets, presque dissimulés, échappés. C'est cette variété dans l'approche qui donne de grandes probabilités à une analyse jamais réductrice, jamais exclusive parce qu'elle respecte la personne d'un auteur.
De la laideur à l'œuvre : ...VII
Vers la parole orale puis écrite ...VII-2
Comment reconstituer le lien qui exista entre la blessure de la laideur et la création de ce qui nous fait connaître Barbey ? car il faut bien dire que nous le connaissons que par ce qu'il a laissé dans ses écrits et par l'impression qu'il laissa à ses contemporains, marqués par son verbe et sa vie.
Essayons, à partir des éléments biographiques, de retracer comment il lui a fallu évoluer.
Le milieu affectif dans lequel il a été élevé, l'éducation qu'il a reçue, le milieu intellectuel qui l'a façonné l'ont, nous l'avons vu, empêché de pouvoir protester à voix haute, exprimer sa souffrance, exorciser ce " remords esthétique " qui le fait tant souffrir.
Au fur et à mesure des jours, le ressenti intérieur s'est doublé de la parole intérieure, peut-être parle-t-il ensuite, puis écrit-il, en espérant être entendu avec un sourire par ses parents. Mais il n'a été ni entendu ni exaucé. 1192
Donc, il va falloir aller dans deux directions : qu'il réussisse à plaire soit autrement, soit aux autres, et oser quand même dire ce qu'il a à dire.
Réussir à plaire : il est bien conscient en effet de souffrir de " cette recherche inquiète de l'approbation des autres, inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses s'appelle l'amour de la gloire et dans les petites, vanité? " 1193 Il ose parler de vanité, mais n'ose pas parler de ce qui est plus profond : le complexe de laideur : cela ne se dit pas...
Plaire à ses parents autrement : il l'a essayé, sur un plan intellectuel, par exemple, mais c'est Léon qui a reçu les suffrages plus que lui...
Plaire aux autres est donc le seul moyen qui lui reste.
Pour voir des visages souriants se tourner vers lui, et comme il croit ne pas pouvoir séduire par son visage, il essaiera d'autres séductions.
L'oral lui donne la joie de se voir l'objet de regards bienveillants, lui qui en a été sevré. Peut-être dès tout petit s'essaie-t-il à donner ce plaisir qui ricoche sur le sien : Jacques Petit donne bien la mesure de ce que nous ne pouvons que peu étudier, puisqu'il n'y en a pas de traces : " Le plaisir qu'il a le plus constamment préféré est celui de la conversation où il excellait, exécutant à lui seul des " sonates de conversations " pour le bonheur de voir sur le visage de ses auditeurs le reflet de sa propre parole. "1194
Ce qu'il cherche ainsi dans les yeux des auditeurs, n'est-ce pas le plaisir de se voir regardé avec plaisir ?
Adulte, parler avec verve est un des plaisirs compensatoires qui fonctionnent à plein : Pourquoi parler ici de compensation? Parce que, en fait, Barbey est conscient lui-même que cela comble un manque, une tristesse fondamentale dont nous avons parlé, et qui ne lui semble pas " normale " : " besoin de voir la figure humaine pour s'animer " écrit-il un soir dans son Memorandum. " 1195
Et de citer Jean-Paul dont la remarque devait lui redonner courage : " On ne s'aperçoit pas plus de la laideur d'un homme éloquent qu'on ne voit la corde d'une harpe quand elle commence à résonner." 1196. Il reprend cela à son compte dans les conseils de séduction qu'il donne : travailler sa voix et sa façon de parler : "C'est tout l'homme qui est éloquent... le regard de l'homme fait partie de sa voix"1197
Cela tourne vraiment au système, et, dans L'Ensorcelée, par exemple, à propos de Jéhoël, Barbey rapporte l'histoire d'un prêtre accusé d'avoir ensorcelé une jeune fille " Gaufridi était jeune encore, il était beau, il était surtout éloquent. Shakespeare dit quelque part : " je mépriserais l'homme qui, avec une langue, ne persuaderait pas à une femme ce qu'il voudrait."1198 Il est frappant de le voir ainsi mettre en valeur ce talent de l'éloquence, don qu'il se reconnaît, alors qu'il admet ne plus être jeune et ne se sent peut-être toujours pas beau.
Il ne dit pas par quel type de discours il peut séduire. Mais, par de nombreux témoignages, nous le savons, et nous en parlerons plus loin. Il n'est même pas non plus question ici des sujets abordés. C'est seulement l'oral qui séduit : oral au nom significatif d'ailleurs.
Barbey a donc pris très tôt l'habitude de vouloir séduire par la parole, et ne peut plus penser qu'il peut être séduisant sans cette parole. Le plaisir qu'il donne à ses auditeurs atténue son sentiment intime de manque coupable : n'avoir pas séduit ses parents.
C'est peut-être devant les visages toujours détournés de ses parents, que, au lieu de se fermer à son tour et de se taire, il découvre un autre moyen de s'exprimer plus durablement et plus puissamment, un autre moyen aussi de séduire, avec un minimum de risque si on se sent laid, un cercle plus large que des auditeurs : c'est l'écriture, processus plus efficace, moins risqué, plus universel : combien de lecteurs amoureux de l'auteur qu'ils n'ont pas vu1199...
Adolescent, adulte, parler avec verve, écrire avec succès sont les deux piliers les plus durables, et les plus efficaces pour restaurer son narcissisme.
Il écrit sans fatigue, et sans se rendre compte de ses gaffes, à son ami Trebutien, - qui avait un physique encore plus ingrat que lui1200, à l'Ange Blanc, à Louise Read... Et les compliments qu'il reçoit sont transmis soigneusement de sa plume qui se défoule et veut convaincre...
Chez lui, il y a apparemment continuité entre la parole orale et écrite : tous ceux qui l'ont connu ont noté cette ressemblance. Bourget affirme par exemple : " Il ne s'est pas fait cette prose, il a seulement noté la parole intérieure. "1201 Et il serait passé de l'oral à l'écrit de façon assez logique.
En fait, Barbey explique plusieurs fois qu'il trouve facilement des sujets à développer, mais que, techniquement et concrètement, ce mode d'expression-ci lui donne plus de mal : le souffle de l'oral naît spontanément, et se transpose facilement dans la correspondance avec les amis, mais ce qu'il écrit pour le public prend - et doit prendre - difficilement corps. Nous y reviendrons.
On pourrait croire l'écrit un prolongement naturel de la parole, prolongement presque au sens vital, (" prolonger la vie ", dit-on)... Pourtant rien n'est " naturel " et ce n'est pas toujours le cas. Barbey, lui, par exemple, pour poursuivre son travail de séduction est obligé de s'inventer des auditoires dans ses nouvelles, des auditoires bien sûr soumis et dominés, tout acquis au narrateur porté par leur attention flatteuse. Peut-être parce qu'il préférera toujours s'adresser au visage de son auditeur : " Je n'écris qu'à mon âme et mon corps défendants. " " Je préfère à tous les livres quatre mots barbelés de conversation. " 1202 Il a, dirait-on, encore plus de plaisir à être bien regardé qu'à être lu.
Bien des critiques ont analysé l'écriture, pour Barbey, comme une parole mise sur papier... C'est surtout un moyen et une preuve de la séduction.
Il se voit conquérir un auditoire fantasmatique, il conquiert un auditoire réel de lecteurs qui achètent sa prose, il peut imaginer conquérir, enfin, ses parents... ou faute de les conquérir, les troubler dans leurs certitudes...
Une preuve a contrario de ce besoin de séduction, c'est l'évolution, presque le revirement que nous constatons à la fin de sa vie : fuyant les Salons et les lettres de pure politesse, il abandonne parole et écriture dans ce qu'elles ont de non " vital " pour lui : il n'a plus besoin de séduire par ce biais des gens qui lui sont, finalement, au fond indifférents. Nous y reviendrons.
Car la cause principale de ce besoin de séduire est la crainte de ne pas séduire, avec tout ce qu'on lui avait dit... , mais son but principal est, non pas de séduire, mais de se délivrer en fait de son cri de souffrance :
Nous avons montré1203 que Barbey écrivait essentiellement pour lui les oeuvres littéraires, d'imagination, celles qui jaillissent de lui et ne sont censées comme les articles ou la correspondance, ni commenter pour les lecteurs de façon instructive ou intellectuelle des idées intéressantes ni s'adresser à un destinataire précis (mis à part un peu du Des Touches ou d'Un Prêtre marié, dans lesquels il veut faire plaisir, et sauf les quelques passages écrits pour ses parents...).
Si parole et écrit ont été les moyens - et même des preuves - de sa séduction qui ont réussi dans leur domaine, Barbey a vite compris qu'ils avaient une seconde utilité encore plus essentielle : leur contenu porte aussi sur le contentieux qui existe entre ceux qui lui ont affirmé qu'il était laid, et lui-même qui se veut beau.
Il découvre qu'il a envie d'écrire ses rêves, ses révoltes, et accomplir dans cette écriture la vengeance de ses rêves, comme il l'a dit. Le faire, même si c'est douloureux, apaise ses douleurs. Douleur choisie contre douleur imposée. Il n'écrit qu'inflammatoirement, mais comme le dit André-Chaumont, "l'écriture était pour lui une espèce de décharge existentielle."1204Comme les arcs de décharge dans les bâtiments. Comme un exutoire à l'énergie. Comme un plaisir irrépressible et nécessaire. Comme un poids qu'on pose.
Allons jusqu'à un sens plus symbolique, ou psychanalytique : l'écriture, née dans la souffrance du moins, est ce qui nous permet de survivre lors d'un choc intérieur grave, bonheur ou malheur. Elle alerte un entourage inattentif, blesse visuellement l'agresseur, ou détend comme la saignée d'autrefois... C'est presque une panacée. Dans les oeuvres de Barbey, la mort, (et la blessure qui est une mini-mort) est intérieure, elle est d'autant plus dangereuse qu'elle ne peut s'extérioriser : la blessure, la mort en acte sont coagulation, blocage de la vie. Ceux qui saignent beaucoup vivent finalement. 1205Il a souffert de devoir trop se contenir.
Il écrira, mais pour se délivrer : rêves, révoltes, vengeance de ses rêves. Et de cette écriture-là, il ne saurait se passer.
La littérature aurevillienne, comme l'analyse Philippe Berthier1206, n'est pas activité d'appoint, mi-temps détendu, agrément mondain, plaisir de dilettante. Elle est le résultat obligé de lois intérieures impératives, la conséquence positive d'un joug souvent secoué. Ce talent n'a paru et ne s'est développé que parce que beaucoup de forces contraires se sont coalisées contre lui pour le rendre difficile. Comme il le disait de Byron, Barbey est bien lui aussi "Fils de la Douleur et de l'Obstacle"1207 engendré par la persécution d'un long échec (qui n'était pas l'échec de Byron, caché derrière un bonheur par ailleurs si éclatant).
Julien Bonel, psychanalyste, explique ainsi Une Page d'Histoire1208qui boucle la boucle de sa vie : " Nous avancerons pour notre part que toute la construction romanesque de Barbey constitue une démarche pour tenter de comprendre, de mettre en sens ce qu'il a entendu comme un désir de meurtre de la Mère à son égard. (quand elle avait eu de la peine à s'arracher à une partie de cartes et qu'ensuite, il manqua mourir.) "
C'est jusqu'au bout qu'il écrira, bâtissant son oeuvre, et considérant finalement que tout ou presque, en fait partie : correspondance, journaux intimes, poussières, bouts de poésies, vers dispersés à droite et à gauche, presque oubliés parfois... Il éditera à la fin de sa vie les oeuvres de jeunesse, qu'il désavoue pourtant plus ou moins, question religion ou intellect... Qu'est-ce qui l'intéresse donc dans l'Amaïdée de sa jeunesse, publiée à 80 ans avec
une note qui en condamne le sens ? sans doute de mesurer justement le chemin qu'il a parcouru pour rendre supportable sa souffrance. C'est pourquoi les dernières oeuvres " personnelles " reprennent avec tant d'exactitude la courbe du départ : ce que la conscience juge, l'inconscient l'accepte... Finalement il bâtit son oeuvre, mais elle se bâtit aussi à son insu et les matériaux qu'il avait rejetés, il s'aperçoit qu'ils en font partie aussi. Elle le bâtit alors autant qu'il la bâtit. Il est conscient que l'oeuvre lui est utile, et il la bâtit ; mais son utilité inconsciente le bâtit lui. C'est en effet le sens qui importe au plus haut point, le sens, le cri, beaucoup plus que la forme ou la beauté ou la célébrité ou toute autre raison d'écrire. Il écrit pour s'écrier.
Si Barbey confie qu'il écrit pour dire ses rêves, pour étancher sa douleur, c'est qu'il n'a pas été exaucé, ni même entendu.
Il qualifie son oeuvre de rêves ou de révolte ou de vengeance de ses rêves.
Ces textes, par leur sujet, leur tonalité, sont des réponses, mais non pas à un auditeur attentif, - des réponses, et Barbey en est conscient, aux frustrations et aux douleurs.
Sa parole d'enfant n'était sans doute pas bien accueillie et les visages fermés autour de lui entraînaient la fermeture de son masque... Frustrations qui renforçaient son tempérament imaginatif. Il rêvait, ou compensait plutôt, sur ce qui lui aurait fait tant plaisir... Rêves de nuit qui nous disent qui nous ignorons être, débauches de rêves interdits de jour,
Rêves... En tout cas, pas cauchemars. Il peut s'agir ici aussi bien de rêves d'inceste, d'être aimé de sa mère, d'être général, d'être le prince des dandys, d'être beau comme un androgyne etc... De " bons rêves ", des rêves qui font plaisir, indépendamment de tout jugement moral.
En effet, si l'on devait caractériser l'ensemble des thèmes comme des rêves qu'il nous propose (étant donné que son écrit remplace et\ou raconte son rêve), on pourrait dire à première vue qu'il y a les bons rêves et les cauchemars...
D'une part, les tableaux souriants, les personnages transparents et purs, beaux, idéaux, ceux que son milieu social de naissance peut appeler " bons" sont des créatures de rêve, rêves qu'il a rarement croisés dans la réalité, illusions dangereuses... Il aimerait pouvoir les aimer inconsciemment, autant qu'il les aime consciemment. Beaux jeunes gens qui le représentent au début de sa vie tel qu'il aurait aimé être, belles jeunes filles pures qui auraient pu l'aimer. Mais la réalité malheureusement n'a jamais été telle... Sa mère, Flavie de Glatigny, Ernestine du Méril, Louise, les Parisiennes, Paula, Vellini, l'Ange Blanc, Louise Read ont toutes eu les défauts divers et irréductibles de la réalité. Les cris de solitude de Barbey à la fin de sa vie, son désespoir devant tout ce qui arrive trop tard, montrent comme il avait rêvé ces mères tendres, passionnées, comme il s'était préparé à des dévouements et à des amours de feu, et même au mariage qui lui semblait une gageure, un défi pour y faire durer la passion... Rêves intérieurs heureux nés devant sa propre image, ou devant les visages des siens tout proches, ou devant ceux des autres.
Le joli rêve tourne alors, derrière sa belle apparence, au cauchemar quand on se réveille dans la réalité. Un exemple : les devises qui le frappent à Tourlaville pleines d'amour et de bonheur sont belles. Mais derrière ce qui peut s'écrire, Julien Bonel, psychanalyste, voit comme des allusions à ce qui est tabou : d'abord parce que, estime-t-il, Barbey l'applique à un amour incestueux entre Julien et Marguerite, ensuite parce que Barbey inconsciemment peut-être l'applique à sa mère et à lui : " Ce qui donne la vie me cause la mort " ou encore " Les deux ne font qu'un " : la première fait allusion à cette naissance qui faillit être mortelle... la seconde, au souvenir des moments heureux passés encore avant cette naissance : l'inceste fantasmé intra-utérin mère-fils ne dure qu'un temps ; mais l'inceste frère-soeur est en fait bien moins soumis au temps, s'il existe.
Même les bons rêves, si beaux d'apparence sont donc une illusion empoisonnée ou dangereuse... Ce qui explique d'ailleurs leur tension douloureuse, Barbey se condamnant chaque fois. Un rêve pour le ça, mais un vrai cauchemar du point de vue moral ou réel.
Ce que son milieu - ou sa conscience - juge mauvais est, au fond, pour lui désirable et bon (pour le plaisir intérieur, caché, intime ou inconscient, et même excusable à la raison !). Ce qu'il a rêvé tout jeune peut lui avoir été donné comme un rêve interdit, source alors de cauchemars dans la réalité tout éveillé, source de remords, d'angoisses... Des thèmes comme celui de Niobé, de l'inceste, de l'androgynie, de l'amour avec une malade, une femme âgée, sont des rêves nés de ses désirs, désirs qui naissent devant son propre moi, ou qui sont propulsés en lui par le cercle restreint de la famille, ou par des réactions à l'extérieur. Nous essaierons de montrer en suivant une logique interne du psychisme, comment ils sont reliés à notre thème.
Les récits de Barbey que d'aucuns qualifient de cauchemardesques, infernaux, laids, "mauvais", doivent se juger, à ses yeux, selon sa propre subjectivité, et non selon les valeurs communément admises par exemple par son milieu de naissance.
Rêves sans doute, des oeuvres comme Le cachet d'onyx, Léa, Germaine, Amaïdée, Une Vieille maîtresse, L'Ensorcelée, Une page d'histoire dans laquelle le narrateur se donne visiblement, nous l'avons vu, un rôle qui lui plaît, qui correspond à un souhait, à un désir,
presque un besoin. Un besoin devient vite douloureux s'il n'est pas satisfait, c'est l'ambivalence du mot " rêve ", tel qu'il est utilisé par Barbey. L'aspect agressif ou maladif pour ne pas dire pathologique de ces oeuvres, correspond à la vengeance d'une frustration, et c'est le deuxième aspect que souligne Barbey lui-même.
Ses livres, s'ils ne sont pas les " rêves ", sont alors " la vengeance de (ses) rêves. "1209 Mot violent s'il en est, pour exprimer que l'oeuvre n'est pas seulement la transcription agréable de ses doux rêves. Ce n'est pas la transcription passive d'un cauchemar que subit le dormeur. Mais une action presque volontaire : ou la compensation brutale des rêves qui ne se réalisent pas, " le rêve qui se venge de la réalité "1210, ou le châtiment de ceux qui empêchent ses rêves, la punition de ceux qui mettent à mal ses rêves. Or combien de ses rêves dont nous avons parlé plus haut, sont tombés en poussière, morts-nés ou détruits... L'abandon successif de tant d'images, d'espoirs caractérisent en partie son évolution bien perceptible.
Autrement dit, lorsque ses rêves ne peuvent se réaliser, Barbey avoue qu'il s'en venge... Sur qui? Comment?
Puisque Barbey est d'accord avec ce qu'écrivit Bourget,... et même qu'il lui tint la plume en partie, voyons ce que Bourget expliqua, - voyons ce qu'ils expliquèrent serait plus exact - dans l'Introduction aux Mémoranda1211, qui date de 1883 : la date tardive donne à ce texte la valeur particulière d'une espèce de bilan testamentaire :
" M. d'Aurevilly ferme ses lettres d'un cachet sur lequel il a fait graver une devise, à la fois résignée et superbe, fière et vaincue : " too late, trop tard! " Il prétend, lui, le courageux écrivain et qui n'a guère fait d'aveu plaintif devant les autres, que ces deux mots contiennent l'histoire secrète de sa vie, et que tout lui est arrivé trop tard de ce qui, venu plus tôt, lui aurait comblé le coeur. 1212 Trop tard! Cette devise est-elle vraie des événements de cette vie? Il est malaisé d'en juger ; car M.d'Aurevilly, au rebours de la plupart de ses contemporains et des plus illustres, n'a pas dévoilé dans des mémoires ou des confidences le roman de ses bonheurs ou de ses mélancolies, et un mystère demeure sur toute sa jeunesse, - sur la période surtout de cette jeunesse dont il ne reste aucune trace littéraire. 1213 Mais ce qui domine les faits matériels de notre vie, ce qui les crée même en un certain sens, - car de ces
faits rien n'existe pour nous que leur retentissement dans notre âme, - c'est notre personne, et la devise du cachet de M.d'Aurevilly apparaît comme évidemment exacte pour qui connaît la personne qu'il est aujourd'hui et qu'il a dû être à 20 ans. " Il n'est pas de cette époque : désintéressé, aristocratique, fanatique de l'action, laird, catholique, anti-littérature documentaire...
" Faut-il voir dans cet isolement l'inévitable effet de causes lointaines et faire intervenir ce mot si commode et qui rend compte de tant de mystères : l'Atavisme? Faut-il attribuer à une destinée d'exception le développement dans un sens inattendu de facultés déjà par elles-mêmes exceptionnelles ? De longues années de jeunesse passées en province à tuer l'ennui à force de songes ; d'autres plus douloureuses, passées à Paris aux aguets d'une occasion d'employer tout son mérite, qui n'est pas venue ; les injustices de la critique et les misères de la publicité, rendues plus dures par la hauteur d'âme, - voilà de quoi expliquer beaucoup de froissements, par suite beaucoup de résolutions de farouche indépendance. " D'où un état de révolte perpétuelle...
" C'est le caractère étrange de cette destinée qu'il faut apercevoir pour juger l'oeuvre écrite de M. d'Aurevilly du point de vue exact, et pour en pénétrer la secrète logique. Il y a une question à se poser devant toute existence consacrée aux lettres? (sic) Quelle sorte de volupté l'écrivain leur a-t-il demandée, à ces lettres complaisantes? Car elles se prêtent à toutes les fantaisies, et pourvu qu'on les aime de tout son coeur, elles consentent qu'on les aime de bien des amours divers. Beaucoup d'auteurs exigent d'elles une gloire immédiate. " Ils sont chaleureux et assez coulants. Mais " il est une autre race d'hommes ", des solitaires qui travaillent en initiés comme ce Flaubert, un peu byzantin dans la Tentation de Saint Antoine... " Il est enfin un troisième groupe d'artistes pour lesquels écrire est une façon de vivre et rien de plus. Ceux-là n'ont d'autre but que d'aviver avec leurs propres phrases la plaie intérieure de leur sensibilité. La réalité leur est douloureuse. Elle les opprime, elle les blesse. Leur âme ne rencontre pas dans le cercle de circonstances où cette réalité l'emprisonne de quoi satisfaire son appétit d'émotions grandioses et intenses. Ils demandent aux mots et à la sorcellerie de l'art ce que les Orientaux obtiennent par le haschich, ce que l'Anglais de Quincey se procurait en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de laudanum, un autre songe des jours et une autre destinée. C'est leur vengeance à la fois et leur affranchissement que la littérature : leur vengeance, car ils attestent ainsi que le sort fut injuste pour eux et qu'ils ont été, comme dit magnifiquement un ancien, " humiliés par la vie " ; - leur affranchissement
car ils conquièrent ainsi une excitation qui efface en la dépassant l'empreinte de la haïssable réalité. A ce groupe d'écrivains par désir passionné d'être ailleurs appartenait ce même Byron qu'il faut nommer sans cesse lorsqu'on parle de M. d'Aurevilly, - lequel composa La fiancée d'Abydos en quelques nuits, afin de chasser des fantômes qui sont toujours revenus. (...) Au même groupe appartient M. d'Aurevilly. Comme à Byron, comme à Saint-Simon, la littérature lui a été la fée libératrice et qui console de tout. "
" Les contradictions dont il a souffert se sont résolues, les avortements de son destin se sont réparés, les crève-coeur de ses désespoirs se sont soulagés lorsqu'il a écrit. Ce beau vers de son mince recueil de poésie
L'Esprit, l'aigle vengeur qui plane sur la vie,
pourrait servir d'épigraphe à ses moindres volumes. "
Tant pis s'il fait peur quelquefois et qu'importent les excès de sa prose, " il a (...) atteint son but puisqu'il a été Lui-Même, avec la pleine expansion de tout l'intime de sa personne, durant les trop courtes heures qu'il a dépensées à écrire ses pages "
" Je comprenais clairement ce que la littérature a été pour cet homme dépaysé et quel alibi sa mélancolie a demandé à son imagination "
" Donc la littérature a été pour M.d'Aurevilly un songe réparateur. " 1214
" La littérature a son ivresse aussi qui ne fait qu'interpréter et amplifier les sensations que l'écrivain a subies. Mais cette transformation-là s'appelle le talent. "
Barbey traite cette analyse d'assez superficielle : " Mon ami Bourget a vu dans mon talent le désespoir de l'action, et c'est une idée juste. Il pouvait creuser plus profond, mais il a dit cela et c'est vrai, mon talent est une réaction contre ma vie. C'est le rêve de ce qui m'a manqué. Le rêve qui se venge de la réalité impossible. Au fait, j'aurais mieux aimé être un brillant colonel de hussards conduisant son régiment au feu, que d'avoir écrit tout ceci. Ce n'est pas l'avis de beaucoup de mes amis, mais c'est le mien, à moi, pour qui un maréchal de lettres ne vaudra jamais un maréchal de France. " 1215
Mais en tout cas, Bourget a reçu l'aval de dire pourquoi Barbey écrivit, et posa la question des blessures de jeunesse. On dirait que Barbey aurait aimé qu'un ami le dévoilât plus qu'il ne s'était dévoilé lui-même... Il accepte l'idée que le talent est le désespoir de l'action, l'écriture une réaction contre sa vie, le rêve de ce qui lui a manqué, le rêve de la réalité impossible.
Il aurait aimé qu'il dise quelque chose de " plus profond ". Mais quoi? Peut-être quelque chose de plus intime, de plus ancien... de plus "causal": ce qui lui a manqué, par exemple.
L'oeuvre que nous connaissons, tant écrite que vécue, est donc née comme un moyen de séduire, mais surtout, avant tout, et après tout, comme le cri qu'il avait envie de pousser : rêve, révolte, contestation, vengeance de celui dont les rêves ont été détruits, rêve qui se venge de la réalité, ou vengeance contre les rêves qui ont été mauvais etc. Barbey emploie lui-même la formule " diversion à une idée fixe qui me faisait souffrir "1216 Ce qui peut, en langage courant, être nommé comme une réaction, la compensation de frustrations qui répondent directement à la souffrance qu'il a ressentie.
Mais ces termes ont, selon nous, des connotations trop " utilitaires ", et relèvent trop du conscient. Prises de consciences et rêveries, rêves et désirs, angoisses et cauchemars, donc inconscient et conscient mêlés, ont pu alterner jusqu'à l'éclosion, dans ce terrain bouleversé, de diverses réactions qui vont de phénomènes de décharge et de compensation jusqu'à ce que nous qualifions de sublimation.
On pourrait contester l'emploi de ce terme car Freud, qui avoue lui-même avoir des difficultés à en expliquer le mécanisme initial, réserve l'emploi de " sublimation " pour le cas des pulsions agressives (cf Jones E. Sigmund Freud, Life and work, 1957, vol.III Angl. Hogarth press, Londres) et surtout pour celui des pulsions sexuelles. Or " tu es laid! " ne semble pas à première vue avoir de relations avec l'agressivité ni avec la sexualité... Mais est-ce exact?
Si un être projette une telle phrase dans son passé le plus ancien, elle peut l'empoisonner à la racine. C'est bien plus qu'un sentiment d'infériorité. Cela revient en effet à croire n'avoir jamais reçu intentionnellement de ses parents le don de la vie, à n'avoir pas reçu d'eux de bonne vie. Dans ce cas, les premiers besoins d'auto-conservation du vivant, presque somatiques et touchant la totalité de l'être (et pas seulement des pulsions sexuelles), sont dangereusement " inquiétés ", d'où une agressivité défensive et offensive. L'emploi par nous du mot " sublimation " peut alors se justifier comme une tendance à éviter l'agressivité en se réparant et se restaurant aussi sur ce plan.
D'autre part l'enfant qui entend, puis intègre, " Tu es laid! ", croit n'avoir jamais été aimé, ni aimable par " rétro-conséquence " ni désirable ensuite ; il est amené à croire que ses " premiers ", ses géniteurs, lui ont dénié toute vie sexuelle, lui ont rendu impossible toute
sexualité, lui ont refusé tout plaisir. Or précisément Barbey semble croire que tout chez lui a été brisé avant même la naissance, y compris l'affectivité et la sexualité... d'où un problème sexuel d'un type particulier qui nécessitera ce que nous voudrions appeler autrement que " réaction " ou " compensation ".
Pulsions d'agressivité et problèmes ( réel ou imaginairement vécu) avec les pulsions vitales (présexuelles), ce sont bien les causes de la sublimation que relève Freud, même si elles naissent dans le cas de Barbey très précocement. L'emploi du terme " sublimation " nous semble donc à peu près autorisé. D'autant plus que les manifestations ultérieures de la sublimation et son fonctionnement nous semblent tout à fait adaptés à l'analyse de Barbey.
Freud explique en effet que la sublimation peut partir (- même s'il ne sait comment ni pourquoi- ) " d'une impression actuelle, une occasion offerte par le présent, capable d'éveiller un des grands désirs du sujet ; de là, il s'étend au souvenir d'un événement d'autrefois, le plus souvent infantile, dans lequel ce désir était réalisé ; il édifie alors une situation en rapport avec l'avenir et qui se présente sous la forme de la réalisation de ce désir, c'est là le rêve éveillé ou le fantasme, qui porte les traces de son origine : occasion présente et souvenir. " (S.Freud: Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient 1905 Gallimard.)
La sublimation n'est pas une action mentale tellement facile à définir! - surtout dans une thèse de Lettres... Concrètement, c'est comme une action qui vise à avoir le dessus dans une défaite ou renouveler ses forces après une blessure psychologique. Elle ne se déroule pas dans le même sens que la blessure : il y a toujours une espèce de transposition, de déviation qui dirige son effort dans une autre direction, mais avec le même but : ne plus souffrir, et même vivre mieux qu'avant, par une sorte d'hédonisme naturel. Son domaine privilégié est le domaine relationnel évidemment, l'homme étant d'abord un être de pulsions et de pulsions dirigées vers, c'est-à-dire de relation. Cette sublimation peut se diriger dans de nombreuses directions, représentant toutes des valeurs sociales reconnues positives par la société.
La sublimation est un processus douloureux de toute façon : contre la main qui vous inflige une douleur qu'on ne comprend pas, on a le choix de subir passivement, hurler, griffer la main, se mettre à jouer à aimer cette douleur, ou " profiter " de cette expérience pour qu'elle se passe le mieux possible ou soit utile plus tard...
De même, dans toute souffrance, quand on ne peut avoir ni être ce qu'on voulait, on peut subir passivement, réagir violemment, intégrer la souffrance de façon perverse, la refouler sans fruit ou diriger son désir de façon plus constructive.
Selon Freud, le refoulement, c'est l'illusion - infructueuse- d'un renoncement tandis que la sublimation est le renoncement sans la désillusion, c'est-à-dire une espèce de travail de deuil, aboutissant à une oeuvre créatrice contenant la douleur et tout le travail du deuil, et riche de symboles. Formation qui est l'aboutissement d'une perte, la création artistique est un étayage qui vient remplacer un étayage perdu. Par exemple le jeune enfant, au lieu d'être - ou de viser à être - procréateur avec sa mère - et éventuellement se réduire à un échec de procréateur ( inévitable puisque le parent est tabou), le jeune enfant donc peut choisir de devenir quand même créateur, mais culturellement...
L'expression " deuil " traduit bien la violence et la difficulté de cette sublimation. Il faut oser regarder en face ce qui était désiré et qui est interdit. Quand la blessure est fraîche, on réagit seulement par la souffrance, après viennent les réactions plus élaborées. La frustration peut alors devenir castration. 1217
Ce processus s'applique à tous les domaines où une souffrance tend à être guérie par un biais et à produire par ce biais des valeurs supérieures. Certains réussissent à réagir de façon constructive : ils vivent en composant avec tous leurs dons et leurs défauts, de façon défensive, passive, ou plus active. 1218 On trouve cela chez tout le monde, - nous subissons tous des castrations, et parfois des frustrations de toutes sortes... Nous avons tous des réactions, et parfois des réactions de sublimation. Certes, ce dernier type de réaction est plus évident et aussi plus étudié chez les gens qui sont devenus célèbres... hommes d'état, savants, sportifs, artistes, écrivains... Selon Francis Pasche1219, toutes les activités qui sont en fait sous-tendues par des désirs qui ont perdu leur caractère crûment sexuel et spécifiés selon leurs sources prégénitales, relèvent de la sublimation et ne peuvent se comprendre sans se référer aux pulsions orales, anales, scoptophiliques, épistémophiliques etc.
Mais certains n'arrivent pas à sublimer.
S'ils ont peur d'être laids, par exemple, ils vont souffrir de dismorphophobie (préoccupation concernant un défaut imaginaire de l'apparence physique). D'autres vont essayer des formations de compromis, substitutives ou réactionnelles. Insuffisances ou excès.
Parfois il y a des essais de sublimation qui échouent.
Voici par exemple une sublimation qui a raté son objet : Oscar Wilde est devenu un dandy vivant en apparence, " mort " sur pied en réalité. D'après la formule de Janine Chasseguet-Smirgel 1220, formule excellente mais cruelle dans sa vérité, il a mis son génie dans sa vie, et son talent dans ses oeuvres. C'est la démarche même du pervers. (simple constatation, terme employé sans jugement !) qui ne bâtit qu'une illusion d'oeuvre selon l'avis des gens sains qui s'en étonnent.
La sublimation n'a rien de gratuit : elle a un but vital : le besoin, le plaisir de celui qui " s'en sort " : " Il serait également utile de considérer que la résolution des problèmes - dans toutes les aires de la créativité- peut amener le plaisir par la décharge de l'énergie neutre utilisée dans la quête de la pensée créatrice. "1221 Cette énergie neutre, nous en reparlerons quand nous chercherons pourquoi certains peuvent sublimer, - et plus ou moins bien - tandis que d'autres non.
Sur la balance douleur-plaisir, avec une aiguille qui se stabiliserait sur bien-être, ce plaisir de la sublimation est d'abord celui de la compensation de la douleur. Mais ensuite, le fléau (!) peut pencher du côté positif du plaisir... " Comme Lou Andréas-Salomé le fera remarquer plus tard à Freud, il y une parenté entre le résultat heureux d'une psychanalyse et le surhomme nietzschéen, qui a surmonté et sublimé le conflit entre ses pulsions et la morale conventionnelle, source d'humiliation et de ressentiment, qui est devenu intérieurement libre, et qui, érigeant sa propre échelle de valeurs et sa propre morale, se situe au-delà du bien et du mal. "1222
Le sujet se donne en sublimant - et pas toujours facilement - un plaisir supérieur à la douleur. La sublimation atteint son but quand il devient (plus) heureux que malheureux. C'est d'ailleurs surtout à une sensation de mal-être qu'il reconnaît seul qu'il a pris une perversion pour une sublimation, qu'il discerne qu'elle est inutile dans son cas, qu'elle ne sert pas son but: et il l'abandonne alors.
En ce qui concerne Barbey, la froideur de ses parents et le sentiment de sa laideur entraînèrent directement des réactions intérieures - nous verrons plus bas pourquoi nous ne parlons pas encore ici de sublimation - qui furent d'abord de l'ordre simple du cri, intérieur ou extériorisé. Le premier bénéfice de ce type de réaction se superpose exactement à sa signification, sa justification à sa naissance, c'est la délivrance du cri : le cri délivre un peu de la souffrance, et il délivre un message, il soulage et il accuse.
Barbey a en effet commencé par ouvertement se plaindre de ses parents, de leurs affirmations, de leurs façons, il a crié sa révolte, ses doutes, sa douleur, il a démoli, nié, imité en pervertissant, il a joué à provoquer... Il a pris plaisir à inventer et à se raconter des histoires qui, dans le même mouvement, affirment et dénient la vérité : le contenu des textes, leurs sujets et leurs tonalités en particulier sont des réponses, -et Barbey en est conscient-, aux frustrations et aux douleurs. La parole a blessé, il retourne une parole. Le thème de la protestation est bien celui de la laideur, que ce soient les textes qui protestent contre la froideur des parents, et qui parlent de l'inceste, du manque d'amour, des tics pris en substitution, de l'angoisse, du souvenir obnubilant, de l'ennui, des tentations diaboliques etc., que ce soient les textes qui protestent contre le sentiment de laideur dont on l'a affublé : oeuvres qui parlent de révolte, et qui fuient les opinions des parents, donjuanisme, dandysme, théories sur la personnalité mises par écrit, articles de critique touchant l'art, l'histoire, la religion etc. Le thème du cri est le même que ce qui l'a fait pousser : il n'y a donc pas de substitution aux buts et aux objets primitifs d'autres buts et objets représentant une valeur sociale primitive. Il s'agit plutôt de compensation ou de phénomènes de décharge: cela ne relève pas vraiment de la sublimation.
Mais comme il a noté assez vite qu'exprimer ses cris n'était pas suffisant puisqu'ils n'ont servi à rien, il a eu alors le choix entre arrêter de pousser ce cri et chercher d'autres biais.
Pendant un long temps, dandy masqué, il a essayé de cesser d'extérioriser ce cri, et nous avons vu qu'il a cherché à se reconstruire, en particulier auprès des autres. Il est passé à des réactions visibles, de type comportemental, des réactions dont il n'est pas toujours maître et dont il souffre même si les autres l'apprécient plus. Plutôt que ferrailler avec sa plume, il aurait voulu parader et combattre physiquement : " Au fait, j'aurais mieux aimé être un brillant colonel de hussards conduisant son régiment au feu, que d'avoir écrit tout ceci. Ce n'est pas l'avis de beaucoup de mes amis, mais c'est le mien, à moi, pour qui un maréchal de lettres ne vaudra jamais un maréchal de France. " 1223 Certes, il mentionne ce regret de n'être pas maréchal de France, mais on dirait que ce regret n'est pas celui qui est le plus fort. En effet, alors qu'il affirme écrire pour soulager son coeur, ou pour donner corps à ses rêves... ce ne sont pas essentiellement des histoires d'armée ou militaires qu'il nous raconte : on ne le voit pas s'incarner dans des officiers (excepté Mesnilgrand, ou Brassard mais dont l'aventure est " civile "...). Ces rêves d'armée ou de gloire sont des variations rêveuses qui masquent le véritable rêve de Barbey.
Son véritable rêve ? Etre aimé de ses parents... Faute d'être aimé par ses parents, isolement fondamental et jamais compensable, il rêve d'être aimé par les autres. Celui qui se sent seul se parle ce qu'il ne comprend pas et meuble ainsi sa solitude. "ma vie s'est passée solitaire et le peu de bruit que j'ai fait ou que je ferai n'aura pas rempli ma solitude, et ne m'aura pas dédommagé de mon isolement."1224 C'est comme si la vie au lieu de s'être bien développée, était presque mort-née et devait se développer autrement.
Lorsqu'il a moins besoin de l'estime des autres, vers la fin de sa vie, on note d'ailleurs un retour aux thèmes primitifs et cette constatation nous pousse à supposer qu'il avait continué à pousser silencieusement son cri. Mais, remarque-t-on, ce cri se cache alors dans une enveloppe : il n'est plus brut ; il est devenu une oeuvre grâce à des adjonctions d'autres thèmes et grâce à une amélioration de sa forme. La souffrance née de la laideur a produit un fruit qui semble n'avoir plus rien de commun avec le thème de la laideur. Et c'est ainsi que, du simple cri contre la froideur, de la protestation claire contre l'accusation de laideur, de la réaction épidermique, simple et trop directement dépendante de l'écoute des autres dont on dépend, Barbey semble arrivé à un autre type de réaction, beaucoup plus élaboré, qu'on peut appeler " sublimation ".
De la laideur à l'œuvre : ...VII
L'oeuvre comme sublimation ...VII-3
Une personne peut se " contenter " de souffrir... Une autre va réagir, une autre va, en s'exprimant, réussir à vivre mieux, une autre va chercher un autre biais pour transformer sa souffrance.1225
La souffrance est une des " causes " qui nécessite une sublimation, c'est pourquoi l'écrivain Manuel Scorza1226 soutient avec humour que " l'écrivain est un homme qui a déjà mal commencé. " (Mais peut-être faudrait-il aussi dire que ceux qui n'écrivent pas... ont aussi mal commencé puisqu'ils n'écrivent rien alors que, même si on s'en sort bien, tous les commencements sont difficiles ! L'écrivain n'est peut-être pas spontanément épanoui, mais... que les autres n'écrivent pas, - ne parlent pas - est-il la preuve qu'être heureux leur est naturellement facile ? 1227)
Nous sommes souvent tentés effectivement de chercher ces débuts difficiles et de trouver des éléments qui auront motivé l'écriture.
L'enfant, conditionné par ce qui lui arrive, " le roman familial ", cherche à se l'expliquer. C'est parfois un plaisir, parfois un besoin. Jeux, imaginations, rêveries, hypothèses, " ailleurs ", fantasmes, questions indicibles, théories sur la naissance (mes parents ne sont pas mes parents), ou roman plus subjectif 1228. Quête intemporelle et abstraite, ou vérité qui passe par le mensonge et l'incertitude : les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent être... 1229, et ceci d'autant plus si la famille ne le satisfait pas... et s'il souffre dans ce premier milieu.
Si, ayant dit sa souffrance dans le premier cercle, auprès de ses parents, il est resté " seul et inentendu "1230, il a vu, (cf. VII-2) qu'il fallait encore autre chose... cette sublimation que nous avons essayé de définir comme un besoin qui débouchait sur un plaisir, une espèce d'automédication qu'il a inventée : et, par cette création, il a pu devenir bien des choses, un inventeur, un père de famille, un fondateur de secte ou de religion, un penseur, un cuisinier, que sais-je...
Peut-on décrire par quel mécanisme ?
Nous pourrions appliquer ce que nous allons dire à nombre de ceux qui, blessés, se sont servis de leurs capacités créatives, artistiques, esthétiques, mais prenons ici le cas de la sublimation artistique et-ou littéraire, en pensant à Barbey. C'est un des types les plus fréquents de la sublimation (sans toutefois que tous ceux qui l'ont pratiquée soient tous devenus des " écrivains " reconnus!)
Celui qui est frustré, blessé, connaît l'équivalent de la mort (et nous avons montré la parenté du laid avec la mort). La sublimation va lui permettre de retrouver la vie. Son art portera la trace de ce conflit.
On peut dire symboliquement que toute création passe par la douleur. Toute mort, toute blessure, tout laid sera l'objet de la sublimation qui tendra vers plus de vie, de plaisir, de beau, (ceci étant subjectif et personnel, et peut s'écrire avec des majuscules).
Artistes ou écrivains, nombre d'hommes devenus célèbres à cause de la façon dont ils ont mené leur vie, ont été analysés par une équipe de psychiatres dans un livre intitulé : La dysharmonie psychique, ressort de la créativité. "1231. Ils en ont conclu : " Ils conservent toute leur vie les qualités d'enfance que sont la curiosité, l'imagination, la créativité. Elles ont à voir avec la folie, sous toutes ses formes, névrose grave, psychose, trouble de l'humeur, enfin, la mort prématurée est leur fidèle compagnon. "1232
" Autrement dit, en fonction des instincts, la laideur - la destruction - est l'expression de l'instinct de mort, tandis que la beauté - le désir de réunir dans le rythme et en un tout - est celle de l'instinct de vie. La réussite de l'artiste consiste à exprimer pleinement le conflit qui les oppose ainsi que les liens qui les unissent. "1233
Freud aboutit aussi à cette conclusion : la personne qui veut accomplir une sublimation doit surmonter la mort, - ou l'échec personnel - qu'en pensée il a admise, et c'est alors qu'il peut devenir un " artiste ", un " créateur " : " Tous les artistes visent à l'immortalité. " Cette petite phrase veut dire que l'artiste a d'abord reconnu que la mort existe, et qu'il veut la dépasser, et non pas l'annihiler.
Rodin le confirme, dans un langage d'artiste : " Nous disons laid ce qui est informe, malsain, ce qui fait penser à la maladie, la souffrance, à la destruction, le contraire de la régularité, - signe de santé. Nous disons également laid ce qui est immoral, vicieux, criminel, et toute anomalie engendrant le mal - l'âme du parricide, du traître, de l'égoïste. Mais qu'un grand artiste s'empare de cette laideur, il la transfigure aussitôt - d'un coup de sa baguette magique, il en fait de la beauté. "1234
Quand on ne peut avoir quelque chose, ni être ce qu'on voulait, alors on dirige autrement son désir. D'où la nécessité parfois de la description hardie du fantasme et en même temps l'acceptation des règles extérieures d'où naissent alors la plénitude et l'harmonie. Par exemple, des règles de la tragédie qui s'appliquent à l'horreur peut sortir l'ordre. Sans cette harmonie de la forme, la dépression serait évitée, mais non résolue. Comme pour le deuil ou la séparation : il y a destruction, mais ensuite la dépression acceptée, il y aura peut-être rétablissement et enrichissement. L'oeuvre est l'objet relationnel parfait puisqu'elle renvoie l'image de soi-même réussie et sans discussion ni désaccord quand l'écrivain est un écrivain heureux de ce qu'il a créé.
" Le contenu du drame est le chaos, mais dès qu'il se traduit par des représentations, des fantasmes, fussent-ils les plus terrifiants, et les plus primitifs, il prend une orientation, une valeur qui constituent déjà un début d'aménagement de sorte que, malgré la discordance de ses thèmes, il devient aussitôt création. Nous savons qu'à un stade ultérieur de son développement, l'individu est aidé dans la tentative d'organisation pulsionnelle par l'édification du Surmoi qui, pour autant qu'elle participe d'une introjection de l'agression, relève, elle aussi du processus créateur de l'imagination. Cependant, quelle que soit la valeur de cette personnification surmoïque, il est dans sa nature de ne jouer son rôle qu'en champ clos, et, trop facilement, de façon paralysante ou castratrice ; alors que la voie des réalisations sublimatoires est constamment ouverte sur le monde, de sorte que l'individu, qui en réalité ne travaille que pour lui, offre au monde extérieur un produit propre, non seulement à lui faire plaisir, mais encore à le protéger. En sa dernière manifestation, le mouvement le plus égoïste aboutit à un don, à l'amour par conséquent, qui se trouve ainsi retrouvé dans une mise en scène de la haine. De cette haine toujours indécise dans son orientation, prête à se diriger vers l'extérieur ou à se retourner vers le sujet lui-même et par là souvent proche du crime, l'oeuvre vraie garde toujours la marque, même dans ses aspects les plus volontairement réconciliés. A cet égard, l'histoire littéraire pourrait vraiment reprendre à son compte le mot de Freud dans une lettre à Pfister 1235 : " On ne peut rien faire de vrai sans être un brin criminel. " Là en effet, (...) la psychanalyse peut peut-être apporter une contribution à l'esthétique. Le beau, n'est-ce pas, enfin de compte, le vrai, un vrai ayant subi une métamorphose radicale dans laquelle se trahissent encore le chaos et tous les conflits sauvages sur quoi l'ordre a été gagné? Si cela était ainsi, on comprendrait que l'horreur des luttes archaïques puissent engendrer la beauté fascinante de la Tête de Méduse.
On ne peut rien faire de vrai sans être un brin criminel - autrement dit sans se sentir coupable. Nos touchons ici à l'écartèlement si fréquent chez les artistes entre la loi du Surmoi et l'exigence de vérité esthétique sans quoi l'oeuvre n'est qu'une fade production du conformisme. "1236
Michel de L'Uzan cite le cas de Gogol obligé par un directeur de conscience fanatique à faire un pendant bien pensant à la première partie des Ames mortes, mais qui a jeté au feu cette seconde partie, bien conscient qu'elle était nulle au point de vue littéraire : il l'avait quand même faite. Barbey a eu le même problème pour Des Touches, ou pour un Prêtre marié : mais il a su " composer " entre les différentes tendances de sa personnalité et de son environnement, en laissant une part au naturel dans un essai d'idéalisme artificiel.
La beauté qui règne dans une oeuvre d'art, est en fait résultat personnel d'une tension et victoire sur le chaos de la douleur.
Les significations premières que prend la beauté : sécurité, d'éternité, de fécondité... ont d'habitude pour synonymes : rythme, paix, proportions, et l'on pourrait dire que l'humain en est la pierre de touche.
Mais alors le beau dans la nature est-il le même que le beau créé par un artiste? A notre avis, non. Car l'homme, quand il crée de la beauté, ne cherche pas seulement à reproduire cette beauté qu'il choisit dans la nature (et selon quels critères, déjà? Là est le début d'un choix d'emblée de type esthétique) Il cherche encore quelque chose de plus complexe, de plus vivant, qui nous émeuve et nous touche en ce que nous avons d'humain. Mélanie Klein, par exemple, pense que pour que l'expérience esthétique soit complète, beauté et laideur doivent être présentes ensemble. On doit y sentir la tension de contradictions et de souffrances résolues par une sublimation. Elle donne les exemples de la comédie et de la tragédie, de l'art novateur qui chaque fois est pris pour du laid. Ce mélange se trouve dans tous les arts.
Même dans l'art dit classique, qui semble pourtant si calme. C'est que l'art classique de qualité, derrière un aspect immobile, est un moment d'équilibrage invisible, de grande tension pour arriver à cet équilibre ; il est en fait le résultat de l'élan de vie qui veut surmonter une dépression particulièrement puissante, et cette sublimation est tellement forte qu'il ne reste presque pas trace de la douleur initiale dans laquelle elle a été conçue. La blessure, le cri, l'incompréhension sont des éléments constitutifs de la beauté créée par l'artiste. C'est une définition du grand artiste... qui n'est certes pas scientifique, mais qui explique pourquoi devant certaines oeuvres nous ressentons un frisson que ne nous donne pas une perfection froide, et paisible dans sa conception originelle qui ne serait qu'une copie de l'extérieur de cet art d'équilibre.
L'art froid et artificiel, imitation de l'oeuvre d'art, fruit d'une simili-sublimation, copie seulement serait (le fruit d') une perversion.
Le pervers1237, en résumé, nie sa filiation pour différentes raisons : il ne se construit pas à partir de son père pour s'en séparer. Il le copie, sans vraiment s'en séparer, mais en niant néanmoins en quelque sorte son existence. " En cachette ". " Fils de personne ", ce créateur pervers fait l'économie des conflits douloureux d'introjection, et veut directement avoir la puissance sans avoir rien fait pour.1238 Au lieu de créer, d'engendrer une oeuvre authentique, puisant ses forces dans une libido riche et pleine, même si c'est dans la douleur, il va en fait " fabriquer " directement une copie. L'identité qu'il se conférera sera obligatoirement usurpée puisque fondée sur la négation de son appartenance à une lignée.
Dans ce cas pervers, l'oeuvre sera donc d'abord imitation extérieure, et non imitation intérieure, digérée, appropriée, transformée par soi-même entier, de ce que l'autre a fait. Mimétisme, et non intériorisation. En fait, cela vient de la dévaluation de l'objet qui aurait dû servir de modèle, et aboutit à l'objet dévalué, pâle copie.
Mais, - par parenthèse -, pourquoi le faux nous fascine-t-il souvent, nous contempleurs ou lecteurs ? parce que, nous en parlerons plus loin pour le mot d'esprit, nous avons du plaisir sans qu'il nous coûte rien à regarder les vraies oeuvres d'art, mais aussi le faux... : c'est la tentation perverse de la facilité qui nous touche nous aussi. Nous sentons qu'en fait ce faux a jailli dans un univers qui n'a pas eu à faire de sublimation, un univers sans castration, mort et éternel (alors que la sublimation et la castration sont des univers, difficiles, - de vie et de mort liés...) Comme le phénix qui est éternel, renaît de ses cendres (anal, inchâtrable, sans fatigue car acceptant passivement d'être superficiel et de mourir), paré de couleurs éclatantes (apparence, idéalisation au lieu de sublimation), se féconde lui-même (pas de relation au géniteur). C'est une pure imitation, il évite le conflit et la castration en " imitant " au lieu de les avoir vécus : c'est une pure illusion. et nous pouvons en tirer un plaisir plus facile, parce qu'il ne contient rien de douloureux - repos illusoire lui aussi à la réflexion.
Si l'art classique donne l'expérience esthétique, ce qui le copie, les créations artificiellement uniquement " jolies ", ne devraient donner à ceux qui les regardent jusque dans la profondeur de leur " vivant " que l'ennui des coques vides.
Le créateur véritable met donc au jour son oeuvre, - fait naître - son oeuvre, au prix d'un enfantement douloureux, parfois involontaire d'ailleurs : il aurait peut-être préféré être en paix et en plaisir, et être, sans s'en rendre compte, stérile? Cette autoréponse à son problème est en même temps et le processus et l'oeuvre ; et il atteint son but si elle lui donne plaisir et paix... (C'est, pourrait-on dire, la définition psychanalytique de la Beauté.)
Que le véritable artiste puisse être content d'avoir résolu, même difficilement, son problème dans son oeuvre, qu'elle soit belle pour lui, est une sublimation réussie. Son plaisir est personnel, son but est atteint : une sorte de rééquilibrage, une victoire, un regain de force après une blessure.
Le plaisir esthétique (transformer une souffrance en beauté, à ses yeux) est donc d'abord l'apanage de l'artiste solitaire en train de créer tout à son bénéfice.
Mais certains artistes ne se contentent pas d'un plaisir replié sur soi. Ils vont chercher un contact agréable pour effacer en quelque sorte la blessure. Ils trouvent alors un second bénéfice si leur oeuvre, cet autre " lui-même ", est bien reçue.
Pourquoi certains ne peuvent-ils se contenter de rêveries? Parce que leurs fantasmes sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent donc les intégrer pour refaire leur narcissisme. Ils ont alors besoin des autres pour se restaurer : certains vont développer une conduite pathologique mais l'artiste, au contraire, est conduit à se tourner vers les autres, devant lesquels il décrit sa situation intérieure et trouve là une confirmation de son existence. Le paradoxe de la création, et singulièrement de la création littéraire qui, fondée sur l'exploitation du langage commun, comporte nécessairement un dialogue, c'est que le négatif, ici, doit devenir le moyen même d'une affirmation positive. " Châtré, solitaire, agressif, - l'écrivain est en même temps tout-puissant s'il parvient à imposer et même à faire aimer sa description. "1239
Il est donc très important, s'il le souhaite, surtout pour quelqu'un qui a été méprisé, de réussir à se faire reconnaître par les autres (mais tous ne font pourtant pas ce choix de se tourner vers un " public " !).
A moins qu'on ne soit dans une perversion de la sublimation (le " faux " dont nous avons parlé plus haut), ou dans un art qui ne connaît pas la mort (ou qui ne connaît qu'elle), ou dans une création qui ne connaît que son créateur (ou qui ne cherche que la reconnaissance de l'autre y compris financière), l'art a en effet une fonction positive de plaisir personnel mais qui n'est pas antisociale, loin de là :
" Alors que la névrose isole, l'art réunit : il est le symbole par excellence, c'est-à-dire le lien soutenu par Eros. Ainsi par ce pouvoir mystérieux de " régression contrôlée ", de donner à ses rêves cette figuration sociale qui procure aux autres plaisir et soulagement, l'auteur satisfait ses désirs dans l'oeuvre, et par l'oeuvre, il s'attire leur reconnaissance et leur admiration et a finalement conquis par sa fantaisie ce qui, auparavant, n'avait existé que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et amour des femmes. "1240 Enfin celui qui avait été blessé au point de passer pour (ou de se croire) blessé à mort, est devenu vivant, un auteur, presque au sens de l'expression " auteur de mes jours " : il a créé et s'est créé par la sublimation, et il est reconnu comme tel par ses pairs, et même parfois ses pères (et mères)... Quel plaisir... Quelles certitudes... Il a fait de plus en plus fort, pourrait-on dire. 1241
Roland Gori et Marcel Thaon décrivent ces deux étapes : " L'oeuvre constitue pour l'auteur l'intégration et le dépassement de ses conflits internes par leur maîtrise dans le champ du symbole. La sublimation est le concept qui borne avec plus ou moins de bonheur sémantique ce processus psychique. Freud constate que l'artiste, à l'instar du névrosé, se détourne de la réalité frustrante pour trouver une satisfaction de ses désirs inassouvis dans l'imaginaire ; mais alors que pour le névrosé la transformation du désir en symptôme en obture l'échange par une jouissance narcissique, 1242 pour l'artiste, sa transformation en oeuvre lui confère une plus-value de plaisir dans le circuit de la culture " 1243, car la création de l'oeuvre est sous-tendue non seulement par ces tendances pulsionnelles, régressives, mais aussi par des tendances progressives : celles de la réparation : réparer l'objet ou soi-même. La psychanalyse ne juge pas " bien " ou " mal " tel comportement, mais elle juge l'arbre à ses fruits, pathogènes ou non, c'est-à-dire au plaisir qu'il apporte... C'est " normal " que l'artiste ait envie d'être aimé dans son oeuvre ; et " normalisant " pour sa blessure qu'il le soit.
Barbey est simplement, dans son désir d'être reconnu par les autres, un artiste normal.
Certains, devant les oeuvres de cet artiste, vont ressentir, eux aussi, plaisir (et parfois paix), et les trouveront " réussies ". D'où vient qu'ils vont " aimer " (l'oeuvre de) tel artiste?
Freud avance une explication :
" Nous avons dit, vous vous le rappelez, que le rêveur éveillé cache soigneusement aux autres ses fantasmes, car il sent qu'il a des raisons d'en avoir honte. J'ajouterai que, nous les communiquât-il, cette révélation ne nous procurerait aucun plaisir. De pareils fantasmes, lorsque nous les rencontrons, nous semblent repoussants, ou bien tout simplement ils nous laissent froid. Mais lorsque le créateur littéraire joue devant nous à ses jeux ou nous raconte ce que nous inclinons à considérer comme ses rêves diurnes personnels, nous éprouvons un
très grand plaisir dû sans doute à la convergence de plusieurs sources de jouissance. Comment parvient-il à ce résultat ? C'est là son secret propre, et c'est dans la technique qui
permet de surmonter cette répulsion qui, certes, est en rapport avec les limites existant entre chaque Moi et les autres Moi, que consiste essentiellement l'ars poetica. Nous pouvons deviner les deux moyens qu'emploie cette technique : le créateur d'art atténue le caractère du rêve diurne égoïste au moyen de changements et de voiles et il nous séduit par un bénéfice de plaisir purement formel, c'est-à-dire par un bénéfice de plaisir esthétique qu'il nous offre dans la représentation de ses fantasmes. On appelle prime de séduction, ou plaisir préliminaire, un pareil bénéfice de plaisir qui nous est offert afin de permettre la libération d'une jouissance supérieure émanant de sources psychiques bien plus profondes. "1244
L'artiste donne donc à son public un plaisir esthétique. Comment? Parce que les autres s'identifient - inconsciemment, consciemment - à lui. Nous revivons inconsciemment le processus de la création chez l'artiste, ou plutôt nous le revivons depuis la cause, même incapables de réaliser l'oeuvre, nous sentons par intuition peut-être ou quelque chose comme cela, ce qui l'a amené à créer cette oeuvre. Ou peut-être sentons-nous en nous ce qui nous y amènerait, car nous ne pouvons prétendre à connaître (presque au sens claudélien) l'autre. 1245
" En simplifiant, la réaction de l'auditeur peut être résumée comme suit : " L'auteur, en proie à la haine, a détruit tous ses objets aimés, comme je l'ai fait moi-même, et, comme moi, il a ressenti la mort et la désolation. Il a pu cependant les affronter, et m'amener à les affronter ; et, malgré les ruines et la dévastation, nous survivons tous deux ainsi que le monde qui nous entoure. Qui plus est, ses objets, devenus mauvais et détruits, ont été ressuscités et immortalisés par son art. A partir de ce chaos et de cette destruction, il a été créé un monde intact, complet et unifié. " Naturellement, ces tensions sont moins visibles dans une Assiette de pommes, et encore... , que dans un roman ou une tragédie. La catharsis étant morale, ici c'est l'inconscient du spectateur qui perçoit celui de l'auteur. Loin de le juger mal, le spectateur prend part, et " l'absolution de la culpabilité est complète quand le fantasme suivi n'est pas nôtre. Ainsi s'explique le rôle du barde dans la société primitive, et, dans une certaine mesure, celui de la fiction, du drame etc. dans notre société. On emprunte, sans culpabilité, toute possibilité de décharge ou de catharsis. "1246
L'oeuvre intéresse donc certains parce que spectateur, admirateur, ou lecteur s'y reconnaissent parfois dans des schémas communs à tous, mais niés souvent " officiellement ", y compris par eux-mêmes !
L'auteur reçoit du plaisir à partir du plaisir des autres ; il se sent compris d'eux et apprécié dans ce qu'il a de plus profond, d'indicible et souvent de non-dit.
Barbey trouve donc dans la célébrité ce qui lui avait été refusé, la réussite sociale en échange du plaisir qu'il donne à certains (et rien que cela démontre aussi, par parenthèse, le côté positif de cette sublimation qui se tourne vers le plaisir des autres, et n'est plus seulement révolte négative ou sadique)
" Ce que je veux, c'est la Gloire, vivante et sentie... C'est la conscience de mon moi dans la tête des autres et voilà pourquoi je touche à cette chose qui me dégoûte autant que vous, mon cher Trebutien, et que l'on appelle des Journaux. "1247
Mais, en plus, et par extraordinaire, il y a un " bénéfice " supplémentaire pour Jules Barbey d'Aurevilly.
Au-delà du cri réflexe poussé presque involontairement lors des blessures, puis du plaisir personnel de créer et de la fierté de la célébrité culturelle, qui seraient déjà d'efficaces pansements, il se trouve dans un cas très particulier : il peut se redonner, par une sublimation créatrice, précisément et exactement, le plaisir qui avait été refusé initialement, ou son remplacement. On lui avait chanté sur tous les tons qu'il était laid. Et voici le meilleur remède à la blessure du narcissisme : cela passe par le fait d'avoir créé une oeuvre, c'est-à-dire presque un autre soi-même, et, en cette oeuvre, d'être regardé, écouté avec plaisir par les autres, en donnant ainsi un démenti à ceux qui avaient dit qu'il n'était capable que de donner de l'horreur ou bon à rien, causant ainsi la première blessure... Ce plaisir d'être ainsi regardé avec plaisir par les autres, (en racontant tout ou partie de ce qui l'a tant fait souffrir d'ailleurs), redonne
pour ainsi dire une nouvelle famille, et une place qui est indépendante des parents : on peut alors soi-même, en reprenant son problème, essayer de couper et nouer correctement le cordon. (Quant à la parenté entre l'oeuvre et l'enfant, voir page 516)
C'est dans la mesure où Barbey avait été attaqué par ses parents sur un terrain précis qu'il va, inconsciemment peut-être, chercher à leur répondre sur ce terrain précis.
" Ce plaisir d'être reconnu " auteur " par les autres - à travers le double spéculaire immortel de l'oeuvre - renvoie à une position subversive des rapports de parenté ; le temps et le sexe se trouvent ainsi suspendus dans les désirs de toute puissance, d'auto-genèse en court-circuitant toutes les différences : " l'auteur s'est fait un nom ". Nous trouvons ici le noyau même qui génère ce besoin de raconter des histoires : le roman familial, prototype infantile de l'oeuvre romanesque. "1248 Nous avons déjà croisé plusieurs fois ce thème du refus de la filiation.
" L'auteur s'est fait un nom " est une expression très forte qui signifie que l'auteur est lui-même l'auteur de ses jours, il est pour ainsi dire né de lui-même et de sa blessure, et non avec l'aide de ses parents... 1249
Une fois né de lui-même, il devient quasiment père : son oeuvre devient l'attestation de sa fécondité - et naturellement il fait de " beaux " enfants, lui ! et s'en occupe correctement, lui! : des tournures significatives l'expriment. Quelques exemples : "On lèchera vos oursons" rassure-t-il Trebutien. (20 avril 1847,Corr.II, p.84). Ailleurs il cite Michel-Ange1250 s'adressant au fils, très beau, de Francesco Francia : "Dis à ton père que les enfants qu'il fait sont mieux que ceux qu'il peint."
Un autre jour, il écrit à Adolphe de Custines : " Je suis livré aux douloureuses et égoïstes jouissances d'une composition acharnée. Ma tête n'est plus qu'une machine Crampton chauffée à blanc. " 1251On dirait un accouchement.
En 1877, il demande à Léon Bloy de soigner la correction typographique : " J'ai du goût pour cette élégie critique. Ne me faites pas trouver laids mes petits. " 1252
La sublimation par l'oeuvre lui donne donc, en plus, et de façon peu banale, la reconnaissance qui lui avait été refusée par ses parents : elle va directement à l'encontre de la phrase assassine : " tu es laid "
Admiration des autres restaurant le narcissisme, soit. Mais a-t-elle entraîné celle des parents ? Barbey en tout cas n'en dit rien, et rien ne nous permet de penser qu'ils aient changé d'avis... Mais Barbey a l'air de pouvoir s'en passer...
Cette fécondité est aussi l'attestation de sa beauté. Une beauté qui s'était coupée des critères de ses parents.
Mais avait-elle réellement pris son indépendance pleine et posée?
Nous avons étudié dans quel milieu intellectuel il avait vécu son enfance, (cultivé, écrivain, ou prétendant l'être etc.) et dans quel milieu philosophique il vécut : (kalos kagathos mal compris, religion extérieure et fataliste etc.). Nous avons montré qu'il y avait eu au départ un désir de conformité, une harmonie. Mais sa conformité n'a pas amené de changements dans les avis des parents. Il a donc fallu qu'il prenne des options qui contestaient tous ces thèmes, il a dû marquer sa différence, chose difficile pour lui qui désirait fondamentalement être aimé...
Si l'on regarde les poèmes de sa mère, ou de Léon, son frère, on perçoit très bien le style que devaient aimer ses parents... et dont Jules Barbey s'est de plus en plus écarté.
Dans sa première oeuvre (Le poème Aux Héros des Thermopyles), on voit clairement comment il ressemble à ceux de sa mère, même si déjà on sent des différences idéologiques.
Ne plaisant pas, il voulait plaire quand même...
Paradoxe qui est en fait le résultat d'un dilemme cruel, comme l'explique Michel de m'Uzan : " Nous touchons là une difficulté essentielle que toute vocation littéraire doit résoudre de quelque manière : l'écrivain, en effet, écrit pour s'exprimer, mais il ne le peut de façon efficace que si son expression est recevable comme preuve de son existence, autrement dit capable de plaire. C'est là, depuis le début, une situation gravement conflictuelle, car s‘exprimer, c‘est codifier de vive force les rapports existants jusque là entre le monde et le sujet, c'est attaquer, et jusqu'à un certain point annuler les autres, mais comment dans ces conditions obtenir d'eux reconnaissance et amour? Nous savons que l'enfant rencontre précocement cet obstacle : pour plaire à ses parents, pour les séduire, et ne pas perdre leur amour, il est naturellement conduit à falsifier son expression de lui-même dès qu'elle est offerte en don. " Il cite ainsi le cas d'une petite fille qui essaie toujours de plaire et de faire rire, alors qu'elle est confrontée très tôt à une production fantasmatique terrifiante. " Par cette capacité de choix, l'enfant était déjà entièrement engagée dans la voie de l'esthétique, et il n'est pas impossible que ce soit là l'indice d'une véritable vocation. Mais ayant misé plutôt sur la séduction que sur la fidélité à elle-même, ce n'était pas toujours dans ses petits poèmes qu'elle s'exprimait toujours le plus fidèlement. "
Michel de m'Uzan donne encore le cas d'un adulte qui fait une fixation à une situation infantile qui avait sur son activité littéraire un effet stérilisant, et reproduit son monologue : " Qu'est-ce qui m'empêche de m'exprimer et à la limite d'agir? J'observe que, dès l'origine, on m'a appris à agir non pour m'exprimer, mais pour plaire, plaire à ceux qui m'entouraient et me commandaient. Si je prends cette action particulière qu'est l'écriture, encouragée dès l'origine par ma mère, j'ai écrit, non pour mon plaisir, mais pour lui faire plaisir. Le souci de l'écriture, considéré comme une expression de moi-même, est apparu plus tard, lorsque se sont épuisées les occasions de plaire à autrui en écrivant. C'est à ce moment-là que les difficultés ont commencé. " Si le patient n'avait pas pris conscience du dilemme, il aurait probablement continué d'écrire des choses agréables et insignifiantes, comme tant d'autres qui alimentent quotidiennement la production moyenne. Pour l'instant, il est évidemment paralysé, mais il entrevoit une possibilité de libérer ses dons.
Il semble que mon patient a fort bien vu un conflit fondamental que l'on pourrait définir en gros comme celui du narcissisme et des exigences pulsionnelles. Mais naturellement, les choses sont beaucoup plus compliquées, du fait que " plaire " et " faire plaisir " appartiennent à deux mondes différents, l'un ressortissant à une recherche de satisfaction narcissique, l'autre à un élan objectal, tandis que " s'exprimer " met en jeu tout à la fois les pulsions agressives et le statut narcissique du sujet. On conçoit que cette situation puisse devenir douloureuse et apparaître même insoluble dès qu'on en fait un dilemme : car s'exprimer sans plaire expose l'écrivain à être rejeté dans sa solitude et dans son impuissance, c'est-à-dire renvoyé à sa castration, mais d'un autre côté, plaire sans s'exprimer, c'est-à-dire renoncer à sa vérité au nom d'une satisfaction narcissique immédiate, c'est s'infliger à coup sûr une blessure narcissique autrement plus profonde puisqu'elle touche aux racines mêmes de l'être. " 1253
Notons qu'on retrouve à ce niveau le premier besoin (cf. IV) qui fit naître chez Barbey le besoin de parler, puis d'écrire : plaire. Mais il a réussi à se sortir de cet emprisonnement dans le goût des autres : il a pu faire le choix de négliger momentanément l'avis de ses parents, - et même de les fuir physiquement, de les " nier " comme nous l'avons vu...
Il avait certes décidé de leur arracher une rétractation, mais sans les " copier " ni perdre sa personnalité. Donc par des moyens détournés, en passant par l'admiration éventuelle des
autres. Dans ses oeuvres premières, il y a des cris à leur destination, mais qui sont poussés à la cantonade. Il choisit son milieu. Ensuite, il écrit pour un public de journaux des oeuvres alimentaires dans lesquelles il ose progressivement donner ses goûts et ses opinions.
Parents et milieu d'origine sont les dédicataires-destinataires dissimulés de beaucoup de ses comportements, de ses idées, et de ses écrits, puisque presque tout de sa vie peut se lire comme une réponse à son problème de laideur. Par des évolutions ultérieures que nous avons fait ressortir, les révoltes ou les adaptations malsaines dans leurs violences ou leurs passivités sont devenues par des choix mûris des modes de vie et de pensée bien personnels. C'est alors que, ayant jugé ce besoin de séduire les autres quelque peu pervers, il l'a en effet abandonné comme inadéquat par rapport à la résolution de son problème. Ajoutons à ce que nous avons déjà dit plus haut quelques citations explicites :
" Je n'aime plus écrire. Il faut s'intéresser à soi pour écrire des lettres, et je ne m'intéresse plus du tout à ma personne, ce qui prouve qu'il y a de l'égoïsme encore dans cette gueuse d'amabilité. " 1254Il est libre d'exister sans autrui, capable de se tenir seul alors qu'avant il écrivait aux autres... pour lui.
" Je hais d'écrire. Les lettres sont comme les glaces de Venise où on se mire. Moi je ne me mire plus. Tout grand dandy finit par un grand dégoûté. " 1255
" Tous mes succès arrivent trop tard! Ah si à 25 ans... " 1256 A 25 ans, il pouvait espérer des parents conquis... mais il a 74 ans et ses parents sont morts depuis des lustres1257...
Il ne cherche plus à séduire les autres inconnus. Il veut, et devra, être aimé tel qu'il est, et ne se changera plus pour les autres. Ce qui signifie que l'obsession de l'avis des autres s'éloigne sensiblement... Il faut dire, et nous le verrons que, au fur et à mesure de sa vie, il a intéressé et même séduit de plus en plus de gens. Le besoin perdait donc de son acuité. Il était donc intérieurement plus libre pour constater que séduire les autres était un moyen inutile car de portée trop courte, un but non valable car les manques étaient ailleurs...
L'admiration des autres fut un baume pour lui, mais il en relativisa l'importance. Au fur et à mesure de sa guérison? Doit-on alors supposer, en voyant sa grande liberté, qu'il avait trouvé un oeil favorable, un regard aimant, qui lui donna la compensation idéale à son complexe de laideur, le libérant du besoin pervers de plaire à d'autres? Pour qui - en laissant de côté le but concret et alimentaire du métier d'écrivain -, pour qui donc peut-on dire que Barbey écrivait?
Parce que cela le soulageait, soit. D'une certaine façon donc pour lui-même certes, - en sa faveur, pour son plaisir -, nous l'avons dit, et de cela il en était conscient...
Mais aussi il écrivait cela pour un lui-même dont il n'était pas conscient, un lui-même qui le stimulait positivement. Si on n'écrit pas pour quelqu'un qui importe au plus haut point,, ami ou amour, on écrit de toute façon pour une personne... un personnage- inventé au besoin - capable d'accueillir nos pulsions les plus violentes et les manifestations les plus extrêmes d'auto-affirmation, le tout dans une grande capacité de réceptivité, finalement un alter ego surhomme nietzschéen... C'est grâce à l'oreille et aux yeux aimants de cet être intérieur que l'on passe du besoin du plaisir ressenti lors de l'assentiment des autres au plaisir ressenti devant son propre jugement sur soi-même, et c'est ce plaisir qui donne la force compensatoire. 1258
En fait, chez Barbey, le " personnage intérieur " s'est donné des règles assez modérées, " vivables " et il n'est donc jamais arrivé à des impasses définitives. Cela aurait pu être le cas si, laissant sans contrôle la main tantôt au Surmoi, tantôt au Ca, il s'était laissé aller à un dandysme, à une coquetterie, à une androgynie, ou à un masque extrêmes, si les coupures avaient été totales, les théories sans nuances, le perfectionnisme stérilisant...
Ce personnage intérieur pourrait ressembler à un psychanalyste, et l'oeuvre alors ressembler à une auto-analyse...
Peut-être est-ce cela, le critère d'une sublimation réussie : quand on trouve en soi ce qu'on cherchait ailleurs...
Il faut donc bien noter ceci, à ce propos, chez Barbey : la blessure fut la cause de nombreuses réactions, d'essais de sublimation plus ou moins réussis, modifiés, conservés ou abandonnés pour perversion ou insuffisances de résultats. La réalité, ou un souci salutaire de réalisme, les a désillusionnés. Toutes ces réactions ont débouché entre autres sur des expressions dans des domaines variés, du vêtement à l'androgynie, et finalement, c'est bien souvent à la parole, aux paroles, puis à la constitution d'un corpus cohérent de la parole qu'il est arrivé :
Nous avons étudié le mécanisme qui amène un homme souffrant à sublimer, et à sublimer en réalisant une oeuvre d'art, littéraire par exemple, et en même temps, nous avons étudié le cas de Barbey :
-D'abord la blessure initiale le fait crier et se révolter : d'où l'expression de ses rêves, de la vengeance de ses rêves, de ses rêves qui se vengent de la réalité, de ses révoltes, (rêve-volte?), de ses critiques. Cette expression au contenu très fort le soulage : c'est le cri, premier et fondamental qui amène plaisir et paix.
- Il veut aussi essayer de plaire à ceux à qui il déplaît, ou à ceux qu'il ne connaît pas. Il s'essaie ainsi à un moyen de plaire qu'il découvre au fur et à mesure qu'il l'utilise : la parole, qui d'orale peut devenir écrite. Toutefois, il s'aperçoit aussi qu'elle peut être insuffisante
- l'oeuvre d'art est en fait le fruit de la souffrance, et l'artiste tire du plaisir de la beauté personnelle qu'il a réussi à créer... Ce plaisir lui vient essentiellement du fait qu'il se reconnaît beau dans cette oeuvre qui le libère de tout esclavage de l'opinion des autres.
-et lorsque cette beauté, qui est " sienne ", est reconnue par les autres, et que ce plaisir esthétique est partagé, il se sent aimé, et il en " tire " ainsi encore un autre plaisir : c'est le second bénéfice de la sublimation.
- enfin, si on lui avait dit : " tu es laid, tu n'es pas regardable ", il obtient un troisième bénéfice directement contre cette accusation de laideur : par l'oeuvre, il montre précisément qu'il est devenu un homme au sens esthétique affiné, et qui a résolu de créer du beau lui aussi. Autrement dit l'être blessé a donné naissance à un créateur plus heureux.
La sublimation n'est donc pas tellement dans le fait, dont nous avons déjà parlé, de se libérer - par presque n'importe quels moyens - de ses sentiments et de ses frustrations, et en particulier à l'intérieur d'une oeuvre, ce que nous avons appelé " le cri ", et ce n'est donc plus ici le sens extérieur, bien conscient, de l'oeuvre qui nous intéresse : nous ne parlerons donc plus guère du cri de souffrance qu'il a poussé, ni des sujets abordant directement la laideur (ce que nous avons traité en III, V, et VI).
La sublimation est surtout le processus de la constitution d'une sorte de diversion ( diversion puisqu'on ne mentionne plus ouvertement la laideur, et que c'est indirectement qu'on luttera contre ses effets) qui vise à réduire la souffrance d'une façon positive.
C'est pourquoi nous allons étudier maintenant comment l'oeuvre de Barbey concrètement se manifeste comme une conséquence de la blessure, une réponse précise sur ce terrain précis à cette blessure, et comme sa sublimation dans la plupart de ses caractéristiques.
L'oeuvre en elle-même, (même mis à part son contenu précis à propos des sentiments et des frustrations), est ce que Jules a sans doute pu trouver de plus efficace pour faire pièce aux affirmations des parents : tu es laid.
De la laideur à l'œuvre : ...VII
L'oeuvre comme résultat de la sublimation ...VII-4
Barbey avait bien conscience, (ses expressions sont assez significatives) que son oeuvre avait commencé par un déclic dû à la blessure d'une souffrance, déclic qui avait entraîné toute une gamme de réactions, dans le comportement, dont une protestation qui s'est petit à petit " organisée "... Jusqu'ici, nous avions étudié cette compensation voulue, et dont il avait presque totalement clairement conscience.
Nous aimerions montrer maintenant comment le moyen qu'il a choisi remplit son but encore mieux qu'il ne le pense, et relève de tous les niveaux de sa personnalité, en particulier de l'inconscient.
L'oeuvre se manifeste en effet comme un objet semblable aux rêves, aux lapsus, aux activités inconscientes et conscientes.
Dans leur livre au titre significatif, Plaidoyer pour une critique littéraire psychanalytique, dans la revue Applications de la psychanalyse, Roland Gori et Marcel Thaon expliquent qu'on peut travailler sur l'oeuvre littéraire comme on le fait sur les autres manifestations de l'esprit humain :
" - Comme toutes les formations de l'inconscient, l'oeuvre (...) exprime et masque à la fois dans son contenu ce qui l'a fait surgir dans le procès de l'écriture.
- En outre, comme les autres formations de l'inconscient, l'oeuvre littéraire constitue le matériel manifeste qui masque et révèle à la fois un contenu latent. Ce qui ne veut pas dire que le texte apparent soit sans rapport avec la structure latente, bien au contraire, puisque celle-ci le détermine dans ses moindres détails. Il s'agit souvent du même texte, mais ponctué, scandé différemment, vu et entendu d'une autre manière. Ce que Freud nomme la double détermination des symptômes, comme triomphe et servitude de l'esprit à satisfaire deux maîtres à la fois : le désir et la défense, le sens et le non-sens.
- Une dernière analogie réside dans le constat que les procédés à l'oeuvre dans la formation du rêve - condensation, déplacement, renversement en son contraire, dramatisation des idées latentes - se retrouvent dans le travail d'écriture, et ce notamment dans les figures de rhétorique (métaphore, métonymie etc.) "1259
Peut-on préciser plus exactement comment se fit l'élaboration de l'oeuvre chez Barbey? Il s'agit ici presque d'alchimie. Partant d'éléments donnés, voire imposés par la vie, la liberté ajoute ceux qui sont remarqués, guettés, cherchés, et même construits par l'être vivant. Tous ces éléments, l'écrivain les a manipulés, agencés, modifiés pour des fins que lui est seul à connaître au début, comme en chimie, en cuisine, en maçonnerie, on utilise des matériaux, des outils, des techniques bien particulières chaque fois selon le but à atteindre. Le lecteur voit le résultat mais ne s'y connaît guère pour discerner la manière dont l'écrivain y est arrivé : il apprécie ou non l'oeuvre.
Nous avons donné une partie des éléments biographiques, sociologiques, intellectuels etc. que nous avions pu repérer. Nous avons montré l'aspect extérieur de l'oeuvre comme une conséquence de ces événements, de ces détails fondateurs de l'oeuvre. Il nous reste ici à essayer de montrer comment cette transformation se fit : comment on est passé d'un traumatisme de la laideur à une oeuvre.
Le facteur temps est un indice, et un indice d'importance car l'élaboration de l'oeuvre en est fonction. En général, " dans les phases d'inspiration, les énergies du contre-investissement sont retirées pour s'ajouter à la vitesse, à la puissance, ou à l'intensité avec lesquelles se forment les pensées préconscientes. Au cours de la phase d'" élaboration ", la barrière du contre-investissement peut se renforcer, le travail progresse lentement, l'investissement s'oriente vers d'autres fonctions du Moi, telle l'épreuve de réalité, la formulation ou d'autres objets de communication. "1260
Chez Barbey, selon les types d'oeuvre, et en se cantonnant dans les oeuvres écrites, la facilité d'exécution peut traduire par exemple l'accord avec l'inconscient, ou au contraire le désaccord ; le plaisir de pouvoir s'exprimer, ou au contraire l'ennui de le faire à la mode des autres... Correspondance au fil de la plume, Memoranda, nouvelles et romans, critiques pour le Journal, poèmes... Nous savons que Barbey a écrit des oeuvres en une nuit, en un mois, sur des années, et ce n'est pas seulement question d'emploi du temps ! La Bague d'Annibal naquit en une seule nuit, et Des Touches, en dix ans, Un Prêtre marié, en neuf ans ! Rédaction rapide donc ou élaboration pénible... : quand, pour une raison ou pour une autre, il forçait son talent, comme on dit, l'inspiration n'était pas toujours au rendez-vous! (Cf.Annexe 6)
L'oeuvre spontanée ressemble à un rêve jaillissant. Qu'un artiste travaille et retravaille, au nom de certains principes.
Un autre indice : le fait qu'il ait peu ou pas du tout pratiqué certains genres littéraires.
Cette constatation négative pose question. Peut-on, par une analyse négative, comme il y a la théologie négative, faire une relation entre ce fait et la laideur ?
- Premier domaine : alors qu'il était lui-même assez " théâtral ", et transcrivait dans ses romans des scènes et des dialogues par exemple, il n'a jamais abordé le théâtre, ni la tragédie, lui dont les romans sont souvent tragiques ; ni la comédie, lui qui avait un esprit qui était célèbre. Pourquoi ? Quelques hypothèses : sur scène, à son époque, tout aurait été trop " vu ", trop clair, et il n'y aurait plus eu toutes les suppositions, toutes opacités auxquelles il tenait... En outre, si vous enlevez des romans et nouvelles aurevilliennes tout ce qui n'est pas de l'action, vous tombez vite dans le genre mélo, polar, ou fait-divers par exemple. De nos jours, avec les nouvelles mises en scène, les voix off, les jeux de camera etc., il pourrait être auteur de théâtre, ou plus encore de cinéma, mais son art à lui s'apparente plutôt à une série de photos qui laissent à rêver sur les intervalles, et l'on sait comme la photo peut " mentir la vérité " ou le contraire.
Peut-être également n'aurait-il pas pu être aussi présent dans une pièce qui raconte seulement une tranche de vie d'autres personnes. En effet, il n'aurait pu se livrer à ses digressions favorites, à cette mise en abyme, cet enchâssement qui permet au narrateur d'être présent devant un auditoire conquis... Ou alors, si la pièce avait été plus ou moins autobiographique, on aurait eu l'excès inverse : trop d'autobiographie, lui qui n'aimait pas parler directement de lui...
C'est donc que sa façon d'écrire ses romans et nouvelles lui convient le mieux pour parler de lui, se " reconstruire " pour ses lecteurs, et parler du monde et en reconstruire un.
-Second domaine : il n'a pas non plus écrit d'ouvrage intellectuel d'histoire, ni de théologie, ni de science, alors qu'il s'y intéresse vivement : on le voit dévorer des livres ardus sur des sujets pointus, sur commande, et par obligation d'actualité, mais aussi selon ses goûts... Il a voulu fonder par deux fois des journaux où il voulait rendre compte des oeuvres des autres mais il ne songea pas à écrire lui-même des livres " sérieux ".
C'est un lecteur boulimique et éclectique : histoire, politique, littérature, sciences, religion, philosophie, sociologie, etc.
Notons que souvent ses recherches s'orientent vers un sujet qui les unit : l'esthétique et ce qui touche à ce problème.1261
Il n'écrit pas ce genre d'oeuvre, alors qu'il l'aurait sans doute pu s'il l'avait voulu : Le dandysme serait la seule de cette espèce, mais c'est un ouvrage si mince, et sur un sujet volontairement mince - qu'il s'agit de remettre à bonne échelle d'ailleurs...
On a même l'impression qu'il ne regrette pas de ne pas écrire un vrai livre complet. Il s'est cantonné dans des articles, qui donnent pourtant parfois incidemment ses idées en tout domaine (je pense à un article extraordinaire sur les cimetières! 1262). Pourquoi?
Il préfère sans doute se présenter comme un critique, souvent acerbe et aigu, qui a, de plus, le droit (souvent cher payé d'ailleurs!) d'être subjectif. Se révolter, se venger, admirer, convaincre, voilà un Barbey qui réagit bien plus qu'il ne démarre à froid.
C'est donc que Barbey se pose plus en s'opposant dans le domaine intellectuel.
-Troisième domaine : il n'écrit ni poésies fréquentes, ni lettres, ni journaux intimes méthodiques qui soient conçus d'emblée pour la publication.. Certes, il a écrit des poèmes qui furent son premier mode d'écriture, et qu'il brûla après qu'on lui en eut refusé la publication. Blessure d'amour-propre encore : il les aimait trop. Ses vers furent rares ; ses journaux, intimes, et épisodiques, surtout écrits pour ceux qui le lui demandaient et dont il se sentait aimé; les Lettres retrouvées forment neuf volumes, mais rares sont celles qui n'ont pour but que le plaisir de la relation, de la longue causerie, ou du dialogue sur des sujets suivis. Sont-
elles utilitaires? Souvent, elles règlent des détails matériels, mais N.Dodille leur donne aussi 1263 une " valeur spéculaire " : la Correspondance est "présence de l'autre qu'elle remplace (...) foyer optique pour se voir, matriciel pour se constituer, en regard du vécu, un espace de protection.". Effectivement, Barbey s'y décrit en parlant de sa santé, de son humeur du moment qui se transpose dans l'écriture, de ce qu'il a en tête, mais il s'adresse en fait à un autre, précis, et qui, il le sait, le regarde avec bienveillance (comme un miroir qui embellirait) d'où la chute verticale de la correspondance après la rupture avec Trebutien, destinataire jamais remplacé. (Cf.annexe 6) Il ne leur donne pas un public élargi et vague, dans lequel risqueraient de se trouver des yeux froids, il n'a donc pas de but littéraire à proprement parler, et s'il écrit en virtuose, c'est que même dans trois lignes, il cherche à créer de la beauté.
Pourquoi n'a-t-il pas pensé d'emblée que ces écrits intimes pourraient être publiés? Ceux de Byron, d'Alfieri avaient bien été publiés... Sans doute manque de temps, surtout manque de confiance en lui, complexe et crainte d'être encore " déformé " ou jugé laid par les autres