Jules Barbey d'Aurevilly - Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur (Doctorat) : 6° partie







Jules Barbey d'Aurevilly



Haut de page | Introduction | 1° partie | 2° partie | 3° partie | 4° partie | 5° partie | 6° partie | 7° partie | 8° partie | Conclusion | notes, annexes et bibliographie | Bas de page

SIXIEME PARTIE :


Batir son esthétique



Introduction :

Nous avons étudié certaines réactions de Barbey à cette phrase " tu es laid ", les réactions qui étaient visibles sur lui-même, dans sa façon d'être, de s'habiller, de penser le corps et de le vivre. Chaque fois ces réactions avaient la particularité de s'orienter vers quelque chose de beau, selon lui.

Il est temps maintenant d'essayer de définir, d'après ses propres déclarations, d'après ses exemples, ce qu'il entendait par Beauté et Laideur.

Ces définitions ne sont pas des Idées sorties toutes armées de son cerveau. Elles sont elles aussi des réactions, plus intérieures, plus abstraites à son problème de laideur, et évolueront parallèlement avec lui. C'est un mode de pensée, et donc un mode de vivre le monde, d'être au monde.

Nous avons déjà vu partiellement quelques réactions de Barbey devant la Beauté : le goût et le plaisir de la beauté, le mysticisme de la beauté, le conformisme ; la révolte aussi devant la Beauté mal comprise ou, et surtout, la révolte devant la Beauté en tant que distribuée injustement.

Nous pourrions définir les critères de la Beauté et de laideur selon Barbey, leur donner un contenu pictural ou musical, énumérer ses oeuvres préférées ou détestées. (cela serait pour nous presque un hors-sujet.) Mais ce qui intéresse Barbey au commencement et au premier chef, n'est pas essentiellement de définir le contenu de la Beauté. Il ne donne pas de " canons ", n'essaie pas de chercher les origines, les summums...

Ce qu'il cherche est autre chose que nous essaierons de découvrir.

Nous utiliserons tous les écrits et les témoignages de Barbey, en mélangeant ici les genres et les tons1011, mais en respectant la chronologie de cette façon : nous prendrons les divers aspects et arguments à leur naissance et les suivrons jusqu'au bout, chaque fois, à la manière d'un tissage ou d'une tapisserie modernes dans lesquels les couleurs naissent les unes après les autres, et s'arrêtent à un moment. La structure globale qui permet de discerner les grands motifs consisterait ici en trois mouvements amples se succédant, sans s'interrompre brutalement, la fin de certains petits motifs empiétant un peu sur le nouveau grand motif...

Batir son esthétique : ...VI


Démolir la " beauté " des " autres " ...VI-1



La révolte étant le mouvement le plus visible au moment où Barbey commence à écrire, mon " bon " lecteur n'est pas étonné si c'est d'abord une révolte destinée à démolir la beauté qui est manifestée la plus clairement au départ. Barbey, au début par simple réaction, va s'opposer à des thèses habituellement admises en ce qui concerne la beauté, car au début c'est d'abord cela son point d'appui. Cette façon de décrier la beauté sera constante, précise, et particulièrement obstinée!



Premier thème, assez commun, celui qu'on peut le plus vite sentir : la beauté parfaite impressionne certes, mais ne donne pas de plaisir.

C'est un lieu commun théoriquement attristant en effet que la beauté parfaite a un aspect froid qui peut même éloigner le plaisir. 1012Mais Barbey ne s'étend pas du tout sur ce thème, si familier à tant d'auteurs1013. Ce n'est apparemment pas un problème qui le touche personnellement. Les problèmes d'une beauté parfaite qui ne serait pas aimée ne l'intéressent pas, pas plus que les douleurs de celui qu'une beauté parfaite effraierait presque ou battrait froid.

Comme il veut avant tout protester contre la suprématie de la beauté, il peindra tantôt de beaux jeunes gens qui ne méritent pas leur chance, ou des beautés parfaites qui ne sont que froideur ; et comme il veut aussi rêver, il imaginera tantôt des jeunes gens laids qui méritent ou mériteraient cette beauté, tantôt de beaux jeune gens qui aiment moins beau qu'eux. Il n'y a jamais égalité. (Le Cachet, Léa, La Bague, Germaine). Et précisément en raison de cette particularité, la beauté souvent aime la laideur sans qu'on sache pourquoi. Aussi le voyons-nous remarquer de nombreuses situations de ce type.1014

Naturellement, il n'est pas innocent que Barbey s'intéresse particulièrement, même jeune, à ce genre de situation qui lui semble à l'époque, choquant - puisqu'il parle comme ceux de sa société - et en même temps tentant : il y est - inconsciemment - intéressé au premier chef.

Réciproque corollaire, quand c'est un laid qui souffre ou une personne qui se met à leur place : une laideur peut augmenter le plaisir né d'une beauté parfaite, donc être aimée comme embellissant la beauté, donc autant que et en tant qu'une beauté, puisque la beauté qui plaît n'est pas parfaite.

Barbey rêvait de " consommer " de la beauté parfaite, nous l'avons vu, mais assez tôt il prend personnellement conscience que la beauté parfaite n'est pas celle qui donne le plus de plaisir. La perfection de la beauté chez qui il aime n'est pas alors un argument en faveur de l'objet de son amour. Barbey dirait plutôt : " je l'aime, ou il l'aime, malgré sa parfaite beauté. "

Petit à petit, il précise ce détail et arrive même à le formuler. Deux exemples :

" Obermana était magnifiquement pâle ce soir, J'ai le plaisir le plus désintéressé à regarder cette femme. - C'est l'impression pure de la beauté, non de la beauté parfaite, car je sais les défauts d'Obermana, mais de la beauté néanmoins : la beauté n'excluant pas l'imperfection ou les imperfections, mais les noyant dans un ensemble harmonieux."1015

"J'aime Fanny (la danseuse) au point de mentir pour elle, ce qui n'est pas beaucoup dire, du reste, d'après mes habitudes de franchise. - Ai donc égorgé sur ses autels la Taglioni - Comme Oreste, je tue pour Hermione. - Explique qui pourra ces dépravations qui soufflètent si bien l'intelligence sur les deux joues! ce que Fanny a de plus mal, c'est la bouche, et c'est ce que je préfère en elle, même à ce qu'elle a de bien. Et pourtant, je ne suis pas un barbare! - Ordinairement la beauté des femmes est une des manifestations de la beauté universelle que je comprends le mieux, brutal artiste! impur génie animalisé par les passions! "1016

Dans cette particularité, qui l'étonne - et lui plaît ! Barbey trouve son originalité, en même temps que sa réalité sans doute : cela peut le réconforter de voir qu'une belle personne avec un défaut est plus séduisante qu'une personne parfaitement belle. Il se sent moins éloigné. 1017

L'intérêt de ces citations vient, outre leur clarté, du fait de leur précocité.

Il n'étudie la beauté que de son point de vue à lui, en référence avec sa souffrance. Ce qui lui fait plaisir, c'est le fait que le défaut embellisse la beauté. Que la beauté parfaite ne soit pas aimée, qu'un défaut prête à la beauté parfaite une grâce supplémentaire sont des " avantage laideur " dans le match qui les oppose.

Le thème de la beauté qui est signe de bêtise apparaît également très tôt.

Dans sa première nouvelle, Le Cachet d'onyx, de 1830, Barbey essaie de montrer d'une façon encore maladroite et " sentimentalesque " que le laid est moins laid que le beau ; Premier argument : ceux qui aiment la beauté pour la beauté sont bêtes. L'appréciation habituelle de la beauté (surtout quand elle est préférée au génie) est vivement contestée :

" Femme avant tout, avant d'être un coeur élevé et un esprit supérieur, elle s'encapriça d'un beau visage. (...) Qu'aurait-elle donné de plus à un homme de génie? Mais c'est que le génie n'est rien pour une femme, même la plus distinguée, rien, hélas, en comparaison d'une lèvre de rose, et d'une flamme de santé dans les yeux. "1018

"Qu'il y ait dans la beauté physique, un élément inaperçu de nous, hommes barbus, et qui ébranle profondément votre être sensible ; que ce soit un côté plus intelligent ou plus infirme de votre nature 1019 je ne sais, mais il en est ainsi. Vous-même comme les autres, Maria, vous n'aimerez d'amour qu'un beau jeune homme, et quand plus tard vous comprendrez que tant de beauté pouvait cacher tant d'ineptie, pauvre rossignol, fasciné du regard du reptile, vous reprendrez votre amour flétri, et ce sera à la beauté, fût-elle stupide, que vous vous en irez l'offrir. Eh quoi ! la passion aurait des paroles divines, ce serait assez pour vous rendre coupable, pas assez pour se faire aimer ? Pitié sur vous, douces créatures, et honte à toi, nature humaine !"1020

C'est une des faiblesses de la femme de ne pouvoir s'éprendre que de la Beauté, y compris dans les domaines où les sens ne devraient pas commander et l'exemple que Barbey donne de Sainte Thérèse1021 n'est ni à la gloire de celle-ci, ni à celle des femmes, ni à celle des mystiques ou de l'Eglise qui n'est pas stricte là-dessus.

Barbey démontre ainsi, et que " les femmes, ces corps charmants à qui Mahomet refusait une âme" 1022 aiment stupidement..., et que la Beauté elle-même, incarnée en elles, est stupide et laide d'aimer... la beauté pour la beauté. La punition infligée à Hortense par un Dorsay beau mais vide (dans une espèce de fantasme de Barbey, remarquons-le) sera d'être belle mais (cachetée) vide elle aussi, et semblable à une statue (au cerveau plutôt microscopique, avouons-le!) qui n'est pleine que de vide et ne pourra être comblée, même sexuellement. " Il avait blessé une forme d'ange et tué la femme. Il rendait Hortense toute semblable à la statue à laquelle j'ai dit plus haut qu'elle ressemblait 1023, mais statue qui n'était pas de marbre, et dont le sein n'était pas atteint."

La beauté peut donc être un signe de vide ou entraîner une attirance vers son semblable, c'est-à-dire vers le vide.

Dans La bague, Joséphine est, elle aussi, une femme qui n'est ni belle ni jolie, mais impressive (et tout de même jolie, d'après ce qu'en disent ses "amies"). Mais cet atout ne lui servira pas et Aloys semble lier, inconsciemment, sottise et une espèce de beauté : " Mon Dieu! - fit-il nonchalamment, - c'est une sotte. (...) Elle n'est pas jolie, - continua-t-il. - Voyez la plutôt d'ici, roulant sa tête avec tant d'affectation dans ce rideau d'un bleu moins pâle qu'elle n'est blond pâle. " La division de Barbey entre narrateur et Aloys, la différence entre Louise qui était brune et Joséphine si blonde permet à Barbey en même temps d'être méchant, et de glisser ce qui le fait tant souffrir et n'est pas dicible. Il est certain que la beauté de Joséphine lui semble ne pas devoir lui plaire... par une espèce de devoir qu'il s'impose. Pourquoi Aloys ne peut-il aimer cette blonde? C'est parce qu'il la trouve sotte et prétentieuse,

semble-t-il avancer. Pourtant elle l'a choisi, lui, Aloys, qui est laid... Cependant, à regarder attentivement le texte, on n'est pas si sûr des raisons qui poussent en fait Aloys à ne pas l'épouser. Cette raison est peut-être secrète : Louise ne veut pas rompre son mariage, dans la réalité, et Barbey écrit cette nouvelle pleine de désespoir et de dépit.

On trouve un autre texte dans la même tonalité qui ironise sur les femmes : " Les femmes sont faites pour être victimes. Elles sont marquées pour l'être. Savez-vous par quoi? Leur manque de fierté. Qui n'épousent-elles pas, même sans fortune? Nous n'avons jamais des femmes comme elles ont des maris. Elles! Et les plus charmantes!!!

Dès qu'il y a un monstre quelque part, il y a une jolie femme qui lui a donné la main. Elle le trompe, parbleu! mais par cela même, elle est deux fois à sa merci, et elle l'a deux fois mérité. "1024 La jolie femme qui s'abaisse à épouser un homme laid et bête, mais " placé ", comme Joséphine d'Alcy, est à plaindre, mais Barbey en fait va l'accuser de bêtise, comme Aloys l'a fait pour Joséphine. Notons cependant que Barbey est fasciné par la Beauté et regrette qu'elle ne soit pas jumelée siamoisement avec l'intelligence ou l'honneur, regret qui irait contre ses propres intérêts s'il se sentait encore laid. Ce second texte marque donc une évolution.

Deuxième argument : celui qui est beau est bête. Ce thème était déjà sous-jacent dans Le cachet, Léa, et La Bague, mais il éclate dans L'amour impossible où des connotations si fréquentes lient la beauté à la bêtise que c'en est presque un leitmotiv. (Barbey aimait, et pour longtemps, les femmes plutôt bêtes!). Même à la mort, Madame d'Anglure ne voit pas ce qui ne la sauverait peut-être pas, mais calmerait à demi, si l'on peut dire, sa douleur. Dans les attentions de Raimbaud, " elle voyait là un généreux mensonge. Elle n'était pas une observatrice de premier ordre, cette suave enfant qu'ils avaient appelée La Belle et la Bête, front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne comprenait guères que ce qui était simple et jugeait les autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M.de Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la campagne. "1025

L'expression " La Belle et la Bête " est fort intéressante. Outre la cruauté du mot d'esprit, l'emploi du mot " bête " est un peu différent de celui du conte.

Dans le conte de Madame de Beaumont, la Bête porte à deux titres le nom de Bête (physique et intellectuel) : elle a un extérieur " animal ", peut-être " bestial ", pour celle qui refuse son désir, et elle est aussi inintelligente (" bête ") car elle ne sait qu'une chose, c'est qu'elle aime, au point de mourir d'amour...

Madame d'Anglure, elle, a une apparence ravissante, mais notre romancier la décrit intellectuellement simplette... Elle est donc " Belle et bête ", au sens cérébral. Ce réaménagement par Barbey de la valeur des mots du conte est significatif car il montre bien que ce qui l'intéresse c'est de montrer que la Beauté va ici de pair avec la Bêtise. Au moment où il écrit ce récit, il se fait gloire d'être un Maulévrier, et se moque d'un amour simple et innocent, nature, sans complications, d'une intelligence étroite logée dans le front charmant d'une suave enfant trop inconsciente. La Belle est donc ici la Bête aussi. 1026

En s'intéressant à l'existence de personnages beaux et bêtes, celui qui est complexé se rassure... Le dynamisme intérieur qu'il trouve à travers ce thème dans ses lectures ou ce qu'il entend, Barbey va se le donner en écrivant, d'où la création littéraire de personnages " beaux et bêtes ". La conjonction " et " n'a pas ici le sens de " mais ". Ils sont définitivement ainsi. S'il y avait un " mais " cela voudrait dire qu'il y a deux plateaux à la balance et qu'alors, il y a un petit espoir de faire changer les chose injustes. L'injustice est de naissance, la vengeance alors ne laisse pas non plus d'espoir : " le beau est bête " ainsi en a décrété le démiurge aurevillien du conte revu et corrigé jusqu'à ce que son bon vouloir change le destin de ses créations. Le beau restera toujours bête ou voué au malheur ; alors que le laid sera toujours " laid mais... ", ce qui dit bien et dans quel camp se range Barbey, et comment a fonctionné pour lui la littérature...

Barbey conservera toujours ce thème de l'amour de la beauté comme preuve de la bêtise1027, et de la beauté qui est bête ou rend bête. Au début c'était l'apanage des femmes ; ensuite c'est celui de tous, même des hommes, et, il le reconnaîtra, même le sien 1028.

Philosophiquement, cette assimilation de la beauté sans l'intelligence à une certaine forme de laideur n'est pas si fausse que cela... Pour Hégel, par exemple, le laid, c'est l'apparence sans l'idée, et du coup, - nous n'avons pas le temps d'être exhaustif -, la beauté physique, si elle n'est accompagnée ni de l'idée ni d'esprit, est une pseudo-beauté, qui n'est finalement pas très éloignée de la laideur1029.

Non seulement celui qui est beau se retrouve nanti par Barbey d'une bonne dose de bêtise, mais encore ceux qui aiment la beauté pour la beauté sont eux-mêmes bêtes! on ne peut donc se fier à eux pour définir beauté et laideur. Les laids sont mieux placés pour les définir... CQFD!

Autre thème qui sert à déconsidérer raisonnablement la beauté chez un laid qui se sent plein de vie, de désirs : la beauté entraîne le malheur.

Est-ce la leçon de Niobé ? Toujours est-il que l'on voit Barbey dire de plus en plus souvent que la beauté parfaite, céleste, est un présage de vie courte, de bonheur terrestre court... Réflexion théologique (Dieu, lui disait-on, est " contre " les bonheurs physiques) Réflexion philosophique (la beauté à son apogée est d'autant plus fragile) Réflexion psychologique (le plaisir du moment peut l'emporter sur le sens esthétique trop sublime) Constatation simple de la réalité (la beauté parfaite n'est pas en fait longtemps désirable)...

Un exemple : Camille, qui n'était pas vraiment jolie, devient belle pour une raison dont elle n'est pas encore consciente et qui ne durera pas : " Cette beauté du bonheur qui frappait Mme de Scudemor, avait aussi frappé Allan, mais il ne la comprenait pas mieux. Quoiqu'il fût impossible de se méprendre sur l'énergie de l'amitié de Camille, il ne crut pas cependant être la cause de ces magnifiques rejaillissements du coeur dans la beauté d'une femme. Chose étonnante! les hommes perdent de leur fatuité d'instinct à mesure que les sentiments dont ils sont l'objet acquièrent de véhémence. On se vante d'un caprice. On se tait d'une passion. Est-ce conscience de soi ou lâcheté?... Hélas peut-être l'une et l'autre. Allan n'eut point la vanité de penser juste sur le compte de Camille. Il l'admira comme il l'aimait. Mais il ne chercha pas plus le secret de sa beauté qu'il n'avait cherché à approfondir son amour."1030Cependant, cette beauté réverbérant l'amour inconscient que Camille a pour lui attire son désir à lui qu'il prend pour de l'amour, mais le désir isolé peut s'assouvir et disparaître... Finalement, elle sera délaissée par Allan qui écrit à Yseult : "Yseult, je suis las de ta fille (...) Sa beauté ne lui a pas été une garantie"1031La beauté est périssable et ne suffit pas pour être aimée.

Elle entraîne donc le désir, et parfois un désir intense, mais fugitif, égoïste. Barbey montre qu'il apprécie intensément la beauté physique, mais le dit parfois avec une crudité qui


dénonce la " honte " d'un tel désir de la beauté :

"Il y avait assez de monde et des visages neufs, mais je n'ai vu que Mme L... belle, belle! - Ce caprice, car de l'amour, je ne peux en avoir que pour une seule, devient d'une singulière véhémence... Du reste, elle le sait. Elle part pour Enghien, où elle va passer un mois, j'irai... Ayons-la, pour n'y plus penser après. Ah! tout cela n'arriverait pas si L (que j'aime comme la seule que j'aie jamais aimée) était là pour m'empêcher de regarder tout ce qui ne serait pas elle. La tête et le coeur sont des abîmes." 1032

La Beauté n'est pas non plus stable ni durable : c'est une qualité passagère et superficielle, presque méprisable :

" Inspiré un caprice à une enfant de dix-sept ans, blonde et mince, jolie et qui pourtant ne me plaît pas ! 1033

"Mlle de G, pas jolie pendant le dîner, jolie après, avec un teint purifié, reposé, les yeux d'un scintillement doux. - Qu'est-ce donc que la beauté qui s'efface d'une heure à l'autre pour revenir ? singulière chose! "1034

" Laide quoique blonde, disgracieuse et inharmonieuse créature. "1035

"Fait attacher à ma boutonnière par Apolline, la plus jolie rose-thé possible, jolie comme si elle avait été fausse, car le faux bat toujours le vrai dans ce monde d'apparences."1036

"La salle vide.- Mlle Noblet était en loge, aussi jolie et piquante en chapeau de velours noir qu'elle était l'autre jour commune et presque laide, tête nue et les épaules au vent, à la Renaissance." 1037

Non seulement la beauté n'est pas une garantie... Mais Barbey constate qu'elle est d'autant plus fragile qu'elle est grande... et que sa perte est d'autant plus redoutée qu'on lui avait donné plus d'importance.

"Oh! Pourquoi voyager " est un poème de 1834 qui explique que l'on veut partir parce que la beauté de l'aimée a perdu son mystère et avant de la voir vieillir :

""N'eût-on que le respect de celle qui fut belle,

Il faudrait s'épargner de la voir se flétrir,


Puisque Dieu ne veut pas qu'elle soit immortelle!

Voilà pourquoi je veux partir!"1038

Ce thème de la beauté périssable et à laquelle s'attachent pourtant les hommes, par une espèce de fatalité, revient régulièrement, comme une certitude.

Le poème Beauté cherche à définir exactement le rôle décidément factice de la beauté. Ici la beauté dure et perdure mais ce bel aspect est entaché d'un défaut : cette femme n'est pas heureuse, elle n'aime pas et n'arrive pas à se sentir aimée. D'ailleurs plutôt que de dire " que la beauté est entachée " nous devrions plutôt dire que, sans doute, dans l'inconscient de Barbey, cette beauté parfaite et immuable, au plus haut degré donc, est " compensée " à l'envers par ce manque de tendresse dont elle souffre : sans le citer tout entier, les derniers vers suffiront à nous convaincre des idées de Barbey :

Vous avez la Beauté, - mais un peu de tendresse,

Mais le bonheur senti de la moindre caresse,

Vaut encor mieux que la Beauté.

Donc, si l'on veut aimer, il faut accepter - sans se le refuser - de vieillir, de se voir vieillir, et de voir vieillir celui qu'on aime, sans jouer les aveugles ni les nostalgiques. Plus la beauté est grande, plus en effet, l'impression de différence existera. D'où cette idée que la très grande beauté est prédestinée à la chute, au malheur, plus que la beauté médiane.

Pour Caroline d'Anglure, si idéalement belle et à l'amour si vrai : une simple constatation : " Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n'eut pas peur des dégâts affreux de la caresse, elle s'exposa à tous les dangers du bonheur. "1039

Ce qui avait été jusqu'alors simple remarque, sans vraie structuration, trouve sa première formulation à propos de Martyre de Mendoze : la beauté signe une prédestination au malheur. Naturellement, rien de scientifique, pas de statistiques dans ce leitmotiv qui va scander la mise au monde par Barbey de beaux jeunes gens célestes, mais prédestinés au malheur.

La Beauté est si fragile que, même avant que l'amour ne la frappe, elle est condamnée Alors que l'amour embellit souvent, il altère physiquement la Beauté. " Avant que l'amour ne l'eût saisie dans sa griffe de flamme, elle avait été le type d'un de ces genres de beauté évidemment prédestinés au malheur, en raison même de la sublime délicatesse de leur forme. Cette délicatesse exceptionnelle, qui n'est pas de la beauté, - car la beauté a la force d'une harmonie, et, au contraire, cette délicatesse exquise, incomparable, vient peut-être d'un trouble, d'un élément céleste de trop dans la composition de l'être humain, - s'élevait en Madame de Mendoze jusqu'au phénomène. "1040

Madame d'Anglure, Martyre de Mendoze, et bien d'autres plus tard, ne sont rien par leur beauté elle-même... et sont aussi ténues et fugaces que leur beauté désirée. Barbey n'est pas vraiment attiré par l'art classique harmonieux et mesuré, toute clarté et bonté, et refuse la beauté classique sans tourments : la Grèce classique et harmonieuse du XIX° siècle n'est pas un monde qu'il fréquente à cause de sa beauté trop paisible...

Il condamne inconsciemment les belles célestes (ou leurs homologues masculins, rares il est vrai) à la bêtise, ou au malheur. Les deux sont-ils le revers de la même médaille? Dans le premier cas, Barbey jaloux dénigre consciemment la beauté, narquois, moqueur, ironique ; c'est un argument qu'on entend souvent, mais sans unanimité, et qui est un peu plus personnel à notre auteur ; dans le second cas, avec un mécanisme plus subtil, Barbey regrette de constater, avec plaisir, que la beauté est plus fragile car elle est un apogée ; c'est une constatation commune qui veut que la mort prenne ce qu'il y a de plus beau... et c'est un thème relativement fréquent chez lui.

Et est-ce aller trop loin que de dire que lui, qui sait avoir frôlé la mort, se console peut-être ainsi en pensant à sa robustesse (il a toujours été fier de sa force) et en pensant que la beauté parfaite a un défaut, qui n'a rien à voir avec la beauté, mais qui est cette faiblesse. Il est frappant de voir que Barbey n'a jamais pensé qu'il était prédestiné à mourir tôt, ni eu l'idée d'avancer cette heure. Marqué par la souffrance dès sa naissance, oui, il est convaincu de cela, mais une fois vivant, il a senti dans toutes les fibres de son être ce désir de vivre qui nous rend parfois même la mort, les morts, si présents, et la vie et la mort si denses.

La description d'Hermangarde est très axée sur sa beauté physique. En effet, elle est dite " belle " avec une insistance presque incroyable, sans aucune fissure ni faille ; cet adjectif est répété à satiété par Barbey comme s'il ne savait rien dire d'autre... L'autre "belle", Madame de Mendoze, elle aussi avait été d'une beauté sublime prédestinée au malheur 1041mais on dirait des coquilles vides. Toutes deux font penser à ces tableaux de David, ou de Girodet... bien trop uniment pures pour être des préraphaëlites. Martyre a le nom et la beauté d'une morte d'amour qui s'incarne ; Hermangarde porte un nom qui évoquait sûrement à Barbey la beauté (" hermosa " en espagnol veut dire " belle "), en même temps que la blancheur, mais aussi la froideur : l'hermine, gracieuse et cruelle, devient blanche en hiver par mimétisme avec la neige. C'est une perfection de beauté donc, et, en plus elle " garde " cette pureté (ce que ne faisait pas sa grand mère, Hermine de Flers, ni Herminie de Stasseville). Hermangarde est aux yeux de Ryno " saintement belle (...) idéale (...) belle comme une illusion "1042... Et effectivement, la laideur si vivante de Vellini va " battre " la beauté surhumaine inhumaine d'Hermangarde, ( un peu comme déjà la beauté de Camille femme n'avait rien pu contre le désenchantement d'Allan): " Contre ces impressions sorties du gouffre de l'être, l'amour d'Hermangarde était un talisman qui ne savait plus me défendre! Sa beauté non plus ! (...) Ainsi, la beauté la plus admirée était vaincue une fois de plus par cette incompréhensible laideur (...) "1043

La beauté est donc effectivement présage de faiblesse ou de mort ; elle n'est pas source porteuse de passion quand elle est trop " simple " et classique. Barbey devient sans doute conscient que cela le touche lui-même de près, et qu'il est un peu Ryno en cela !

Un test : avec cette structure aurevillienne où la beauté prédestine au malheur, peut-on savoir si dans l'esprit de Barbey, Herminie du Tremblay est innocente ou coupable? Herminie est très belle : donc elle est ou un peu bête et inconsciente, ou diabolique et masquée. Lequel des deux? Selon la structure habituelle du Barbey de l'époque, dans le premier cas, elle est promise à la mort physique ou sentimentale ; dans le second, elle survit diaboliquement à sa beauté. Or elle meurt. Donc elle doit être innocente. Mais comme la structure dont nous avons parlé dans notre travail sur le Masque " prouve " que, dans l'esprit de Barbey, elle porte un masque, on peut donc en inférer que son " péché " est d'avoir aimé Marmor. Comme elle est " innocente ", son " péché " doit sembler tout à fait relatif à côté de la cruauté des deux autres. Donc elle a été tuée, tout comme le bébé, (son enfant ou son demi-frère) par Marmor ou sa mère... Peut-être d'autres études permettraient-elles de continuer à résoudre cette énigme, et surtout l'énigme du fonctionnement de l'inconscient dans la création aurevillienne. La beauté d'Herminie qui semblait d'une céleste a donc été compliquée par une faute que Barbey absout.

C'est une autre forme du thème du masque.

On pourrait poser ainsi le problème esthétique qui se pose aux artistes en tout genre : le beau intéresse moins que le laid. L'histoire qui finit bien semble moins profonde que celle qui finit mal ; le tableau serein semble moins adulte et moins valable que le drame, la comédie semble un art mineur à côté de la tragédie etc. Barbey était conscient de ce problème psychologique et esthétique. C'est à dessein que Barbey approfondit ses personnages et il ne trouve pour lors cette profondeur que dans la direction appelée " mal ". Nous y reviendrons.

La beauté est prédestinée au malheur certes (Dlaïde Malgy dans l'Ensorcelée en est un nouvel exemple), quand elle est céleste, mais elle peut aussi être source du malheur d'autrui quand elle est diabolique : en effet, la beauté attire le mal : celui qui la convoite et se retrouve prêt à tout pour la posséder, aussi bien que celui qui la possède en lui, et qui devient centré sur son image.

Dans Une vieille maîtresse, il y avait une lutte entre la beauté et la laideur, et la beauté parfaite était vaincue (on sent très bien que Barbey est dans le camp de Vellini et de Ryno) et celle qui triomphait était avant tout celle de la passion interdite ou défendue, mais indomptable.

Dans L'Ensorcelée, la Beauté de tous les personnages a une signification contraire à celle qui est habituellement admise dans les romans mièvres du XIX° siècle.

La beauté initiale de La Croix-Jugan est celle d'un archange tombé, ou d'un Saint-Michel qui tue le dragon, et serait en fait un démon... et il tient ce que promettait " cette beauté funeste et cruelle ". Ainsi l'orgueil de soi-même est-il ici la cause de la perdition, que Jéhoël soit beau ou laid... et aussi la manifestation d'un pouvoir fatal qui le fera maudire de ses victimes.

La Clotte aussi a été pervertie par sa beauté dont elle était si orgueilleuse qu'elle en était devenue froide, et qui ensuite, pour rattraper le temps perdu, l'a poussée dans les débauches insensées. Cette beauté, perdue maintenant qu'elle est vieille, la rend indifférente à tout ce qui est religion : " Rachel égoïste et stérile, qui ne voulait pas être consolée parce que sa jeunesse et sa beauté n'étaient plus! " (page 702 O.C.I.) Pour elle le corps, avec ses plaisirs et ses douleurs, a un rôle primordial, à la fois révélateur et cause du malheur et Destinée à lui seul.

Mais cette beauté ne cause pas volontairement le malheur d'autrui.


En conclusion : la beauté physique naît dans un corps plus fragile, et elle décline d'autant plus qu'elle est plus grande. C'est une qualité passagère, à laquelle on donne une importance démesurée, et le désir qu'elle attire, même intense, peut être encore plus fugace qu'elle. Barbey prétend même qu'elle prédestine au malheur ; ou qu'elle peut l'entraîner autour d'elle, même involontairement.

D'après le tableau que dresse Barbey, si on ne peut pas encore dire " heureux les laids! ", en tout cas on a envie de s'exclamer : " Bienheureux ceux qui ne sont pas beaux! "




La beauté n'arrive qu'en second après la description psychologique ou comportementale.


Jusqu'ici, les personnages principaux qui étaient beaux, l'étaient tout de suite dits. Au début, les " laids " avaient le même traitement (Le cachet d'onyx, Léa). Ensuite, ( (La Bague d'Annibal, L'Amour Impossible, Une Vieille maîtresse) Barbey les rendit séduisants aux yeux du lecteur, avant de les décrire physiquement.

Dans L'Ensorcelée, la Beauté passe protocolairement au second plan : les descriptions physiques de tous les personnages principaux, beaux ou laids, arrivent longtemps après que Barbey nous en a parlé ou qu'il en a donné une description psychologique. Comme si Barbey voulait que le psychologique prenne le pas sur le physique. Il renverse l'ordre habituel de sa technique descriptive : quand un auteur trouve ainsi une " loi ", cela signifie quelque chose. De plus, nous voyons que les caractères que Barbey préfère, et admire, - nous y reviendrons - les plus nobles, les plus forts, les plus passionnés, ne font pas vraiment attention à la beauté physique : ils sont au-dessus de cela.

Les personnages secondaires, au contraire, sont décrits comme beaux ou laids extrêmement vite, et leur caractère est aussi simplifié parfois au point d'en être simpliste et convenu.La rapidité de la catégorisation beau-laid est un signe-test du peu d'importance accordée à ces comparses.

Prenons l'exemple de Barbe et de Nônon, dès que Barbey nous les présente : " Barbe était plus âgée que Nônon. Elle n'avait jamais eu la beauté de la couturière. Aussi, servante de curé dès sa jeunesse, à cause du peu de tentations qu'elle aurait offertes aux imaginations les moins vertueuses, elle avait le sentiment de son importance personnelle. " 1044 Cette Barbe médit donc de Jeanne. " - Mon Dieu, Barbe, - repartit Nônon, qui était bonne, elle, comme un reste de belle fille indulgente, - le mal n'est pas si grand après tout ! On ne peut pas avoir de mauvaises pensées sur cet abbé, qui ferait plus peur qu'autre chose à une femme, avec son visage dévoré... "1045 Idées classiques et banales sur la beauté.

Après le dénouement tragique, Barbey crayonne un Greuze plutôt que de nuancer un Chardin : " - Il n'est donc pas une créature comme les autres, " - dit Nônon rêveuse, son beau bras que dessinait la manche étroite de son juste appuyé à sa cruche de grès, posée sur la margelle du puits. "1046 On dirait que Barbey barbouille ici, sans soin, quelque chose de pittoresque à peu de frais. Banale description d'un personnage banal, à la beauté trop commune, et qui commencerait à prendre de la profondeur par contagion, par contamination du mystère, une fois Jeanne morte.

La beauté amène donc de la superficialité si on est un comparse banal, et par association inconsciente, un " traitement " littéraire à l'économie.

Nous verrons plus loin ce qu'il en est des héros laids.

Comme si Barbey prenait tout à coup conscience qu'il n'avait pu imaginer auparavant que des beautés idéales et impossibles, tout à coup débarque en force la beauté masculine possible.

L'Ensorcelée s'ouvre en effet sur la description d'un homme qui n'est pas un Apollon, pour parler familièrement, mais qui va faire changer d'avis le narrateur, après un long examen que marque la présence d'une locution adverbiale restrictive : " après tout " : " C'était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu'après tout, le mâle de la femme a aussi son genre de beauté. " 1047 La beauté, apanage typiquement féminin, pour beaucoup, est donc en fait découverte dans sa vraie nature : il existe aussi une beauté du mâle et ce qui était " beauté " sans autre précision devient maintenant " beauté de l'homme ", ce qui relativise la beauté de la femme, et permet à la beauté masculine d'exister en elle-même. Or Barbey n'est pas lui-même sans quelque parenté physique, nous le verrons, avec Tainnebouy. La beauté de Tainnebouy ne réside pas dans le visage lui-même dont on ne nous parle que plus tard.

Lui qui avait démoli à grands coups l'édifice classique de la beauté, il se livre, dirait-on, à de premiers essais pour définir une beauté classique et morale positive pour l'homme.

Même démarche, semble-t-il, dans Le Chevalier Des Touches, écrit sous l'influence de l'Ange Blanc, avec de grandes difficultés d'ailleurs dans la rédaction et la composition. On y retrouve les thèmes précédents entrelacés, mais Barbey essaie de définir une beauté classique et morale positive pour des personnages doués de valeurs qu'il reconnaît : l'héroïsme, l'honneur, la religion, et surtout une beauté qui serait vivable pour lui.

Pour Aimée et Monsieur Jacques, ces deux personnages, beaux et idéaux, (célestes, qui connaîtront donc une triste destinée), Barbey est obligé d'inventer un mystère qui leur donne profondeur, sinon, ils seraient bêtes et insipides, même pour leur créateur... La pudique Aimée rougit sans qu'on sache pourquoi et le mystérieux Monsieur Jacques n'aurait sans doute pas dû se marier...

Reste la beauté de Des Touches qui n'est pas " bête ", qui n'est pas "céleste " puisqu'il est froid et cruel, et qui n'est donc pas prédestiné au malheur (il est seulement la victime rebelle et révoltée des rois amollis). Comment Barbey va-t-il donc s'y prendre pour ne pas avoir à l'envier?

Nombreuses sont les notations qui insistent sur le fait que Des Touches ne s'intéresse pas aux femmes. Il est donc privé (par Barbey) de contacts féminins : encore un vilain tour de la Beauté !

Barbey tiendrait-il inconsciemment ce parallèle : Des Touches est indifférent aux femmes parce qu'il est beau comme une femme ; inversement, un homme laid peut donc logiquement être attiré par les femmes, ou les attirer, parce qu'il est plus viril de visage, tout en ayant le côté androgyne du corps d'un dandy... Barbey essaie lui aussi de garder une taille de guêpe et il est fier de sa force de Normand, mais heureusement qu'il a cette figure de Pirate qui le met "à l'abri " des inconvénients d'une trop grande beauté! On dirait que Barbey accepte mieux l'idée de la laideur éventuelle de sa figure pour avoir en même temps la force, et la possibilité, de désirer les femmes.

On dirait que dans ce roman, Barbey revient à des catégories plutôt classiques, - sous l'influence de l'Ange Blanc, ou pour lui faire plaisir? - : on ne doit pas sortir de son cadre, ni de son sexe, pour mener une vie normale : les contre-exemples de Des Touches (trop féminin physiquement) ou de Monsieur Jacques (trop féminin psychologiquement), l'excessive beauté d'Aimée, fatale pour elle, montrent que la vraie beauté est un équilibre difficile au-delà des apparences de la beauté.

Barbey a mémorisé une phrase d'Astruc au détour d'une lecture, presque inconsciemment, parce qu'elle lui plaisait, sans penser qu'il aurait à la situer... et un jour, il la cite au passage : " La beauté, dit-il profondément quelque part, est toujours cruelle. "1048. Cette phrase est ambiguë : est-ce La Beauté en général ou ceux qui sont doués de beauté? Est-ce la Beauté qui les frappe cruellement ou si des êtres beaux qui exercent leur cruauté sur les autres?

Cela reprend donc ainsi synthétiquement les différents thèmes vus jusqu'ici.

Au début la constatation que la beauté ne doit pas être parfaite pour créer le plaisir et être aimée, donc qu'un défaut augmente la beauté, est en quelque sorte une beauté..

Ensuite, description de la beauté comme bête, stupide, ou aimée des bêtes, stupides.

Puis l'idée que plus grande est la beauté, plus court est le bonheur ; et même qu'avant le bonheur, de toute façon, elle est prédestinée au malheur ; qu'elle peut entraîner le malheur d'autrui involontairement.

La beauté passe progressivement au second plan dans la présentation des personnages importants. Elle ne passe en premier que pour les personnages secondaires.

Dans le Des Touches, Barbey reprend le thème de la Beauté prédestinée au malheur, et de la juste répartition des sexes et du normal.

Car qu'est-ce donc pour lui qu'une beauté belle et bonne? Belle et souhaitable? Il n'y en a quasiment pas... et s'il se demande s'il va réussir à définir sa Beauté, c'est parce que comme beaucoup il se sent attiré par une beauté complexe, et non simple, une et parfaite, totalitaire.

De cette démolition en règle de la Beauté, la Laideur sort-elle grandie ?

Notons d'abord que Barbey ne critique pas la Beauté en tant que telle, mais surtout dans ses conséquences viciées.

La laideur est dans une meilleure situation que du temps où la Beauté était une reine absolue, elle l'a mise en mauvaise posture plusieurs fois. Mais la Laideur n'a qu'un atout : il faut son grain de sel dans la beauté parfaite pour qu'elle soit encore plus belle, et un auxiliaire : elle n'est pas appréciée par les gens bêtes.

Toutefois ici, nous n'avons décrit qu'un front du combat, qui se développait essentiellement par la négation et l'opposition, dans le but de détruire l'esthétique et les valeurs de la beauté telle qu'elle était appréciée souvent par les gens qu'il conteste, sur une période qui dure jusqu'à Des Touches, à peu près.

Mais il y a un autre front.


Batir son esthétique : ...VI


Valoriser et construire la laideur ...VI-2



Cette seconde manière de s'attaquer au problème de la laideur est de valoriser et construire positivement la laideur.

Il ne s'agit pas de bâtir une esthétique de la laideur, qui aurait quelque chose de systématique : comme quelqu'un dont le but serait de faire de la laideur quelque chose de beau, ou un Baudelaire qui voudrait tirer du plaisir aussi de la laideur pure : " Sachez tirer parti de la laideur elle-même (...) Pour certains esprits, plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d'un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l'inconnu et le goût de l'horrible. "1049Baudelaire lui, était beau, et pouvait se distraire aussi par cette perversité qu'il reconnaissait, tirer du plaisir de la laideur, mais pour Barbey, qui s'est vu laid, on ne plaisante pas là-dessus : Barbey, lui, nous l'avons vu, aimait la beauté, et de façon très constante a cherché à la connaître, à la définir de façon valable, par une sublimation souvent difficile et douloureuse.


Barbey, dans ses premières oeuvres, affirme aimer la laideur habituellement repoussée (maladie ou mort) comme une beauté.

Dans Léa, Reginald ne s'explique pas l'attrait qu'il ressent pour une malade qui n'est plus belle... mais il subit la passion malgré et même à cause de cela.

Dans Germaine, Barbey souhaite faire comprendre au lecteur la cause de ce goût, qu'il sent bien particulier, pour une femme âgée : " Mais si cette beauté est déjà morte ou va mourir, attaquée au plus pur de sa source ; si - hasard étrange - (nous nous mettons à aimer cette femme âgée certes, mais qui a beaucoup vécu et nous attire justement par le mystère du passé, alors) nous sourions du premier sourire de nos corolles entrouvertes (à cette femme qui) nous apparaît divine à travers sa pâleur mortelle ! "1050; voilà comment on peut désirer une femme mourante, froide, dépressive, une statue, ou Niobé.

Dans un accès de confidence, Barbey reprend le " nous ", personnel en même temps que sollicitant la complicité du lecteur dans ce désir pour les signes de l'âge chez la femme :

" Et d'ailleurs, la beauté qu'on aime et qu'on préfère est un secret que l'imagination garde à jamais. Cheveux cendrés par les années, sur un cou qui a perdu les mollesses du pâle azur de

ses belles veines, yeux dont la flamme, dans les prunelles un peu ternies, se concentre au lieu d'irradier, comme si le coeur avait absorbé dans ses sables arides les flots de lumière et les larmes qui s'y jouaient ; bouche où l'haleine n'est plus fraîche, mais ardente ; tempes plus expressives et plus élargies, sous la couleur de jour en jour plus meurtrie d'un bistre mat, n'y a-t-il pas en vous la volupté autant que dans les efflorescences de la jeunesse? Ne dirait-on pas que l'âme, comme la nature, fait fleurir dans les ruines ses plus beaux gramens? Et l'imagination développée n'arrive-t-elle pas, en toutes choses, à ce que les imaginations moins riches et restées en deçà de ses développements osent appeler des dépravations? " 1051 Barbey essaie de justifier ce que d'autres " osent " appeler des dépravations en les accusant de ne pas avoir assez d'imagination. Mais ici, s'agit-il réellement d'imagination? ou le désir n'est-il pas en fait ici, brut de toute imagination, et rebelle à tout raisonnement conscient et raisonnable? Toujours dans le même roman, Barbey a une expression très significative : Yseult s'harmonise avec la nuit qui l'entoure. " Les femmes de quarante ans ne resplendissent qu'entre minuit et une heure. Ceux qui ne les ont pas vues à cette heure-là ne peuvent pas en parler. C'est " l'heure des morts", dit la ballade "1052 La mort en vie est loin de faire peur

Mais pourtant, quand l'amour s'en va, les yeux se dessillent : " Nous ne voyons pas sans courroux les traits que nos baisers couvrirent n'être plus qu'un plâtre inanimé et enlaidi"1053

Le 29 septembre 1843 le voit expliquant à son provincial timide de Trebutien qui est Mme de Maistre : " De plus, mon cher, elle est belle, et a trouvé l'art de faire de sa maladie une augmentation de beauté, et je dis bien une augmentation, c'est le mot, car elle est de la famille de Rubens."1054

Il met de moitié dans ses enthousiasmes à majuscules le pauvre Trebutien qui n'en peut mais, à propos de sa blanchisseuse qui est borgne : " Un bourgeois la trouverait laide, mais des gaillards comme Nous, Non! (...) ".

La maladie ou la mort n'arrêtent pas d'habitude le désir de Barbey : " Autant dire que derrière les murs du harem aurevillien, peuvent s'abriter toutes les horreurs auxquelles se prêtent, consentantes ou forcées, les victimes du château sadien." 1055 Philippe Berthier note qu'il a aimé des femmes qui sont mortes : Ernestine du Méril, Paula... Et dans ses romans du début surtout - mais il ne les reniera jamais -, ni la maladie ni la vieillesse n'arrêtent le désir 1056 et on approche du vampirisme et de la nécrophilie...

J. Gautier raconte que Barbey lui a dit que ce qui l'attirait chez Sarah Lafaye, la jeune nièce de Coppée, c'était, "la lèvre supérieure relevée et laissant voir les dents, puis le dessous des paupières battues et les pommettes saillantes qui la faisaient ressembler à une morte." 1057

Aimer ce que d'autres trouvent laid, c'est aussi une façon de leur dire qu'ils ont eu tort dans leurs goûts.


Ce thème se maintiendra, de la force des souvenirs, et ne sera jamais tabou, mais après la mort de Paula, il semble moins provocant.

Deux poèmes de 1843 marquent ainsi une évolution. D'une part L'échanson où Barbey regrette finalement ce masque divin que met la jeunesse sur nos visages, masque d'illusions cent fois plus beau que nous... et d'autre part Oh! comme tu vieillis! où l'auteur s'adresse à une femme, qui n'en est pas moins belle, mais qui perd la jeunesse du coeur et frissonne et doute... Barbey se sent en effet à un tournant où la maladie et la mort ne seront plus désirables pour lui dans la réalité. A cette époque, il a 35 ans et confie qu'il se sent vieux : il trouve alors sans doute à la jeunesse des attraits inaperçus pour lui, souvent amoureux de femmes plus âgées que lui jusqu'alors.

Puisqu'il faut être honnête, voici qui nous contredit : une pensée des Disjecta membra, notée avec beaucoup d'insistance puisqu'elle est datée, localisée, et même signée... : Mais c'est presque la seule exception à ce thème, et cette pensée s'applique à un cas bien particulier, ce qui explique peut-être qu'elle soit orientée différemment de tant d'autres : la voici dans toute sa cruauté, et peut-être dans sa vérité :

"Valognes, le 12 septembre 1879

L'attribut souverain de Dieu, c'est d'embrasser tous les temps : ce qui est pour l'homme la qualité divine de prévoir ;

Un homme supérieur voit l'avenir de la femme qu'il aime.

Il la voit, par exemple, dans l'avenir, ressemblant à sa mère, - vieille - morte -, et même squelette.

Et il cesse d'aimer. J.B.d'A. "1058

Peut-être pourrait-on paraphraser Barbey lui-même, comme à propos de Cléopâtre, en lui disant : " parce que c'est votre mère "!

Si la maladie et la mort ne seront plus l'origine des beautés supplémentaires à aimer pour un Barbey révolté contre les canons classiques, il va progressivement, et plus paisiblement, trouver des beautés dans ce que les esthètes auraient qualifié de défauts naturels : ainsi beaucoup de laideurs sont au coup par coup intégrées comme des beautés ; en 1856, Barbey semble se libérer des obligations physiques des plaisirs esthétiques dus à la beauté ou à la laideur ; il écrit " Quand elle aura des cheveux blancs, Elle me paraîtra plus belle encore, et je l'aimerai toujours mieux. "1059 Ce genre de notations, idéalistes, devient plus fréquent. Et l'Ange Blanc le protège de trop de sensualité(s).


Barbey a donc, avec provocation, choisi de magnifier les laideurs habituellement admises comme telles : la maladie, la mort, la vieillesse.... et ensuite plus paisiblement, choisi d'accepter ces facettes de la vie telle qu'elle est.


Second thème qui lui aussi veut libérer Barbey des carcans de l'esthétique de sa jeunesse : la beauté n'est pas obligatoirement uniforme.

Dans ses premiers articles, Barbey parle de l'éducation des artistes de nos jours, et l'on voit comme il donne une place importante à l'influence du milieu... que lui, a choisi de fuir1060 : s'il y a si peu de vrais artistes, cela est dû à l'éducation d'un milieu uniformisateur ; il faut qu'ils deviennent indépendants physiquement et intellectuellement de leur milieu.1061Une fois qu'il a fui, il peut s'éduquer lui-même à la variété complète des sensations. " L'artiste en présence d'une oeuvre qui le transporte, ne voit jamais qu'une des faces du Beau ; il en constate une magnifique expression, mais cette expression est unique, isolée. Ne pourrait-elle pas être différente sans cesser pourtant d'être une forme également vraie de la Beauté éternelle? Question qui touche à cette autre : si la notion du beau est une ou multiple, et si elle est soumise à des lois variables ou absolument : question dont la solution influe même sur les procédés matériels de l'art. L'artiste découvrira sûrement des modes nouveaux de traduire au regard des hommes quelque aspect inconnu de la Beauté infinie. C'est ainsi que l'étude de l'idée qui préexiste à l'art, et que l'art implique, donnera à l'artiste une originalité profonde et grande, bien au-dessus de celle qui n'est due qu'à une manière toute individuelle de sentir. "1062

" De ceci résultera pour l'artiste comme une nouvelle éducation non moins importante, le perfectionnement des organes. C'est ce continuel aiguisement des sens, c'est leur raffinement par le choix des contacts, l'harmonie des sensations, qui développe ce qu'on appelle le sens artiste. On n'a pas qu'à se donner, comme les sensitives, la peine de naître ; il faut prendre encore celle de vivre. " 1063

Barbey dit ici en même temps l'importance de l'éducation, et la nécessité d'y échapper.

Le beau sans la liberté n'est pas la Beauté.

Barbey contestera assez tôt les valeurs esthétiques superficielles et - paradoxalement - matérialistes de son milieu au nom de l'" originalité "1064, de l'étrange : " Le Beau est toujours bizarre " selon Baudelaire qui ne craignait pas vraiment de se contredire au premier degré. L'esthétique de la laideur unit l'animalité, l'étrangeté exotique et la laideur humaine.1065

L'originalité qu'il affectionne le pousse à définir un type de beauté qui l'attire plus particulièrement : " La femme, - la femme étrange et puissante surtout pour nous autres, imaginations aventureuses qui chevauchons l'hippogriffe et que l'étrange attire presque aussi fort que la beauté. " 1066 " La Fantaisie ", ainsi caractérisera-t-il Vellini le 22 avril 1845 et le F majuscule insiste sur la puissance de l'imagination débridée.

L'étrangeté, thème cher aux Romantiques - devenu presque banal, est un argument qui pèse chez lui son poids de Beau dans la mesure où elle instille dans la Beauté l'épice de ce qui pouvait être qualifié classiquement de laid. Mais elle n'est pas que pittoresque individuel et surprise pour des sens blasés d'une autre personne.

Certes l'originalité du goût tenant à l'individu lui fait plaisir, mais plus encore le réconforte la constatation générale que ce que nous appelons laideurs ici peut être beauté ailleurs, et réciproquement, dans une visée presque ethnologique ou sociologique.1067 Ce qui lui permet de s'opposer à l'accusation de faute de goût (en ce qui le concerne bien sûr!). 1068Il trouve dans ce relativisme une grande liberté.

" Moi, je suis un barbare bien souvent, qui se retrouve sans cesse avec des goûts de sauvage "1069... mais quels goûts en fait ? et de quelle tribu barbare, demanderait un ethnologue ou un historien... ? C'est simplement le goût libre !

" Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos rêveries peuvent supposer au pirate-duc qu'on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère passait presque pour de la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue n'existe pas plus qu'à la Chine! "1070 Barbey se dote donc, sans aucun complexe, du don de seconde vue que les Parisiens, réitérant le " Comment peut-on être Persan? " (ici Chinois!), sont incapables d'avoir, un Normand leur semblant laid.

Sombreval aussi serait jugé laid par des hommes et des femmes au goût banal.

Tressignies, très connaisseur, distingue, lui " la souveraine beauté que ne voyaient peut-être pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beauté vraie, et dont l'esthétique, démocratisée comme le reste, manque singulièrement de hauteur. "1071

" Lasthénie de Ferjol avait une de ces figures que le monde trouve plus jolies que belles, - mais il est vrai que le monde ne s'y connaît pas! "1072

"... charmante à n'y pas croire/ Car ils la disent laide ici, -, stupide gent! / (...) dans la ville adorée... "1073


Barbey cherche donc à justifier des laideurs en les expliquant comme des choses belles à l'étranger, ce qui relativise les canons de la beauté. Il choisit de s'en appliquer certains, en tant que Normand, Viking, Mérovingien, Grec, pirate, etc.

Ce relativisme bien établi empêche en fait la constitution d'un contenu concret et donc fini de la beauté, et conserve donc à ceux qui ne rentrent pas dans la bonne catégorie la possibilité de plaire... Or, nous l'avons vu, voici la meilleure définition de la Beauté : est beau ce qui plaît à la vue, est laid ce qui déplaît à la vue - et nous avons été éduqués ainsi - mais il y a absence de contenu. Attraction ou répulsion sont des concepts de plaisir qui sont explicables, mais déraisonnables souvent. Les traits du visage ou les formes du corps particulières d'un particulier restent un pur spectacle. Mais ils sont, pour les autres, les identificateurs de l'individu quoiqu'ils lui soient imposés, et, quoiqu'ils soient ainsi in-sensés, souvent celui-ci portera quand même un surnom ou une appréciation qui est née de cette particularité, même si

elle ne le représente pas dans sa vérité intérieure profonde... Ces surnoms, ces sobriquets, sont le reflet d'un imaginaire commun qui s'arrête à la surface des choses, et au plaisir premier. Pour le laid, il va donc s'agir de jouer à partir de l'éducation au beau des autres. Comment? Le pâle qui se sent laid peut suivre cette recette : prendre un pays où une peau pâle est une beauté, se dire de ce pays pour telle ou telle raison bien reconnue par tous, et le faire dire aux autres, pour se faire reconnaître ce qui est devenu une beauté !

Le droit au relativisme de la beauté est un droit que Barbey compte bien faire appliquer à son profit. Nous en reparlerons dans la partie VIII.

Ceux qui aiment la beauté sont bêtes, nous inculque Barbey (VI-1-b). Il fallait bien s'attendre à son corollaire réciproque et - et renforcé! : la laideur est appréciée par les gens intelligents, et ceux qui n'apprécient pas à leur juste valeur les gens disgraciés sont des gens " bêtes ". Tous ceux qui aiment autre que la beauté classique sont intelligents. C'est pourquoi dans la présentation de ceux qui sont laids, et qu'il apprécie, Barbey commence par donner au lecteur des raisons d'être séduit.

Plus le caractère est fort, plus le héros est important, moins la beauté compte à ses yeux et, par association inconsciente, plus Barbey, pour le rendre sympathique, surtout s'il est laid, travaillera, retardant ou annulant sa description physique. Dans le cas d'un héros disgracié, les valeurs deviennent alors totalement différentes de ce qui est habituel.

La beauté est inintéressante ; la laideur non.


Exemple de héros qui aurait pu être au masculin une " Maria " comme celle du Cachet, Ryno1074confesse : " J'étais dans les premiers moments d'une jeunesse pleine de force. J'aimais les arts. Je lisais les poètes. J'étais fanatique de la beauté des femmes. Tous les choix que j'avais faits dans ma vie respiraient la fierté d'un homme qui ne s'enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins. " Jusqu'ici, Ryno n'est qu'un adolescent, ignorant ce qu'est en fait la Beauté dans son entier. C'est un amateur de beauté, mais dans le sens le plus banal et le plus " bête " du terme. D'où sa réaction si banale devant Vellini : " Cette femme que me montrait de Mareuil me parut indigne d'arrêter seulement le regard, et je le traitai d'extravagant. (...) - Oui, elle vous paraît laide, - dit le comte de Mareuil en s'appuyant sur mon bras et en m'entraînant. - J'étais comme vous ; je l'ai trouvée laide ; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur! "1075Comment Barbey qualifie-t-il donc exactement ceux que fascinera la laideur de Vellini, type bien particulier de " beauté ", (et parmi lesquels il se range bien sûr) : " Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. "1076 Pour ces êtres d'exception, et plusieurs hommes autour de Vellini en font l'expérience qui les transforme profondément, la beauté classique ne sera plus le sommet de la perfection : la laideur va la supplanter ; tout change en eux, et à leurs yeux. Ils passent en quelque sorte de l'ignorance à la science... Mais lorsqu'il voit une beauté qu'il croit idéale et parfaite, Ryno croit pourtant qu'il peut retourner en arrière...

Or les dix ans passés avec Vellini, et " avant que " commence le roman, l'ont changé : c'est un éternel adolescent frondeur devenu intelligent : il peut faire penser au surhomme nietszchéen dans la liberté qu'il a donnée à sa passion. " Ce soir nous n'avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois. " Cette exclamation de Vellini vient de la nature de la beauté de Ryno. Homme de passion, sa passion le transforme et le rend désirable. : " Il avait la beauté mûrie d'un homme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. " La beauté de Ryno, sans rien de classique, est en fait une beauté magique composée de bien d'autres éléments que simplement physiques : elle est devenue intelligence et sensibilité au plaisir et à la beauté sous toutes ses formes. Ryno aime tout entier Vellini ; ce n'est qu'une partie de lui qui aime Hermangarde.1077

Comme il aime passionnément une femme laide, la société conventionnelle le trouve frondeur et contestataire : il prend ici en effet vis-à-vis d'elle une espèce de détachement, de liberté qui les choque, d'où les réactions des salons et du monde. Sa façon de comprendre la beauté n'est pas acceptée.

Barbey à l'époque où il écrit ce roman, vivant avec la Malagaise, se veut en effet dandy, blasé, corrompu et poète...

Il n'est que d'observer la façon dont il raconte l'aventure à ce bon public de Trebutien avec une contradiction assez significative.

Première version : il présente à Trebutien dans toute son originalité et sa beauté une jeune femme " de Malaga, brune et dorée, parfumée, " avec une " toute petite main ", 1078 passionnée, bref des détails appétissants. Par ailleurs, ces éléments ne sont pas sans le grandir, même physiquement (Quand on attire une belle femme ! ...) Deuxième version : il dessine1079 " une femme horrible ", un " monstre de la plus pure et de la plus calme beauté ", et laisse entendre que la vraie Vellini était d'une laideur mystérieusement puissante. Ce qui lui donne à lui d'autant plus d'intelligence, d'originalité, un côté Fleurs du mal-Lautréamont-Mirbeau... La première version impliquait une impasse : lui-même voulait être considéré et apprécié uniquement comme beau. La seconde version montre un changement significatif : il ose se montrer plus exactement et combat d'une autre façon son complexe esthétique. L'exemple vécu de - et avec - Vellini lui a appris que l'on peut désirer même un être disgracié et lui-même aussi va chercher à être apprécié tel qu'il est, même si certains le trouvent laid : il a maintenant la certitude que d'autres peuvent le trouver beau et désirable. Tantôt il pense qu'il ne peut être aimé que par quelqu'un de non-bête, intelligent, artiste et original, c'est-à-dire une femme laide ; tantôt il pense que lui, non-bête, intelligent, artiste et original, peut aimer une femme laide.

La première version est celle d'un dandy amoureux du beau classique, et digne d'être aimé des plus belles femmes (même si elles sont bêtes) : c'est plutôt un système d'affirmation de soi par un bel objet qu'on possède qui fonctionne ici et qui est garant de la qualité de ce qu'il est, tout bénéfice pour un narcissisme endolori. Dans la second version où il affirme, bien plus tard, que cette femme était laide, c'est l'aveu d'un homme qui est plus sûr de lui, de son goût, (et qui pense peut-être à son propre cas en affirmant que la laideur peut être aimée), preuve d'une plus grande confiance en soi.1080

Il y a donc deux façons de voir les relations entre eux ; mais dans les deux cas, la laideur d'un des deux, ou des deux, signifie de toute façon indépendance de jugement et personnalité. Diagnostic : amélioration de l'image de soi.

Trebutien par contre lui semble participer d'une nature où la Beauté est en fait un peu fade pour lui et le dégoûte par sa fadeur : " Je ne suis pas comme vous, Trebutien, un homme-harmonie, le lys sensitive du beau, du correct, du convenable, de la perfection. Je suis un grossier qui reçois une éclaboussure, qui n'en meurs pas comme mesdemoiselles les hermines, mais qui s'essuie et vis après ".1081 Ceci est dit pour montrer - au plein de sa révolte et de son dandysme - que la beauté trop pure n'est pas belle, et que lui Barbey est plus intelligent et concret que Trebutien qui est " trop " strict.

Barbey comme Ryno et d'autres savent reconnaître - et aimer - la beauté aussi dans la laideur. C'est un signe d'intelligence, de personnalité...

Argument capital dans l'estimation de la laideur : puisqu'on peut trouver du plaisir dans la laideur, c'est qu'elle est belle...

Au début, et lorsqu'il écrit pour le public, Barbey affirme que seule la beauté est belle et qu'elle est nécessaire aux femmes. Petit à petit les désirs montrent leur indépendance par rapport aux critères classiques de la beauté : la laideur se révèle, surtout dans les écrits intimes, capacité de plaisir autant que la beauté. On dirait même parfois qu'il y a une espèce d'ascèse, à la manière d'un Rimbaud s'exerçant à voir...

Barbey rencontre la jeune épouse d'un ami " pas jolie, mais de cette laideur qui parle aux passions intimes1082plus que la beauté même "

"Des femmes peu jolies, excepté M.N. qui, quoique non jolie aussi, me plaît "enfin"! - Il y a de l'énergie dans la manière dont elle est brune, et puis elle ferme à moitié ses yeux noirs, passionnés en diable... Bref, elle induit en tentation. " 1083

" Sa femme est laide, mais ne manque pas d'expression, et aime et respecte la raillerie."1084

"Laide, mais expressive et fort intelligente à ce que je crois"1085




Ce thème fusionne avec celui de l'attirance pour une originalité de la beauté : la laideur
En 1845, il précise en quelque sorte la réalité de ceci en parlant de Vellini : " C'est encore la Gloire et la Fantaisie, que ce nouveau livre, mais c'est le règne du Souvenir, de l'Habitude, de la Laideur mystérieuse et puissante. Il y a des pages qui m'ont apaisé comme le sang coule d'une veine ouverte et apaise de certaines douleurs. "

Une vieille maîtresse est un roman tout entier dédié à la gloire de la laideur, une laideur qui devient triomphe de la beauté. C'est en même temps un plaidoyer pour élargir, en 1840, le champ de la beauté à certains aspects de la laideur ; c'est aussi une méditation sur la laideur, les sentiments qu'elle suggère chez celui qui se sent laid, ceux qu'elle peut faire naître néanmoins chez autrui. Mais il ira encore plus loin dans cette valorisation de la laideur.

Naturellement Barbey ménage les surprises au lecteur et la description de Vellini se fait par plusieurs personnes qui se complètent et se contredisent, mais qui tombent toutes d'accord, a priori, que, " n'étant ni jeune ni belle ", elle ne possède pas de " séductions bien omnipotentes "1086....

Effectivement Vellini n'est jamais belle, mais elle séduit quand même : " elle n'était pas belle, non, jamais! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres! (...) Ah! dans ces moments-là, quelle revanche la senora prenait sur les femmes toujours belles ! mais l'émotion ne durait pas. Tout s'éteignait quand elle était envolée ; et la nuit de la laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait sourdement sur elle - comme un froid basilic se cache à la place où il a tout englouti. " 1087 (Est-il illicite d'imaginer Barbey rêvant, - choisissant - d'être beau en étant " vivant " ainsi devant les autres? Peut-être par la parole, les mots d'esprit dans les salons, l'écriture ?) Premier système de défense : la laideur peut être temporaire, elle peut n'être qu'un aspect momentané de la personne. Premier et beau réconfort, surtout quand on se rappelle comme Barbey lui-même connaissait des moments d'euphorie en public presque exclusivement (ce côté éphémère, qui était défaut regrettable pour la Beauté, devient qualité pour la Laideur).

La vitalité, la sensibilité, la sensualité sous toutes ses formes se cachent en cet être plein de mystères et de contrastes que peuvent comprendre " un poète ou un homme corrompu ", et tout homme " corrompu, blasé, et vieux de civilisation et de sens. " 1088. Même la fine marquise, pourtant très Faubourg, termine sur la seule solution, une supposition qu'elle estime pourtant invraisemblable et impossible : " laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu'on les quitte pour revenir à elle ; enfin, une espèce de maîtresse-sérail. " 1089 La certitude égoïste et/ou l'habitude paresseuse étant les ennemies de la fidélité illusoirement facile, Ryno ne résistera pas... 1090

Deuxième baume donc : sensualité, plaisir sont indépendants de la beauté.

Et que dit donc d'elle-même Vellini? Quel discours lui fait tenir son créateur?

Vellini, elle, dit avoir pensé que Ryno la trouvait laide dès le premier moment : cela voudrait-il dire que le laid se sent laid même quand l'autre n'utilise pas ce mot?

Elle reconnaît d'abord la beauté chez les autres. Chez sa mère " qui était bien pourtant tout ce que j'ai connu de plus beau! "1091 et ceci est important : qu'un enfant, se sachant laid, reconnaisse la beauté de sa mère, cela peut avoir des implications. Chez Ryno qu'elle aime, dix ans après. Quel bonheur d'être aimée si on est laide, par quelqu'un de beau. Et enfin, chez des femmes en qui elle ne voit pas vraiment des rivales, mais qui la dépassent en beauté et peuvent momentanément captiver celui qu'elle aime : chez Hermangarde, chez Madame de Mendoze elle la reconnaît avec sincérité... " une plus belle que nous deux, Madame, ! (...) Vous étiez déjà plus belle que moi " 1092 Elle aime embellir ce qui l'entoure : elle donne des bijoux à Bonine, elle choisit une femme de chambre splendide, elle s'habille comme il lui plaît, mais son but est d'être belle pour celui qu'elle aime : en grossier caban de marin sur le bateau, elle se prépare par contre longuement à recevoir Ryno. Sa confiance est dans la chaîne du sang... ce qui veut dire, même si Barbey ne lui donne pas de confidents sur ce thème, qu'elle n'a pas confiance en sa beauté : elle sait qu'elle n'est pas jolie.

Mais surtout, elle n'a pas de complexe de sa laideur... Pourquoi? Peut-être à cause de l'amour fou de sa mère dans lequel Barbey lui a donné de se baigner, bébé?

Pourquoi Vellini est-elle aimée malgré sa laideur par Mareuil, Ryno, Barbey, tant d'autres ?

Prosny, madame de Flers, madame d'Artelles et bien d'autres ont une explication très simple : le plaisir dans toute son étendue. Ryno parle en effet du meneo, de sa vitalité qui la rend belle etc. Désir d'originalité ? perception d'une beauté toujours étonnante ? Oui, mais aussi tout simplement le principe de plaisir : Ryno est en même temps " le Spartiate et l'ilote (...) et l'ilote ne dégoûtait pas le Spartiate " 1093 et finalement il cède à l'esclavage de ses passions, même conscient. Mais la cause première de la fascination, n'est pas facilement discernable : Ryno disserte sur ce type de laideur qui fascine et fait naître en nous des sentiments inconnus et nouveaux : " ces Mélusiens, moitié femmes et moitié serpents, (...) ces doubles natures, belles et difformes, qu'on dit aimer d'un amour difforme et monstrueux comme elles " 1094 : ce sont des démons, des Archanges tombés. "1095Vellini, qui ne dit jamais qu'elle est belle, parle du lien du sang, comme par modestie, par pudeur, - pour ne pas dire que c'est quelque chose de réel. Magie, mythologie n'expliquent rien et ne font que redoubler le mystère, puisque chez Ryno, le désir naît au premier mouvement de cette femme qui lui semblait laide un instant auparavant, et Vellini, elle, le désire dès qu'elle le voit.

"Les prestiges de la laideur" font oublier tout "bon goût " à certains, ceux qu'elle fascine involontairement, disent-ils, (sauf Vellini, qui ne connaît pas le " bon goût " convenu) mais n'y a-t-il pas une attente inconsciente d'une fascination inconnue à laquelle tous aimeraient avoir un jour à se soumettre, s'il y a plaisir? La question de la " magie fascinante ", c'est-à-dire, si l'on quitte le vocabulaire romantique, de la raison inconnue de cet attrait est posée. C'est le désir inconscient qui se révèle.

Aimer un être qu'on ne devrait pas, raisonnablement, aimer est vertigineux. Et la raison se cabre parfois : Mme de Flers parie pour l'euphémisme d'une magie raisonnable : " Hermangarde est encore plus belle que je ne l'étais, et elle ensorcellera son mari." 1096 Mais la magie, le déraisonnable, le ça, ne suivent pas les lois du conscient... Les Goncourt, si raisonnables eux-mêmes, tirent de ce livre " une jouissance savoureuse et cruelle. " 1097 Barbey a fait naître cela chez Désiré Nisard, un critique, qui lui écrit le 15 septembre 1861 : " Je cherche dans mes souvenirs un livre qui m'ait plus troublé, en me faisant aimer mon trouble. Vos défauts mêmes, - car il faut bien que vous ayez des défauts, - ont fini par me fasciner comme la Malagaise fascine M. de Marigny. Je trouverai peut-être quelque jour assez de liberté pour faire des réserves. Aujourd'hui je suis tout entier avec vous dans le Tombeau du Diable jusqu'à ce que ma vieille femme, la raison, vienne m'en tirer. " 1098Le plaisir de l'auteur est bien partagé avec son lecteur ici.

On dirait que Barbey s'est livré là à une méditation sur le caractère séducteur de la laideur comme pour se dire que cela existait. Et peut-être en effet réfléchit-il ici à ce qui lui est arrivé avec la vraie Malagaise ? Si elle était vraiment laide, il l'a séduite elle comme si elle était belle et comme si lui était beau. Cela a de quoi changer un homme!

Remplacé par de nombreux synonymes, le nom "laideur " n'est jamais utilisé quand Vellini ne séduit pas, il est réservé uniquement aux moments où elle est attirante 1099.

Dans Le dessous de cartes, Mme de Stasseville n'est ni jolie, ni belle et Barbey utilise de nombreux synonymes et tournures pour le dire, mais n'emploie pas une seule fois le mot " laid ". Pourquoi? Peut-être que, composant cette nouvelle peu après Une vieille maîtresse, il ne peut encore employer ce mot réellement sans trouble, et qu'il ne désire certes pas Madame de Stasseville !


Ce roman est bien celui de la séduction de la laideur, que Barbey a subie : il a éprouvé que même un laid, une laide, pourra aussi séduire. La beauté n'est rien, c'est le plaisir qui compte et même qui la définit en quelque sorte. La laideur qui donne du plaisir à quelqu'un est pour lui une beauté, sinon la Beauté. Nul ne peut y redire : des goûts et des couleurs...


Au bout de l'extrême...

Dans Une Vieille maîtresse, Ryno désirait Vellini parce qu'elle devenait mieux que belle lorsqu'elle incarnait la Vie. Mais l'amour demeurait ensuite, même quand elle redevenait laide, et cela revenait alors à aimer la laideur elle-même : comment aimer quelqu'un, non pas malgré ses défauts, mais avec ses défauts, et presque à cause de ses défauts : " J'arrivais, comme cet homme, et en combien de temps? à ne plus aimer que ce qu'il y avait de moins beau dans l'être aimé. J'aurais aimé ce qu'il y aurait eu de malade! J'allais savourer le défaut avec délices ; j'allais le regarder comme une perfection, et laisser là l'or pour les pieds d'argile. Ce n'était point là un amour comme celui qu'inspire votre Hermangarde. Au lieu d'élever l'âme, il la courbait révoltée... C'était un amour mauvais et orageux. " 1100En effet Ryno en arrive à aimer ce qu'il sent le pervertir, à ne plus comprendre pourquoi il aime. Vellini a le " mystère (d'un) Sphinx "1101 et lui révèle ce côté en lui.1102

En avouant ainsi clairement son désir pour ce qu'il appelait intérieurement une perversion, - la perversion est-elle d'avoir un plaisir considéré comme immoral par soi-même, ou par les autres, d'aimer quelque chose de laid à ses propres yeux, ou à ceux des autres, ou de faire semblant de l'aimer alors qu'en fait c'est pour protester contre quelqu'un d'autre?1103- Barbey fait aller Ryno aussi loin que possible dans son analyse de lui-même.

Il est intéressant de rapprocher cette phrase de cet aveu de Barbey plus tard : " J'ai aimé des femmes horribles qui ne m'ont fait naître que de ordes et horribles choses. "1104 Il semble qu'il ait compris qu'il avait réellement là frôlé l'abîme de la perversion voulue, dont il aurait craint en fait de ne jamais pouvoir se relever. Il raconte qu'il a fui Vellini un jour soudainement, en pleine rue, sans le courage d'une discussion.

On pourrait formuler cette hypothèse : il a pris conscience que son attrait incompréhensible pour la laideur et son refus de suivre les valeurs classiques de la beauté ne devaient pas l'entraîner dans une impasse qu'il a reconnue pour telle à ce moment-là : il a reconnu en fait que son goût le plus profond pour la Beauté ne serait pas totalement comblé ainsi, et qu'il avait agi plus réactivement que librement.


Ryno aimait Vellini pour sa vitalité qui la rendait sensuelle, séduisante, et belle, jusqu'à l'extrême laideur. Mais un autre personnage semble avoir été, dès l'origine, conçu, sans une once de beauté, comme l'incarnation pure de la laideur extrême : La Croix-Jugan. Laideur grandiose qui venge la laideur quotidienne, repoussoir rassurant en quelque sorte à la sienne? Oui, peut-être, mais pas seulement !

L'Ensorcelée a vu l'émergence de la beauté masculine possible (Maître Tainnebouy) mais, dans la même oeuvre, on trouve un héros chez qui la beauté est remplacée par quelque chose qui produit les mêmes effets (la passion et un désir irrépressibles), et qui est la Laideur. Et ceci sans aucune modération, ni justification. Une Laideur qui n'est même plus liée à l'espèce humaine, masculine et féminine, au-delà des catégories habituelles, qui n'est plus du domaine de la magie, ni de la mythologie, mais de l'au-delà, divin ou diabolique : " Ce visage n'était plus un visage. " 1105

Barbey insiste sur le fait que Jeanne aime La Croix-Jugan tel qu'il est devenu (et même l'aurait-elle aimé beau?). " Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions, une femme bien organisée, saine d'esprit, d'une âme forte et pure, avait pu s'éprendre du monstrueux défiguré de La Fosse. Je me trouverais obligé d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et simple femme d'action, pour qui le mot familièrement héroïque : " Un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval " semblait voir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu'un simple conteur (...) je n'ai point à justifier. " 1106 L'humour de Barbey ne sert qu'à mettre en relief le côté passionnel de tous les coups de foudre dans lesquels les critères classiques et logiques n'ont pas souvent cours, et le côté aberrant du désir de Jeanne pour Jehoël, aberration dont elle est consciente. (Les bergers n'arrivent que bien tardivement, et n'ont en fait d'influence que sur Maître Le Hardouey). Le fait que cette attirance soit pour un homme défiguré la fait douter d'elle-même : " suis-je dépravée? " se disait-elle ; et ce doute rendait son amour plus profond... plus marqué du signe de la Bête dont il est parlé dans l'Apocalypse, et qui, pour les âmes, est le sceau de la damnation éternelle. " La laideur ici prend la place de la beauté, ce qui est typiquement infernal comme inversion.

Barbey lui-même semble, presque comme tous, fasciné par son personnage, - plusieurs fois la laideur est dite " sublime "1107 - au point de se laisser aller à la fin du roman à lâcher un adjectif hyperbolique : " Le capuchon avait disparu et la tête idéale de l'abbé put être vue sans aucun voile... Jamais la fantaisie d'un statuaire, le rêve d'un grand artiste devenu fou (...) n'auraient pu créer cette splendeur foudroyée"1108 devant laquelle tous le croient enfin pardonné et saint. Il y a bien ici, momentanément, grâce à l'attitude de Jehoël, une équivalence beauté-laideur y compris dans le jugement moral et dans la symbolique. Jusqu'au-boutisme, y compris dans le domaine des Idées, dans l'équivalence du Beau et du Bien avec le Laid et le Mal... La laideur peut avoir la même définition que la Beauté : ce qui donne du plaisir...

Barbey ici décrit (pourtant lui-même) une passion physique qu'il ne peut s'expliquer au niveau du raisonnable. Il note préventivement, dès le début de L 'ensorcelée, que les gens sont empressés " d'accueillir tout ce qui tient aux doubles racines de la nature humaine, tout ce qui est dépravé et tout ce qui est merveilleux ". Ce texte était celui du brouillon, il est raturé et ainsi publié : "d'accueillir également, par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux. "1109 L'homme n'a donc plus une racine double (ce qui était incorrect théologiquement) mais il a un double instinct. Sans doute Barbey ne nomme-t-il plus perversion ce qui est attirance vers le mal, puisque c'est un instinct. Mais il sent bien que ce mouvement va contre ce qui est raison.

Barbey n'a pas créé La Croix-Jugan pour se dire : " il y a pire que moi " ! mais en réfléchissant, à propos d'un cas d'espèce qu'il imagine, et qu'il pousse au maximum, sur l'attirance pour la laideur... inexplicable consciemment.


Dans l'Ensorcelée, qui est aussi le roman de la laideur froide et parfaite, paragramme de la Beauté froide et parfaite, avoisinant l'idéal de la laideur, il est surtout question de l'attraction mystérieuse qu'elle pouvait aussi exercer au même titre que la Beauté, dans une espèce d'étude de l'extrême. Ce roman est en fait une sorte de catharsis, de happening, sur le plan intellectuel et inconscient.

Quête de la Beauté dans Une Vieille Maîtresse ? perte de la Beauté dans L'Ensorcelée? Ce n'est pas si simple. Vellini et La Croix-Jugan peuvent donner tous les deux le plaisir à qui les désire. En Vellini, la laideur d'une femme pouvait être aimée passionnément ; en La Croix-Jugan, la laideur extrême d'un homme peut elle aussi fasciner. L'une est bonne, l'autre est maléfique : l'une donne et reçoit vie, plaisir, bonheur ; l'autre est indifférence et donne le mal, la mort, la douleur. L'une est une laideur qui devient beauté ; l'autre est une beauté qui devient laideur. Mais, beau ou laid, La Croix-Jugan est en fait le même de toute éternité : son physique importe peu. Ce qui compte finalement, c'est la relation à l'autre.. Après ce voyage dans les extrêmes, Barbey se trouve devant des choix. Esthétiques, moraux, éthiques... Etant allé jusqu'au bout, une espèce de crise se dénoue, avec sa conclusion : ce qui compte, c'est l'humain et non le physique qu'on peut animer si différemment.


Et après l'extrême ?



Il faut essayer de revenir sur terre, à des choses plus possibles. Plus vivables, plus conseillées.

Barbey en était arrivé à décomposer finalement la laideur selon deux types : la laideur physique qui n'appartient pas - ou plus exactement n'appartient plus1110- aux catégories du Bien et du Mal, et la laideur morale qu'on doit repousser dans tous les cas.

La conversion s'ajoutera progressivement à la réflexion. Mais on n'en est pas encore à des thèses religieuses...

Il va d'abord faire, à partir de 1852, dans l'historique et dans le réalisme : " Le Chevalier Des Touches ". Mais, s'il traite de la laideur dans ce roman, c'est d'une façon assez superficielle, et comme s'il s'essayait à imiter Walter Scott ou Balzac. Il met dix ans à le rédiger... et se délasse presque, dès 1855, en s'essayant à produire une oeuvre plus personnelle où il s'efforcera de mettre en pratique ses nouvelles convictions. Plus inspiré, alors qu'il écrit beaucoup par ailleurs, il lui faudra " seulement " 9 ans pour Un Prêtre marié, deux fois plus long. Sa lenteur à composer prouve que ces deux romans sont le fruit d'efforts sensibles.

A son époque, des artistes et des écrivains avaient abondamment développé la thèse que la laideur physique n'appartient pas aux catégories du Bien et du Mal, mais tous pensaient qu'un livre qui ne parlerait que de belles actions, de saints personnages serait un peu trop " catholique " (au sens le plus large !), un peu trop orthodoxe ! pour être intéressant esthétiquement... (c'est toute la difficulté d'écrire un livre moral et intéressant). Ces mêmes réflexions nous sont livrées par Barbey à propos de Un prêtre marié qui fut composé entre 1855, (moment des débuts de la conversion, religieuse celle-ci, de Barbey), et 1864. Ce problème n'est pas tout à fait le nôtre, mais nous voulons quand même citer un passage d'une lettre à Trebutien où Barbey explique la difficulté d'intéresser à ce qui est pur de tout mal... " Ferai-je avec Calixte ce que Richardson a raté avec tout son génie? Intéresserai-je à une perfection? Ferai-je du feu de cette lumière? et, grâce au catholicisme, y aura-t-il enfin dans l'art littéraire ce que le Protestantisme n'a pu y mettre, - un type de vertu intéressant comme s'il était passionné? "1111 Barbey a en effet conscience que l'homme s'intéresse plutôt à " la beauté attristée, la suavité du mal et de la nuit, l'attrait des coupables mystères. "1112 réflexion qui lui était déjà venue dans L'Ensorcelée : problème philosophique et théologique : pourquoi l'homme est-il attiré vers le Mal ?

C'est aussi un problème à la fois de goût littéraire et artistique et de " fins de mois " très concrètes qui est posé : peut-on avoir du succès avec ces ingrédients : de bons sentiments, des personnages " moraux ", et de la pure beauté?

Cependant Barbey va essayer de faire un livre qui réponde à ces critères...

Barbey, instinctivement? adroitement ? utilise, comme pour Aimée, le mystère pour donner du relief à une pureté trop unie : " savoir l'histoire de cet être qui, plus beau et plus virginal que la Cenci, la pure assassine de son père, semblait aussi porter comme elle le crime d'un autre sur son innocence. (...) ce bandeau rouge qui était teint de sang peut-être, et qui déshonorait les lignes idéales de ce front divin " 1113. La beauté pour être " bonne " doit avoir un petit défaut : ce bandeau déshonore le front, et cache un mystère ; ce mystère, c'est la blessure de la Croix.

Héros pour lequel Barbey avait de la sympathie et auquel il avait pardonné (même s'il pensait que théologiquement il était coupable...), Sombreval nous est d'abord décrit pendant quatre pages, mais sans parler du physique, quand soudain nous avons cette précision : " Il faut ajouter aussi qu'il manquait de ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d'un irrésistible ascendant sur ces femmes qu'on appelle les hommes.

Il était laid, et aurait été vulgaire sans l'ombre majestueuse de toute une forêt de pensées qui semblaient offusquer et ombrager son grand front, coupé comme un dôme."1114Dorénavant, les personnages sympathiques seront justement souvent laids, et les personnages beaux seront ambivalents : ceci n'étant valable que pour les personnages principaux, et leur description physique se retardant souvent de plus en plus dans le cas de la laideur, particulièrement quand l'impression favorable devra déjà être créée. Néel ressemble à Allan, au point de vue esthétique ; Sombreval est excessivement laid et excessivement sympathique, mais c'est en Rollon que Barbey se voit dans le roman : c'est plus possible.


La laideur est redescendue des sommets pour reprendre une place presque banale et accessoire. Elle disparaît quasiment des Diaboliques. Barbey n'avait-il plus rien à dire pour valoriser la laideur ? pour lui donner une place dans le plaisir, équivalente à la Beauté? Ou le sujet lui semblait-il avoir été traité de façon suffisamment convaincante? Ou son problème était-il pratiquement réglé? Toujours est-il qu'il n'y a plus guère de nouveaux arguments en faveur de la Laideur et contre la Beauté..

Cependant Barbey eut le plaisir de rendre compte du Salon de 1872, et va faire un pas de plus dans sa réflexion sur la Laideur et la Beauté en les appliquant à l'Art, alors qu'avant, cela n'avait touché pratiquement que des personnes.


Barbey a donc bien essayé de donner à la Laideur des valeurs qui l'égalent à la beauté, et sur son propre terrain :

-les laideurs habituellement repoussées (maladie, mort, vieillesse) peuvent être des beautés... ceci dit dans la révolte d'abord, dans la paix ensuite

-la laideur d'ici peut être beauté ailleurs

-la laideur est aimée par les gens intelligents, objectifs, et qui voient plus loin que la surface.

-puisqu'on peut trouver du plaisir dans la laideur c'est que, ayant les mêmes fonctions que la beauté ( : le plaisir), elle est belle

-la laideur extrême peut être aimée avec passion puisque la passion est d'aimer de façon incompréhensible

-la laideur extrême correspond à des besoins inconnus en nous, des instincts qu'elle satisfait.

Mais le sentiment d'être dans une impasse l'a fait modifier ses choix éthiques et esthétiques, et Barbey est revenu, avec effort certes, à une laideur plus banale... Cependant les arguments donnés subsistent malgré tout avec leurs applications.

La laideur a pris une place qu'elle n'avait pas dans l'échelle des valeurs qu'on avait inculquée à Barbey. L'image de soi doit en être modifiée ( nous le constaterons plus loin d'ailleurs). Barbey s'est renforcé dans sa conviction d'avoir raison de s'élever contre ceux qui lui ont imposé une image de laid.

Batir son esthétique : ...VI


Reconstruire la beauté ...VI-3




Nous avons vu comment Barbey s'y est pris pour démolir la Beauté et donner du prix à sa laideur. Ayant prouvé qu'on peut " se passer " de la Beauté, qu'elle est même parfois nuisible ou fausse, il va essayer, en particulier surtout après sa " conversion ", de rebâtir une beauté qu'il puisse accepter sincèrement.


Le Chevalier Des Touches marquait le désir de sortir d'une impasse, sous l'influence de L'Ange Blanc ; dans Un prêtre marié, et en ce qui concerne notre thème, on verra la Beauté confrontée à un problème inattendu et attaquée à nouveau, mais cette fois, au nom des valeurs de la religion : en effet, Barbey dans ce roman montre la Beauté humaine battue en brèche par la beauté morale ou religieuse...

Remarquons tout d'abord qu'il n'y a presque pas de personnages réellement laids dans ce roman : le réalisme voulu comique du Chevalier Des Touches n'avait peut-être pas semblé de bon goût, et cette épuration est peut-être bien due à la typologie classique du romantisme idéaliste et de bon ton qu'aimait l'Ange Blanc.

Après Hermangarde ou Aimée qui ont été des beautés pures, mais humaines, Calixte est l'absolu symétrique de la laideur perverse et diabolique de la Gamase, l'incarnation de la "beauté chrétienne "1115, forcément plus qu'intelligente et belle, puisque la foi est au-dessus de l'intelligence ou de l'esthétique. D'ailleurs les notations d'art pour la décrire sont quasiment absentes : pas moyen de trouver des tableaux ou des statues, même symbolistes, ou préraphaélites, pour quelque chose de nouveau et de presque indescriptible. La décrire, c'est décrire comment l'Ange Blanc essaie et rêve d'être, c'est lui faire plaisir.

Néel, raisonnement banal, " s'imaginait que, si la fille de cet abominable prêtre pouvait être belle, elle ne devait l'être que de la beauté orgueilleuse, matérielle et hardie d'une réprouvée "1116.Mais il n'en est rien, et ce désir si humain de Néel qui s'attendait à mépriser la beauté humaine de la " réprouvée ", se trouve enflammé par la beauté céleste de Calixte ( dont le nom signifie " la très belle " ou "la plus belle") . Luttes de beautés. La combat entre le désir humain de Néel et la volonté de Calixte augmente la beauté de celle-ci et le désir de Néel qui la respecte pourtant, après lui avoir déclaré son amour : "Et ce fut si beau et si rapide, cette incandescence d'un sang vierge, que Néel se crut aimé, comme il voulait l'être, à l'éclat sublime de ce trouble ! Il ne savait pas que, dans certaines âmes, la pudeur a des physionomies encore plus divines que l'amour (...) L'Innocence a un front de lumière encore plus impassible qu'un front d'airain. (...) elle le regarda peut-être plus longtemps qu'elle n'aurait voulu et ferma les yeux comme devant un charme (...) avec cette main de diamant sur lequel le feu ne pourrait rien, et qu'ont les être purs comme elle, Calixte prit hardiment la main du jeune homme (...) avec sa grâce familière tendrement tranquille (...) "1117 La beauté et le désir humains sont vaincus.

Malgré, ou à cause de cette pureté unie de Calixte, Barbey a eu besoin, au fur et à mesure, de complexifier le roman, cédant donc aux tendances humaines dont il parlait au début à Trebutien... On voit ainsi comment fonctionne le raisonnement d'un écrivain par rapport au public à qui doit plaire le livre : la réflexion de Néhou et de Lieusaint représente ce que pensent les gens ordinaires : " la fille au prêtre est diablement jolie, mais c'est la fille au prêtre ! Puis, elle est malade. C'est, de plus, une sainte, un lis de pureté, dit le curé de Néhou, et, au fait, pour qu'il soit beau, ce lis-là, ce n'est pas le fumier qui a manqué, avec un tel père! "1118L'écrivain connaissant l'attrait des gens pour le dépravé s'en est servi pour augmenter la tension dans son roman.

Sombreval a essayé bien des stratagèmes contre Dieu : " J'ai, depuis que Calixte est au monde, pétri cette tête, pétri ce cœur, et y mettre de l'amour pour un beau jeune homme est plus difficile que d'y mettre la vie, - ce problème, cet effort de mes derniers jours. "1119 La beauté de Néel, physique et humaine, est inopérante auprès de Calixte. Quand Néel se rend compte de cela, il veut émouvoir Calixte et lui arracher ainsi la rétractation de ses voeux. Sombreval croit qu'il va réussir : " Ah! vous, vous êtes plus fort que moi! C'est à un coeur de femme que vous avez affaire, et à quel coeur! Vous pouvez réussir plus vite. Vous êtes beau, et vous avez l'amour qui est une seconde beauté par-dessus la première. Moi qui étais laid, gauche et pesant, j'ai bien su me faire aimer de la mère de Calixte, et Calixte est plus sensible encore que sa mère. "1120 De fait, la beauté de Néel serait-elle l'alliée du Mal? il s'en sert comme d'un atout1121contre Dieu. Avant et après sa " folie polonaise ", Néel rivalise de beauté avec Calixte1122, mais leurs beautés sont d'essences différentes, comme ils ont des buts différents.


Néel chemine lui aussi, et, devant la fermeté inébranlable de Calixte, perd la perfection invraisemblable de sa beauté, frappante pour tous, mais à laquelle ne cède pas Calixte : de sa folie polonaise, faite pour toucher celle qui ne semblait pas sentir son amour, il porte avec fierté sur lui des séquelles qui lui sont, pense-t-il, - pense Barbey -, une arme dirigée sur le coeur de Calixte : " Il lui disait avec la coquetterie d'un coeur insatiable : " Vous ne pourrez jamais me regarder sans penser que j'ai voulu mourir pour être aimé de vous, et vous ne pourrez même pas me voir venir de loin vers vous sans avoir cette pensée ", car il boitait maintenant, le beau fringant Néel ! Le médecin avait formellement déclaré qu'il resterait boiteux toute sa vie.

Avec cette beauté délicate, cette beauté de cristal que sa chute n'avait pas brisée, et cette claudication légère qui attendrissait sa démarche, il avait l'air " de cet Ange qui s'est heurté contre une étoile " dont Byron parlait un jour1123 en parlant d'un boiteux comme lui. " 1124Néel a aussi une cicatrice au front, comme Calixte a sa croix : la beauté meurtrie, plus faible, est en fait plus parfaite que la beauté parfaite. Barbey, dans cette oeuvre, a essayé de faire du beau... mais, selon la loi esthétique déjà vue, pour s'y intéresser, il faut qu'il y ait un " défaut ".

Néel finalement courra à la mort discrète des gens bien nés, trop beaux pour vivre, et à qui la beauté n'a servi à rien sur cette terre...

La beauté de Calixte ira en quelque sorte rejoindre son principe : lors de son agonie, elle communie et " dès que l'hostie eut touché ses lèvres, elle retomba sur son lit comme une chose dissoute. L'éclat de cette beauté, d'un flamboiement surnaturel, que l'âme avait jeté à travers le corps, en allant au-devant de son Dieu, sembla se retirer comme l'eau se retire, et rentrer avec l'âme et sa proie divine, et s'absorber en cette fille pâle et s'y abîmer, comme le Dieu qui venait d'y descendre et de s'y abîmer dans son coeur. "1125

Même si Calixte enlaidit physiquement, c'est d'une façon sainte, et parce que sa beauté est d'un autre monde où elle s'en va, ne laissant que la dépouille mortelle : " la tête de mort commença d'apparaître dans ce beau front..