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Comportements significatifs
Introduction :
Barbey conteste ainsi toutes les valeurs dans lesquelles il a été élevé : politiques, morales, esthétiques...
Nous allons étudier maintenant, dans différents domaines qui sont autant de prismes pour l'observer, comment cette modulation entre la révolte et l'acceptation s'est développée, donnant naissance au Barbey tout entier que nous connaissons. Sa vie, son oeuvre semblent en effet à l'observateur pétries de contradictions, qui s'expliquent assez bien par cette lutte contre ce complexe - imposé - de laideur et ce qui s'en est suivi.
Pour réagir à ce problème, il a mis en oeuvre des modes de vie, de pensée, des opérations, des théories qui doivent le faire voler en éclats... et donner tort à ceux qui l'ont créé. Réactions qui tourneront spécifiquement autour des problèmes de la beauté et de la laideur, et qui se manifestent dans ces domaines précisément : tout ce qui touche les relations corps et âme et la façon de les envisager, le dandysme, la coquetterie, le masque, le thème de l'androgynie, la constitution d'une esthétique etc. Les jeux du corps et de l'âme par lesquels on s'accepte ou se crée, aspects corporels sur lesquels on peut jouer, ou sur lesquels on ne peut pas jouer autrement qu'en en modifiant la perception chez les autres, résultats des débats menés par le narcissisme...
C'est, en bref, ce que nous avons baptisé les " réactions de type esthétique au problème de sa laideur ".
Elles sont extrêmement variées, diverses, divergentes même parfois, et pourraient avoir un aspect hétéroclite et disparate. En fait, à la réflexion, on peut les percevoir comme un réseau assez serré, dans lequel on pourrait distinguer une structure semblable aux rayons d'une roue dont la laideur serait le point central, pour ne pas dire névralgique, et leur donnerait cohérence et utilité.
De plus, ces réactions ont varié dans le temps : en effet, il y interaction entre elles, et si l'un des moyens s'avère avoir rempli son office, ou au contraire est jugé inefficace, Barbey l'abandonnera. C'est pourquoi pour chacun de ces rayons, nous utiliserons bien sûr l'axe chronologique, qui est une des constituantes essentielles de la personne, dans un cas où il n'y a pas blocage.
Nous voudrions donc en quelque sorte étudier comment cet adjectif " laid " a pesé sur sa vie extérieure ; comment, presque concrètement, il a cherché à se débarrasser intérieurement de cette étiquette ; quelles en furent également les conséquences sur sa vie sociale.
L'ordre dans lequel nous étudierons ces différents rayons est purement arbitraire : nous ne savons pas lequel fut premier... 775776777778779780781782783784785
Comportements significatifs : ... V
De la physiognomonie à la liberté d'être tel qu'on est ... V-1
C'est un rêve tenace, lié au désir d'unité naturel à l'homme, que de pouvoir identifier et comprendre un autre que soi au premier coup d'oeil, que soient confondus l'identité et l'aspect d'un individu, son apparence et sa réalité. Les mots manquent même pour dissocier le corps de ce qui n'est pas le corps... Ce rêve, comme tous les rêves, n'a pas manqué de susciter des théories qui veulent nous en montrer le caractère bien réel (et non fantasmatique).
Que peut penser une personne qui se retrouve affublée de caractéristiques, (race, prénom et nom, famille, aspect physique) qu'elle n'a pas choisies, et dont elle ne peut se débarrasser? C'est le cas de toutes les personnes qui ne " s'aiment " pas physiquement, ou qui ne se sentent pas aimées physiquement et voudraient se débarrasser de cet aspect d'eux-mêmes. Elles se sentent, à leur corps défendant, " masquées "par elles-mêmes. C'est le cas de Barbey.
Or, nous l'avons vu, l'homme a très tôt et fréquemment une impression particulière, souvent presque physique tellement elle est forte, devant toutes ces caractéristiques d'un corps, l'impression qu'il y a une harmonie entre ce qu'il voit et ce qu'il ne voit pas de cet être. Ces idées ne sont d'ailleurs pas près de disparaître786 !
Et Barbey fut, de plus, imprégné par ces idées qui régnaient alors.
Le XIX° siècle en effet, fut un siècle où l'on a cherché à discerner dans le corps matériel les signes de son " intérieur "ou de l'invisible qui lui est " attaché ".
Le XIX°, siècle de la science, a en effet tenté d'aller très loin en essayant d'expliquer, de prouver, que le corps est la traduction de l'intelligence et des sentiments, de l'âme, du coeur, du cerveau... Que sent-on devant la laideur? une impression générale de manques, de qualités inférieures...
Cette manie s'appliqua aussi à l'art : le romantisme, le symbolisme, le scientisme même, et les premiers mouvements artistiques qui en décomposent couleurs et formes, essaient de bâtir des systèmes d'explication de la Beauté et de l'art qui tiennent compte des liens entre la matière et l'esprit...
Le XIX° siècle, c'est aussi le siècle des discussions politiques sur les droits héréditaires ou non des hommes, un siècle où la propriété, l'égalité, le droit patriarcal, le droit d'aînesse sont rediscutés, mêlés à des changements religieux profonds. La société change. On a recours aux racines pour expliquer le physique : conviction généalogique, géographique ou ethnique, contre lesquelles les libéraux réels se rebiffent. A la limite, on justifie un état social par un état physique.
Et si le corps ne traduit pas l'évolution réussie d'un lignage, cela veut dire qu'il faut rejeter du nid ce vilain petit canard.
Au XIX° siècle, la place du corps est importante pour toutes ces raisons. Barbey a été élevé dans toutes ces idées. Il les a profondément ancrées en lui. Même, et c'est là le paradoxe, même si elles lui font mal et sont justement la source de ses souffrances.
Nous allons étudier chez lui les occurrences de ces théories sur quelques exemples.
Une de ces idées : la beauté doit appartenir à la noblesse, de race, et tout au plus, d'esprit. Voici quelques illustrations :
Barbey est naturellement persuadé de la justesse de cette théorie : " Pour qui croit à la forte influence de la race sur le caractère, le génie et la beauté des hommes, (et je suis de ceux qui ont cette faiblesse)... "787 Barbey confesse cela comme une faiblesse en 1855, sans doute parce que cette théorie flatte son orgueil à lui, mais il ne peut s'empêcher d'y croire...
D'où les réflexions que le Dr.Torty suppose à la comtesse Serlon qu'il essaie sonder, " Elle est trop belle, - dis-je ; elle est réellement trop belle pour une femme de chambre. Un de ces jours, on vous l'enlèvera. " 788Mais celle-ci ne s'intéresse pas à ce menu fretin qu'elle ne voit même pas.
Pour Barbey, il existe une forme de race humaine bien particulière : la gent féminine... et la constitution de celle-ci traduit bien, à ses yeux, son incapacité à égaler l'homme : sa tête à elle n'est pas conformée pour penser... : " Ressorti pour une autre visite chez Mme P..D... A dû être jolie celle-là, quoique je l'aie vue assez confusément. - Pèche par le front qui manque d'intelligence, mais c'est peut-être là le front que doit avoir la femme. Je ne crois point, si je me rappelle bien les belles statues grecques, qu'elles aient le front développé. "789 et il clôt là son développement... Il a 28 ans alors, et ce jeune ancêtre des machos ne changera guère sur ce point... à part quelques exceptions affectives.
Les présages, excellent ingrédient pour le romanesque !
Selon un système bien connu et très pratique dans les romans, les particularités physiques - belles ou laides - sont des présages. Très nombreux chez Barbey, nous n'en donnerons ici qu'un échantillon en sélectionnant ceux qui illustrent notre thème .
La mère d'Allan " avait passé les neuf mois entiers de sa grossesse à regarder avec une obstination superstitieuse le portrait de Lord Byron, 790 dont elle était folle, et ce front de génie, - où la pruderie épouvantée de l'Angleterre voyait le coin de la démence dans un de ses angles hardiment prolongé sous la masse des cheveux bouclés qui le couronnaient, - ce front, à la fois charmant et sublime, elle l'avait donné à son fils. "791
Marmor de Karkoël : " ses deux yeux noirs à la Macbeth, encore plus sombres que noirs et très rapprochés, ce qui est, dit-on, la marque d'un caractère extravagant ou de quelque insanité intellectuelle. "792
Dans L'Ensorcelée, dès l'entrée, Barbey, revoyant la copie de Maître Tainnebouy, nous présente un chouan désespéré : " Beau, mais marqué d'un sceau fatal, le visage de l'inconnu semblait sculpté dans du marbre vert "793
Sa beauté était une beauté inquiétante car La Clotte avait elle aussi vu ce futur qu'elle impliquait : " Tu as donc porté les mains sur toi et détruit cette beauté sinistre et funeste qui promettait ce que tu as tenu! " 794 Pour elle, la beauté de Jéhoël était perverse car il n'aimait pas : elle y voit donc une espèce de condamnation à cause du mauvais usage qu'il en fait, alors que lui se suicide pour une toute autre raison. Non pas à cause de sa beauté, ni des douleurs qu'elle a fait naître dans celles qui le côtoyaient. S'il tire dans son visage, c'est simplement pour mourir et non pas pour se défigurer. Erreur d'interprétation d'un coeur simple et aimant. La Clotte a trop aimé, ce qui est un mal moindre que de ne pas aimer.
Malgré l'horreur de son visage, il continuera d'exercer une attraction sur une femme, Jeanne. Plus tard, alors que le suicide, terrible, est, de façon imprévue, manqué, le pâtre voit que Jéhoël mourra réellement d'une façon extraordinaire : il "a entre les sourcils l'M qui dit qu'on mourra de mort terrible. "795
Si le major Ydow ressemble de visage à l'Antinoüs, il a sur lui un signe : il "était en même temps brun et blond. Ses cheveux bouclaient très noirs et très serrés, autour d'un front petit, aux tempes renflées, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur différente. "796
Le physique annonce donc une destinée. Et les détails de laideur ou de beauté en particulier. Les noms aussi, mais ce n'est pas notre sujet.
Qu'est-ce que la physiognomonie ? Comment cette " science " était-elle perçue, et appliquée à l'époque où naquit Barbey, c'est-à-dire à l'époque de ses parents, puis ensuite ?
Nous nous référons essentiellement à l'ouvrage de Jean-Jacques Courtine et Claudine Laroche : Histoire du visage, XVI° - début XIX°siècle, 797 dont nous tirerons ce qui peut nous être utile pour comprendre comment les parents de Barbey ont peut-être pu, imprégnés de cette théorie, lui chanter si souvent qu'il était laid, en sous-entendant tellement de conséquences douloureuses...
La physiognomonie fut en effet l'objet d'un vif intérêt à deux époques en France : début XVI° siècle jusqu'en 1660, et de 1780 à 1850, c'est-à-dire en plein dans les années d'enfance de Barbey.
Au début, la physiognomonie est une science médicale, divinatoire, astrologique. La complexion est l'unité complexe des traits physiques et mentaux propres à chacun, attribués par le destin. Cela se rapproche des présages tirés des noms, de la race, etc.
De grands ouvrages : La civilité puérile, d'Erasme, ou L'art de connaître les hommes, 1660, de Cureau avec des planches, expliquent l'utilité de cette science de savoir lire l'âme des hommes sur leur extérieur. Cureau de la Chambre, par exemple, médecin, courtisan et physionomiste, exerçait auprès du roi Louis XIV une sorte de fonction divinatoire pour juger des postulants : " Car la nature n'a pas seulement donné à l'homme la voix et la langue pour être les interprètes de ses pensées, mais dans la défiance qu'elle a eue qu'il pouvait en abuser, elle a encore fait parler son front et ses yeux pour les démentir, quand elles ne seraient pas fidèles. En un mot, elle a répandu toute son âme au-dehors, et il n'est point
besoin de fenêtre pour voir ses mouvements, ses inclinations et ses habitudes, parce qu'elles
paraissent sur le visage et qu'elles y sont écrites en caractères si visibles et si manifestes. " 798
Les textes du XVI° siècle citent d'ailleurs des preuves de la valeur de la physiognomonie : Hippocrate devinant Perdicas ; Aristote conseillant Alexandre ; Zopyre découvrant la marque d'un caractère violent et d'impulsions grossières sur le visage de Socrate ( lequel répondit : " il a raison, ceci est en effet mon caractère. Mais quand je vis que mes dispositions étaient mauvaises, je me suis gardé de les suivre, et ma raison l'a emporté sur mes passions. Le philosophe dont la raison ne commande pas à ses passions799 n'est pas philosophe. " Raconté par Cicéron, De Fato, V, 10)

" La physiognomonie antique fait ainsi du rapport entre l'âme et le corps une relation entre le dedans et le dehors, le profond et le superficiel, l'occulte et le manifeste, le moral et le physique, le contenu et le contenant, la passion et la chair, la cause et l'effet. L'homme possède deux faces dont l'une échappe au regard : la physiognomonie veut y suppléer en tissant un réseau serré d'équivalences entre le détail des surfaces et les profondeurs occultes du corps. La science des passions est une science de l'invisible. " 800

Elle fonctionne en se servant des analogies et du symbolisme des adjectifs par rapport aux êtres. Le taureau est coléreux, donc un homme qui ressemble un peu à un taureau sera coléreux (12). Tout le visible, l'extérieur, devient sujet à observer, et sert ensuite de possible symbole pour l'intérieur invisible, (de même que pour la médecine et les médicaments tirés des plantes et minéraux). Le "corps est indice et langage de l'âme. " In facie legitur homo "
Puis elle devient plus scientifique : l'astrobiologie est décriée, et ce n'est pas tant le visage qui intéresse maintenant que la figure (c'est-à-dire la représentation de l'homme intérieur à travers un ensemble d'indices corporels et extérieurs). L'individu est plus libre d'être, mais il est aussi plus sociable et doit se contrôler d'autant plus.
" Manuels de rhétorique, ouvrages de physiognomonie, livres de civilité et arts de la conversation le rappellent inlassablement du XVI° au XVII° siècle : le visage est au coeur des perceptions de soi, des sensibilités à l'autre, des rituels de société civile, des formes de politique. " (page 13, J.J.Courtine Histoire du visage) Avec la montée de l'individualisme s'affirme la prééminence de l'individu, incité à l'expression personnelle ; or l'individu est indissociable de son visage, traduction corporelle de son moi intime ; et comme l'homme craint donc de se révéler, il apprend, paradoxalement, à se voiler, dans les lois de sociabilité que suit l'honnête homme... Si bien que l'on arrive au paradoxe de l'individualisme : " la société intimiste favorise l'incivilité. "801802. Le narcissisme est alors, bien loin d'une libération permettant le plaisir, une activité ascétique : en psychologisant toutes les relations, en croyant supprimer conventions et artifices, il entrave paradoxalement les pouvoirs expressifs de l'individu.

Avec l'intensification du rationalisme, on pourrait croire que la physiognomonie va disparaître. Il n'en est rien. On cherche simplement des méthodes plus scientifiques pour la fonder : c'est la métoposcopie (14) : sémiologie de la marque. Entendons bien le mot " marque ": ce n'est pas une ride, mais un signe posé sur le visage, durable autant que l'individu, qui équivaut à son destin... Cela sert de véritable preuve pour certains :
" Aussi Messieurs les Jurisconsultes (aussi bien avisés que doctes, sachant bien que comme le visage est le montre des vertus, qu'aussi l'est-il des vices) ont différé tel poids aux signes tirés de la face, que lorsque plusieurs criminels sont prévenus de quelque forfait, s'il est question d'en tirer la vérité par la violence, ils donnent la torture au plus difforme d'aspect de visage, selon les préceptes de leur doctrine. "803
Cependant, heureusement, on prend aussi de plus en plus conscience que l'âme se lit simplement sur le visage sans qu'il y ait forcément de lien entre l'apparence formelle et l'âme. C'est le moment où l'on parle tant des passions, contre lesquelles la raison doit, ou non, se rebeller...
" Le visage est ainsi métonymie de l'âme, la porte fragile de sa demeure, l'accès - comme une fenêtre entrouverte - par où la contempler, mais d'où aussi bien elle peut surgir, la voie des passions. (...) Le visage, miroir de l'âme car " proche " de celle-ci. (...) Le visage est la métaphore de l'âme : il est sa condensation, son " tableau raccourci ", comme il était son déplacement, le chemin de sa demeure. (...) Le visage est la figure de l'âme " expliquent Jean-Jacques Courtine et Claudine Laroche 804 Le visage n'est plus le miroir de l'âme, mais l'expression physique des passions. L'homme spirituel doit être simplement " localisé " dans le corps humain qui ne le traduit plus.
Un exemple de cette force de l'âme qui transperce notre corps et va bien au-delà :
" quand nous baissons les yeux à quelqu'un, il semble que par iceux nous en touchions l'âme: c'est par l'âme que nous regardons. (...) Les yeux, comme ferait une table rase et transparente, reçoivent la partie visible de l'âme et la font passer au dehors ; ainsi arrive-t-il que la grande pensée rend les yeux comme aveugles parce que la vue se retire au-dedans. " 805
En 1603, G.B.Della Porta donne de judicieux, et très moraux, conseils : " Si quelqu'un vient à consulter le miroir pour s'y voir, ayant remarqué que son corps a une très excellente constitution, qu'il prenne soin que la dignité de son corps ne soit pas souillé par l'enlaidissement de ses moeurs ; et celui qui apercevra aux signes de son corps que son âme n'est nullement recommandable, qu'il s'efforce diligemment de récompenser par l'exercice de la vertu les mauvais signes du corps. "806
A la fin du XVII°siècle, la physiognomonie est sur son déclin : on a réalisé la vanité des apparences, à cause de toutes les contrefaçons qui ont pullulé puisqu'on enseignait comment ressembler à un honnête homme ! La sincérité est une valeur à la hausse. On comprend aussi l'inquiétude de cette époque : comment se tenir? : d'un côté, tyrannie individuelle de l'authenticité et de l'autre, exigence de la vie sociale plus policée, l'art du " commerce ", la maîtrise de soi.
De plus en plus, et jusqu'au milieu du XVIII° siècle, la physiognomonie est traitée par les savants de superstition... et par les moralistes chrétiens ou non, de perversion puisque la raison doit plutôt s'efforcer de dompter toutes les passions. Buffon la contredit aussi : ce sont les balbutiements d'une autre science : l'anthropologie.
Mais voici qu'elle renaît, vers les années 1780, 807provoquant un nouvel engouement.
Au XIX° siècle, le physique, le matérialisme, vont étendre leur domination sur l'invisible. La photographie (et tous les arts qui s'en rapprochent) est d'ailleurs une des plus expressives concrétisations, presque une métaphore, de ce siècle biface. C'est dans les deux directions (comme toujours d'ailleurs), le matériel et l'immatériel, que la physiognomonie étend son champ d'appréciation.
En même temps plus scientifique et rationnelle, et pourtant au-dessus de la rationalité, la physiognomonie se montre soumise à l'ordre de la raison ; si elle glorifie le sentiment et exalte le visage expressif, elle se voue à l'observation du visage organique qui le traduit. C'est le triomphe de l'anatomie, dans le sillage duquel se glisse cette science rajeunie.
C'est Lavater qui initie cette nouvelle forme d'études : il décrit en 25 subdivisions les caractères correspondant aux trois formes de front humain.
Toutefois une crise la divise de force, en deux voies : l'étude objective de l'homme organique, et l'écoute subjective de l'homme expressif. Comme on ne demande plus la maîtrise de soi comme au XVII° siècle, il y a division entre l'extérieur de l'homme qui veut bien être mesuré et dépeint, et son for intérieur qui lui reste plein de surprises. Cette division est ce qui annonce l'homme moderne : alliance baroque du crâne et du sentiment chez Lavater, a-t-on pu dire. Facialité musculaire et osseuse, et face sensible et expressive...
En ce XIX° siècle si positiviste, les titres de certains livres sont significatifs des directions que prennent les recherches sur cet être bizarre qu'est l'homme : Sir Charles Bell propose L'anatomie et la philosophie de l'expression, (1806), le docteur Burgesse : La physiologie ou le mécanisme de la rougeur (1839) ; J-G.Cabanis traite des Rapports du physique et du moral de l'homme (1802) et affirme que la physiologie, l'analyse des idées et la morale ne sont qu'une seule et même science : la science de l'homme ; X.Bichat fait part des ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort (1800), dans lesquelles il voudrait établir les rapports entre la vie organique (les passions) et la vie animale (l'entendement).
Telles les théories et le nom de mongolisme donné par le Docteur Down, la controverse de Graciolet et Broca sur les Grosses têtes et les mesures du cerveau ; les théories de Louis Agassiz sur le polygénisme ; les théories de Christophe Meiners sur les différences entre les Caucasiens et les Mongols.
Or le XIX°siècle est aussi le siècle des Révolutions, des débuts de la sociologie. La physiognomonie va trouver - une fois de plus- une utilité imprévue...
En voici une illustration : J.J.Sue la trouve bien pratique dans ses conseils physiognomoniques destinés aux peintres : " Dans les tableaux, le Français, le Circassien, paraîtront avec la beauté qui est propre à chacun, tandis que le Groenlandais et le Calmouk offriront un visage d'une largeur difforme, avec de petits yeux et deux trous808au lieu de narines ; et dans le Caraïbe, on distinguera un crâne aplati par en haut et des yeux inanimés "809On pourrait dire que l'eugénisme guette les philanthropes!
D'autre part, elle est utile pour savoir la vérité, (y a-t-il des traîtres?), surtout dans les temps troublés et à retournements... Etrange amour du prochain : aimer l'homme, c'est le démasquer ; on invente la naturalisation, non seulement des animaux au Jardin des Plantes, mais encore celle des humains dans des classements sociaux, qui officialisent une sorte de privilège de naissance, de la race. C'est toujours le même rêve utopique (?) de l'harmonie des corps et des visages.
Ainsi invente-t-on même la mégalanthropogénésie : l'art d'identifier chez l'enfant les signes précurseurs du grand homme ! Un livre de Robert Le Jeune reprend un sujet de préoccupation courant à l'époque, avec les maladies héréditaires et congénitales, les débuts de l'hygiène, du sport etc. : " savoir faire les meilleurs enfants " : avec un titre impossible : c'est l'Essai sur la mégalanthropogénésie, ou l'art de faire des enfants d'esprit qui deviennent des grands hommes ; suivi des traits physiognomoniques propres à les reconnaître, décrits par Lavater, et du meilleur mode de génération. Publié à Paris, 1801.
Lavater va plus loin encore et propose d'arracher aux hommes les plus laids les enfants qui en sont le portrait vivant ; d'élever ces enfants dans une institution publique bien tenue ; puis de les placer dans des circonstances qui favorisent la pratique de la vertu, et enfin de les marier entre eux. A la cinquième ou sixième génération, on aura " des hommes de plus en plus beaux (...) Cette beauté progressive se remarquera non seulement dans les traits de la figure, dans la configuration osseuse de la tête, mais aussi dans la personne entière, dans tout son extérieur. "810
Cela ouvre la porte à l'eugénisme. 811
D'un autre côté, le XIX° siècle est aussi celui de l'attrait vers ce qui est - encore - inconnu. Tout ce qui est invisible, mystérieux, unique, individuel intrigue et attire
puissamment même et surtout les savants. " L'individu s'approfondit et se structure. A l'homme général, (...) et serein des Lumières, le romantisme oppose la singularité des visages, l'épaisseur de la nuit et des rêves, la fluidité des communications intimes, et réhabilite l'intuition comme mode de connaissance. "812
Là aussi, la physiognomonie va prendre pied : c'est l'intuition qu'on voudrait pouvoir capter, définir et reproduire... La physiognomonie arabe se fonde sur la firasa : pratique du coup d'oeil et art du détail ; un usage de l'intuition perceptive qui infère des détails du visage et du corps - un mouvement furtif du regard, un trait à peine perceptible de la morphologie du nez, tel espacement infime des dents, - la vérité d'une âme ou les secrets d'un coeur. C'est une pratique en même temps naturaliste et astrologique. La " sensation " est semblable à celle d'un coup de foudre.
Lavater célébrera, lui, de même, le " flair " du physignomoniste, ce talent personnel, cette intuition fulgurante qui met aussitôt un visage à nu. Lavater dit qu'on naît physiognomoniste.
Il n'empêche que la physiognomonie rend l'homme esclave de son physique et de l'apparence qu'il " livre " véritablement aux autres. Le physiognomoniste peut, avec raison, faire peur à ceux qu'il regarde !
Cette fascination pour la physiognomonie sera cependant générale jusque dans les années 1850. " C'étaient des regards protoethnologiques " selon Véronique Grappe-Nahoun, qui ajoute " La physiognomonie est une résolution sans scrupule de l'énigme esthétique qui a, pour longtemps, ridiculisé tout regard sur un corps au plan scientifique. "813
Barbey en subit donc l'influence, tout petit, nous le supposons, puis, c'est une certitude, prit à son compte certaines de ses idées, et évolua nous verrons comment.
Barbey, que ses parents trouvaient laid, reçut donc de plein fouet les idées de Lavater : Lavater dont le premier livre sur la physiognomonie date de 1772 était entièrement traduit en français en 1781, et connut ses plus grands succès surtout en 1803 (cf. Une ténébreuse affaire 814) Tout son milieu social, aristocratique et romantique, est persuadé, de naissance, pourrait-on dire, de l'exactitude de ce système fondé sur l'hérédité et qui met dans un ordre consécutif les ressemblances physiques et sociales : les traits raciaux sont un héritage qui signe les droits que l'on a à être noble ; la finesse de la peau, le nez racé, les attaches élégantes, la haute taille etc. sont des signes physiques qui ne trompent pas et révèlent le bon droit, harmonieux, du lignage à un rang social et matériel précis815.
Il en va exactement de même pour l'intelligence et le caractère.
L'aspect traduit les capacités intérieures de tout homme et donc ses droits, et réciproquement (mais l'aspect est antérieur chronologiquement). La physiognomonie a pour vocation de décrypter tout cet ensemble complexe qui recouvre tout l'homme. Le corps recouvre exactement toute l'âme.
Le corps n'a donc pas d'importance en lui-même : il ne peut être qu'au service des réalités plus hautes et plus complexes qui sont acquises, ou imposées de naissance, race, dons ou défauts divers, de toutes sortes et de toutes essences.
Barbey fut donc élevé dans ces idées, qu'il les maudisse ou non : c'était la réalité... Il était grand, c'était un signe de race, mais il était laid, c'était signe d'un défaut... Nous verrons cela plus en détail dans le chapitre qui traite de l'image de Barbey.
Il accepta donc ces idées, sans penser que ce n'était que des idées peut-être, et même les fit siennes.
Le dandy d'ailleurs, loin de se révolter contre ces théories-là, ne fait que les adapter : il n'a pas vraiment de corps : ce qui compte, c'est l'enveloppe (peau ou habits) de ce corps, plus que la vie physique interne bouillonnante du corps.
L'enfant angoissé de savoir le pourquoi, curieux des autres, dut avoir bien souvent aussi envie de se servir de ces indices, pour comprendre et deviner. Son esprit critique jugeait. Il voyait les écrivains adopter ces idées : Balzac aussi s'y est intéressé816. G.Sand aime Lavater817 ; Pichot aussi qui publie la traduction des oeuvres complètes de Byron, décrit le charme de Byron : " Sa belle chevelure noire, ses yeux ardents et expressifs, la pose élégante de sa tête, la proéminence de son front, et tous les traits de son visage, faits pour peindre la passion et les sentiments, auraient offert à Lavater un sujet digne de ses observations. (Note : Nous avons vu à Londres, chez lady A, un buste fort ressemblant de Lord Byron, placé à côté
de celui de Walter Scott, dont le front seul a peut-être quelque chose de plus imposant encore. Le docteur Gall y eût remarqué avec intérêt que l'organe le plus développé dans ces deux têtes est l'organe de la combativité ou des guerriers. Si ces deux poètes n'étaient pas tous deux boiteux, qui sait si l'Angleterre n'aurait pas eu deux généraux de plus et deux poètes de moins? Walter Scott et Byron aiment également les chevaux, les chiens, les armes etc. " 818
Quand il commence à écrire, Barbey croit sans nuances et fortement dans l'unité significative et essentielle entre le corps et l'âme (sans bien savoir d'ailleurs qui commande à l'autre).
Quelques exemples :
Sa façon de parler de son style montre qu'il cherche à être " un " : il veut un style " tout muscles, nerfs et moelles " 819 ; il avait écrit à propos de George IV : " Coeur putréfait, esprit vieilli, boisseau de lymphe malsaine " 820 : ces métaphores montrent bien comme le corps dirige - en les freinant ou en les laissant libres - pour ainsi dire les facultés du... reste! En fait ceci sent un peu son matérialiste.
Le portrait de la Grande Mademoiselle n'est pas fidèle, croit-il, parce qu'il "contrarie un peu les idées qu'on a à distance de Mademoiselle (...) tout cela a un faux air de Mme Sand quand elle était jeune.... C'est là ma raison de douter de la ressemblance du portrait."821
Autre exemple : volontaire et inspiré, Paul Delaroche peut, en conclusion et selon Barbey, être comparé à Napoléon : " Napoléon, ce terrible artiste, avait l'inspiration et la volonté à un degré égal, et ce n'est pas tout à fait pour rien que Paul Delaroche ressemblait de visage à Napoléon. "822
Mais on sent Barbey se libérer petit à petit de cette tyrannie d'un corps signifiant et outrepassant ses droits.
Ainsi, une étude à propos d'un livre de l'abbé Monnin sur le Curé d'Ars (15), en 1860 lui donne l'occasion d'une remarque pleine de finesse qui met en valeur le rôle déterminant de la volonté dans la personnalité : " Sans ce don des pleurs de l'amour qu'avait eu comme lui Sainte Thérèse, et sans ce sourire de la charité qui avait fleuri autrefois sur les lèvres de saint François de Sales, savez- vous à qui il eût ressemblé, ce Curé d'Ars, dont l'abbé Monnin a
publié un portrait, si stupéfiant, à la tête de son histoire?... Tenez-vous bien! Il eût ressemblé à Voltaire. Dieu, qui se joue de tout, et qui veut nous montrer comme toute apparence est vaine, n'a-t-il pas mis le coeur de son meilleur ami derrière les traits de son ennemi le plus implacable ? Oui! Le curé d'Ars ressemble à Voltaire comme Saint Vincent de Paul ressemble à un satyre, mais chez tous les deux, le saint a tué la bête, - chez l'un luxurieuse certainement, chez l'autre peut-être cruelle.
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En effet, pour l'observateur qui étudie cette étrange figure du Curé d'Ars, avisé, futé, très fin au fond, malgré la sublimité des vertus que son âme avait contractées, pour qui lit ces réparties spirituellement vengeresses de son humilité, qu'il adressait à ceux qui la persécutaient de leurs compliments et de leurs hommages, et dont l'abbé Monnin, qui n'oublie rien, a égayé doucement son récit, il est hors de doute qu'elle ne mentait pas, cette physionomie de Voltaire, et que, sans Jésus-Christ, le curé d'Ars aurait été un de ces esprits charmants et mordants comme les aime le monde, au lieu d'être une âme angélique devant Dieu. "823
Ainsi se termine l'article, Voltaire (16) et les Lavatériens K.O., qui oubliaient trop la primauté de l'esprit sur le corps. Le corps n'est plus qu'une coquille dans laquelle se trouve une âme qui s'en est libérée- ici grâce à la Foi et la Charité.
Stanislas Poniatowski lui donne l'occasion, en 1875, de reparler de Lavater, mais n'est-ce pas plutôt un artifice de style : " Le front carré, qui est le front de la sagesse selon Lavater, a, chose singulière, les lignes rectes du front de Catherine II. Est-ce pour cela qu'elle l'a couronné? "824
Mais on sent en effet progressivement une confiance moindre dans cette science aussi bien dans les articles, que dans la façon de décrire les personnages des romans ou des Mémoranda. Il trouve même quelques contre-preuves ; par exemple, il note dans les Disjecta membra : "Une objection à Lavater : - Commode avait le visage de Marc-Aurèle ".825
Lui qui se prenait pour un émule de Lavater, pense parfois même dépasser son maître puisqu'il se méfie de Marmor : " Sa lèvre rasée était d'une immobilité à désespérer Lavater et tous ceux qui croient que la nature d'un homme est mieux inscrite dans les lignes mobiles de sa bouche que dans l'expression de ses yeux. "826 Ce signe même est un signal pour le disciple plus inspiré qui ajoute de plus en plus à la physiognomonie, une " autre " science.
Complémentairement à la physiognomonie, il s'intéresse en effet aussi beaucoup, - et de plus en plus, - à la physiologie, à l'influence du corps sur l'esprit. Il se dit presque médecin et lit de nombreux livres de médecine.827
Pour lui-même, lorsque l'esprit ne va pas, il fait aller de force son corps, pensant que l'esprit suivra. 828
Lorsqu'il cherche à faire un ouvrage sur Brummell, il demande à Trebutien de répondre à ces questions : " Quel est son tempérament? lymphatique, sanguin, ou bilieux? J'ai besoin de son portrait physiologique. Avec son portrait physiologique, j'aurai tout."829
De même à Jesse James, il réclame " son830 portrait physique et quelques anecdotes" En somme autant de détails extérieurs que possible. Quand il s'agit de Brummell, " la manière dont il se coupait les ongles est importante. " " L'âme se mêle à tout" disait Mme de Staël. 831
Lorsque Barbey prépare son Des Touches, nous l'avons vu, il souhaite des détails sur le physique : " Quel était ce d'Aché? Son caractère, son tempérament, son physique, (son physique surtout, le physique est une clef pour moi!) son âge. (...) Même chose pour la Vaubadon. Je voudrais une exactitude pointilleuse ! Qu'on me dît par exemple, - elle avait une tache et un petit bouquet de poils sur la lèvre supérieure, si elle l'avait. Même chose pour Mlle de Montfiquet. " 832
Dans Le Dessous de cartes, il est fait aussi allusion à la physiologie : Le physique de tous les personnages a son importance comme révélateur prophétique. Et le "conteur " insiste beaucoup sur cet aspect en demandant son accord à un docteur " dont le beau crâne chauve renvoyait la lumière d'un candélabre que les domestiques venaient, en cet instant, d'allumer au-dessus de sa tête ", ce qui, et en quelque sorte le plus sérieusement du monde, garantit à ce docteur Beylasset (= " bel assez ") tout le sérieux possible... docteur qui opinera souvent d'ailleurs aux analyses du narrateur : " Si l'on jetait, docteur, (...) sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards physiologistes, - comme vous en avez, vous autres médecins, et que les moralistes devraient vous emprunter, - il était évident que tout, dans cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette ligne hortensia passé qui fermait ses lèvres "833... Tout devait rester dans l'intérieur de ce type d'organisation contractile pour qui il y a une jouissance du masque... et dont le narrateur prétend faire une étude à la Cuvier, ajoutant que cette femme était mue par " la toute-puissante volonté, qu'à la réflexion, j'ai reconnue en elle depuis que l'expérience m'a appris à quel point le corps est la moulure de l'âme... "834
C'est donc l'âme qui informe le corps et le modèle : le corps peut par conséquent révéler des choses sur l'âme, mais c'est l'âme qui domine le corps chronologiquement et éthiquement. Et, en fait, malgré ce corps de glace qui ne révèle qu'après ce que l'âme pouvait cacher, personne n'avait à l'époque compris ce que cachait ce corps qui montrait seulement qu'il cachait : " La toute-puissante volonté (...) n'avait pas plus soulevé et tendu cette existence encaissée dans ses tranquilles habitudes, que la vague ne gonfle et trouble un lac de mer, fortement encaissé dans ses bords. "835
Ce que note Barbey est contradictoire : Mme de Stasseville a un physique qui montre qu'elle cache alors qu'elle ne cache pas encore : il montre qu'elle a les capacités de cacher, qu'elle ne fait que sous-employer, sans doute, pour le moment. Elle connaît le " bonheur de vivre la tête lacée dans un masque " 836, bonheur inconnu des natures le coeur sur la main. Son corps alors révèle-t-il, dans l'absolu, comme le disent les théories de la physiognomonie ou de la physiologie ? En somme, il s'agit de la même problématique, pour cette Diabolique, que celle du " je mens toujours ". Et Barbey peut appliquer cela à tout ce qui est masqué. 837Y compris à lui-même, en tant que dandy, ou homme sensible se masquant etc. Se masquer pour faire souffrir ou s'offrir un plaisir défendu, n'est pas la même chose que se masquer pour souffrir, faire plaisir, ou se faire plaisir, mais avec pudeur. L'emploi des mots permet ici de bien faire la différence inconsciente presque entre ces différents types de masques.
Mais ce flottement à propos de la valeur réelle des symptômes qu'offre le corps, Barbey peut aussi le vivre à son propre sujet sans masque : il a un idéal en lui, il est converti, il est idéaliste etc. et en même temps, son physique qui lui colle à la peau ne colle pas à sa réalité intime la plus profonde. N'est-ce pas alors que son corps, au lieu de révéler son âme, la masque ?
Progressivement Barbey va contester la puissance du corps congénital sur l'âme, puis des chromosomes héréditaires sur l'âme... ( si on nous permet cet anachronisme humoristique) et n'oublions pas qu'il va les contester en tant que " médecin et physiologiste " !
Ce qui l'amène à évoluer dans sa conception : d'un côté les harmonies du corps avec l'âme sont spectaculaires, passionnantes, émouvantes, et combien romantiques et idéalistes... mais, d'autre part, on peut aller encore plus loin dans le spectaculaire et le passionnant en montrant aussi des oppositions inattendues et théâtrales entre le corps et l'âme, qui seront les exceptions, - sensationnelles et très propices à des romans -, à la théorie de Lavater (si on l'accepte pour intéressante, voire vraie!). Barbey jouera sur les deux tableaux. Naturel, ou habileté?
Le corps est important pour connaître la personne. Mais comme " second couteau ", au service de la personne tout entière.
Lorsque Barbey parle d'Eugénie, il donne des détails presque cruels sur sa laideur, et fait ainsi ressortir la beauté de son âme.
Par contre, il trouve beau Maurice de Guérin.
A la mort de Maurice, il regrette vivement que l'on n'ait pas de portrait de lui à mettre en tête de ses oeuvres. : " Hélas! non, mon très cher, jamais. Par ce côté, la gloire de notre ami sera incomplète, car les portraits entrent dans la gloire.
La Gloire n'a toute sa vanité ou sa réalité que quand elle est la souvenance bien nette de ce qui fait ou fut un homme, c'est-à-dire de son âme et de son corps. La Gloire est femme. Elle veut le corps aussi. Et d'ailleurs le corps éclaire l'âme, comme l'âme fait rayonner le corps. Il y a là une double lumière, utile même aux jugeurs les plus forts et les plus profonds. Ah! c'est dommage, et grand dommage, - même pour l'estime future de son génie, - que nous n'ayons pas le moindre croquis de Guérin! En le voyant, on l'aurait mieux compris. " 838 L'objectivité et le plaisir que Barbey prend à parler de la beauté de Guérin, chez qui il trouve l'harmonie du corps et de l'âme, rendent encore plus saisissant ce qu'il dit au sujet de sa soeur, si laide.
Cependant, chez le frère et la soeur si dissemblables, une fois morts, Barbey a trouvé un exemple de corps signifiant, c'est-à-dire dominé par l'âme. " Le corps éclaire l'âme " doit être compris comme " le corps permet à l'oeil de mieux comprendre l'âme invisible ", et " l'âme fait rayonner le corps " donne encore une fois la primauté à l'âme sur le corps. Il n'y a plus de ressemblance corps-âme, mais opposition complémentaire.
Chez Maurice, le beau corps montre la belle âme. La belle âme, chez Eugénie, est montrée d'abord malgré un corps laid, vivant ; puis, quand Barbey aura changé, et qu'Eugénie sera morte, la belle âme d'Eugénie sera montrée par son corps laid... Eugénie de Guérin est devenue certainement pour Barbey un exemple extraordinaire de cette harmonie entre le corps et l'âme chrétienne : le physique est alors la métaphore du moral chez une âme d'élite. C'est que la mort de l'une et la conversion de l'autre sont passés par là.
Lorsqu'il veut faire le portrait d'Eugénie de Guérin, avec Trebutien, il est presque dans l'incapacité physique de supprimer le fait indéniable - et pour lui primordial - qu'Eugénie était laide : cela le bouleverse de censurer ainsi la réalité, pour ne pas choquer, en particulier, sa soeur Marie de Guérin, comme nous l'avons vu. 839
Il est intéressant de noter l'importance que Barbey accorde au physique d'Eugénie, lui qui refusera qu'on parle de détails personnels le concernant... Quelle signification accordait-il donc à celui, si particulier, d'Eugénie? celui d'être son âme incarnée, un corps où les symboles fonctionnent à plein, à peine un corps ! Et peut-être peut-on ici distinguer une trace de cette espèce de jansénisme qui, comme un beau corps est tentation, fait de la laideur le signe de la spiritualité : " le mot de " tête de mort " qui la peint d'un trait, cette tête maigre, décharnée, ascète, mais où l'âme jouait dans la finesse bleue du regard et la suavité du rictus. "840
Encore Barbey pense-t-il que lui sait pourquoi cette laideur est intéressante, alors que d'autres ne verraient pas la signification profonde de cette laideur... d'où l'impression de manquer le portrait " explicatif et complet " qu'il doit à Eugénie s'il se tait sur son aspect. Il revient sur cette frustration dans une lettre un mois après, et l'on y sent déjà moins l'unicité entre le physique et le moral : il y a entre le corps et l'âme un monde de différence. : " je la grandis de rage de ne pouvoir la faire comme elle était avec ses défauts, sa maigreur, sa laideur, les petites pailles de la femme, les taches de ce rubis balais ! Je fais bien plus une statue qu'un portrait et cela forcément vu les petits préjugés, les sensibilités et le manque d'intelligence artiste, auxquels nous avons affaire ! et c'est le diable cela! Je suis bien plus peintre que sculpteur et portraitiste que tout! Un portrait profond, à la Léonard (la Joconde, il ne lui a pas donné de sourcils à elle, parce qu'elle n'en avait pas! Soderini) un portrait avec ses réalités abordées audacieusement, la vérité inflexible, divine et cruelle, la laideur touchante et multiple et l'idéal planant au-dessus! Voilà ce que j'aurais voulu !!! "841
Il semble réaliser que tout symbolisme " forcé " est pervers, signe de perversité de l'intelligence. D'où sa confidence personnelle à propos du portrait final d'Eugénie : "Pour qui croit à la forte influence de la race sur le caractère, le génie et la beauté des hommes (et je suis de ceux qui ont cette faiblesse)... "842 On sent bien ici que Barbey perçoit nettement la faiblesse romantique de ces théories auxquelles un besoin esthétique d'apparence harmonieuse entraîne souvent : ces coïncidences sont beaucoup plus rares qu'il ne le pensait. Et l'harmonie entre le physique et le reste est d'autant plus précieuse qu'elle est rare : ce n'est plus la loi générale.
Eugénie est transparence pure : son corps incarne son âme. Chose rare dans la vie réelle. Le diabolique, c'est quand l'âme veut ne pas transparaître dans le corps : c'est le masque, énigme et sphinx. C'est là qu'on atteint les limites de la physiologie : Marmor est impassible et c'est son impénétrabilité qui inquiète ; Mme de Stasseville est une organisation centrée sur la
volonté et l'intériorité ; mais à la fin, on découvre que le masque le pire est celui d'un visage
comme celui d'Herminie peut-être qu'on n'avait même pas soupçonné (à moins qu'elle n'ait été réellement innocente ?)... La physiologie n'est-elle donc qu'une science de l'apparence, apparence de science elle-même ? Barbey commence à moins avoir confiance dans les traductions données par cette science de l'observation.
Il en tire les conclusions pratiques, à moins que la pratique ne l'amène également à réviser ses théories. Il y a souvent des interactions difficiles à cerner entre le vécu et la théorie. Nous le voyons très bien à propos du Des Touches : lui qui réclamait d'abord à cor et à cri des détails physiques sur les personnages, les raie d'un trait de plume : " Du reste, je ne suis pas le terre-à-terre de l'histoire dans le Roman que je projette. Il y a mieux que la réalité, c'est l'idéalité qui n'est, au bout du compte, que la réalité supérieure ; la moëlle des faits plutôt que les faits eux-mêmes, le mouvement de la vie plutôt que les lignes de la vie, la physionomie plutôt que les traits. "( Correspondance III, page 184, 3 janvier 1853.)
A partir des années 1850-1855, on assiste donc à une modification des impressions et de la pensée de Barbey.
Il croyait que le corps emprisonnait et déterminait l'âme, ayant encore en lui, de façon peut-être inconsciente, les conceptions de son milieu social, (une noblesse, petite certes, mais conservatrice,) et de son milieu religieux qui a déformé la place du corps dans un sens assez janséniste et presque manichéen... L'humiliation injuste d'avoir un corps laid en était d'autant plus grande.
Puis il a tout doucement évolué : ce n'est plus le corps qui coince et détermine l'âme, mais, - idéalisme et romantisme aidant -, l'âme peut diriger le corps, et nous pouvons décider de ne pas dépendre de notre corps si notre corps est " diabolique". On le voit chercher à avoir l'esprit, la plume, la verve etc. aussi musclé, résistant, sain, etc. que le corps, et ses expressions pour le style vont tendre constamment à donner du corps à son expression, à ses histoires etc. Autrement dit, le corps prend petit à petit son importance de réalité concrète car il devient libéré de la symbolique fausse imposée. Barbey a plus confiance dans les possibilités de liberté : l'âme peut changer le corps, autant que l'inverse. Il se rend compte que l'apparence extérieure du corps n'est pas en relation obligatoire avec l'intime de l'individu, ni en corrélation avec ce que ressentent les autres en le voyant : il prend conscience que le corps n'est pas le lieu-prison de relations automatiques selon les catégories du beau et du laid. : Vellini, Jéhoël, La Croix-Jugan sont des exemples qu'il donne.
Lui-même, nous l'avons vu, s'est d'abord senti, à cause de son éducation, dans un certain corps laid aux yeux des autres -. Puis il a pris du recul et s'est senti " prisonnier " de ce corps dont il ne voulait pas et qui imposait aux autres, - et même à lui - une conception de lui dont il ne voulait pas... et qui, s'est-il mis à penser, ne le reflétait pas. Puis il a voulu le mater, ce corps, s'en servir, le mettre au service de l'intelligence. Et enfin, une fois qu'il a pris conscience que ce corps ne détermine rien, il veut bien s'en occuper comme d'un bon serviteur et accepte de se libérer du dandysme au nom de l'amour. La "tragédie de l'homme emprisonné dans un monde matériel " 843 va avoir un dénouement plus heureux que l'exposition ne le laissait prévoir. Il y a un rayon de liberté qui luit.844
Comme le remarque judicieusement Brian G.Rogers 845 : " le corps est le centre de l'univers aurevillien entre le matériel et le spirituel. " L'âme se distingue mal du corps dans cette " fusion d'argile et d'éther qu'est l'homme." Cela veut dire que Barbey se détache de l'aspect concret du corps comme voulant refléter une réalité réaliste : son réalisme est un réalisme de reconstruction, et il s'agira d'âmes à travers les corps. Dans les Diaboliques, selon Wanda Bannour, les deux se réunissent : " C'est la même intensité qui flamboie dans le déchaînement érotique et dans l'extase mystique (...) il ne nie nullement l'enracinement charnel de l'amour, il fait de l'extase mystique la fine pointe en laquelle la chair se prolonge et s'accomplit."846Il y a "identité d'essence entre le charnel et le spirituel "
Enfin vient le moment où corps et âme volent enfin de leurs propres ailes.
Dans Le rideau cramoisi, le narrateur semble contester la physiologie la plus évidente : "Leur fille, il était impossible d'être moins la fille de gens comme eux que cette fille-là! Non pas que les plus belles filles du monde ne puissent naître de toute espèce de gens. J'en ai connu... et vous aussi, n'est-ce pas? Physiologiquement l'être le plus laid peut produire l'être le plus beau. Mais elle! entre elle et eux, il y avait l'abîme d'une race... D'ailleurs, physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot pédant, qui est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que pour l'air qu'elle avait et qui était singulier dans une jeune fille aussi jeune qu'elle " 847.
Même remarque dans Le Plus bel Amour : " Ravila avait eu cette beauté particulière à la race Juan, cette mystérieuse beauté qui ne procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l'humanité. "848 Il est curieux de constater que la petite masque ne ressemble pas non plus du tout à sa mère, mais qu'elle en est doublement aimée : " une enfant chétive, parfaitement indigne du moule splendide d'où elle était sortie, laide, de l'aveu même de sa mère, qui ne l'en aimait que davantage. "849 Ces trois personnages ne ressemblent pas aux parents, ni pour le physique, ni pour le tempérament.
Dans Le Bonheur dans le Crime, le docteur Torty raconte qui est cette belle dame si fière et révèle son origine. Cela surprend son auditeur, et le docteur philosophe un peu : " Ah! Il ne faut pas regarder aux origines, pas plus pour les femmes que pour les nations ; il ne faut regarder au berceau de personne. Je me rappelle avoir vu à Stockholm celui de Charles XII, qui ressemblait à une mangeoire de cheval grossièrement coloriée en rouge, et qui n'était même pas d'aplomb sur ses quatre piquets. C'est de là qu'il était sorti, cette tempête! " 850
Barbey conteste donc rien moins que la ressemblance des parents avec leurs enfants! et la ressemblance du bébé avec l'homme qui se fait librement.
Par contre, il retiendra la notion de race ou de type. Pourquoi?
La duchesse est " un des plus beaux types de cette race "851 espagnole : la race nécessite et façonne à elle seule une esthétique (pour le bonheur des épicuriens qui aiment la diversité) Parfois s'y ajoute un sens qui a l'air symbolique, (pour le sérieux des esthètes idéalistes), mais qui se refuse à l'être (pour le bonheur de ceux qui aiment les sciences mystérieuses) : dans son article sur le Salon de 72, il trouve une Héléna, femme " de race serpentine, comme Mélusine la fée, dont la race existe toujours malgré l'abolition de la raison et de la Science, et dont vous reconnaîtriez très bien la queue héréditaire si vous retroussiez quelques traînes ? " 852 Idée qu'on trouvait déjà dans un de ses premiers articles à propos d'une femme apparemment normale dont il disait qu'elle cachait une queue de chat sous sa jupe mais à titre d'aberration de la nature plutôt que d'une race à proprement parler.
En fait, peut-être cette idée de la race tient-elle si longtemps parce que cette idée ne l'avait pas rendu malheureux? C'est en tout cas un des éléments qui lui a servi de cordon ombilical, de référence, qui l'a empêché de sombrer corps et biens dans le vide du berceau.
Autre critique contre les causes matérielles de ce qui est psychique ou intellectuel ou affectif : dans les Disjecta membra, Barbey note une réflexion de type spiritualiste : " Physiologie. Lire le beau mémoire de Mojon sur les effets de la castration sur le corps humain.
A propos de ce livre, Maury fait cette observation très juste contre la phrénologie, c'est que l'intelligence des idées ne tenant pas seulement à la constitution du cerveau, mais aussi aux mouvements que le système nerveux et le mouvement circulatoire y provoquent, l'évaluation des circonvolutions cérébrales n'est pas le seul élément à faire entrer en ligne de compte pour l'appréciation de la puissance des facultés. "853
Barbey ne serait-il pas, par hasard, en train de couper pour de bon, en toute volonté et lucidité, le cordon ombilical qui l'attachait à ses parents? et à ce berceau source de vie et de mort ? La physiologie lui semble avoir de moins en moins de place dans la construction d'une personnalité.
L'âme et le corps étaient indissolublement liés et imposés à l'individu. Voici que tout ceci est remplacé par la physionomie, c'est-à-dire par la dominance de l'âme libre sur le corps dont un aspect peut se modifier à la guise de l'homme.
Dans La Vengeance d'une Femme, Tressignies voit une femme qui lui en rappelle une autre, aimée en vain : " Et il en était du reste plus attiré que surpris, car il avait assez d'expérience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte, il y a beaucoup moins de variété qu'on le croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis à une géométrie étroite et inflexible, et qui peuvent se ramener à quelques types généraux. La beauté est une. Seule la laideur est multiple, et encore sa multiplicité est bien vite épuisée. Dieu a voulu qu'il n'y eût d'infini que la physionomie parce que la physionomie est une immersion de l'âme à travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourmentées du visage. "854
Ce qui est étonnant c'est qu'en fait cette femme est précisément celle à laquelle il croyait qu'elle ressemblait : ce qui prouve que chaque être est unique, en particulier parce que la physionomie reflète l'âme de chacun justement. Mais en fait, la physionomie de la duchesse avant le drame pouvait-elle être la même qu'après le drame? en tout cas l'expression devait, ou aurait dû, en être prodigieusement différente : il aurait donc pu ne pas la reconnaître ? En tout cas, même si c'est illogique ici, notre écrivain subordonne le physique à la physionomie.
Parti du jeu du masque voilant et dévoilant, ou d'une conception selon laquelle le corps " informait " l'âme, ou l'inverse, - théorie très dure à supporter pour quelqu'un de laid et d'esthète -, Barbey est passé logiquement à une conception d'un corps libre de l'âme et réciproquement, même s'il y a parfois des incidences de l'un sur l'autre... Il a ensuite cultivé l'idée de la physionomie qui remplace un simple aspect physique sans signification par un aspect signifiant, qui n'est pas imposé mais construit à partir de l'âme par l'individu et ses actes, ses pensées, ses sentiments etc. Cela a été pour lui comme une libération.
Mais à partir de la constatation de la non-signification de ce physique congénital, s'est construit le thème littéraire du masque : d'un côté ceux qui croient que l'âme de quelqu'un se lit dans ses traits se prêtent eux-mêmes à l'illusion qu'ils entretiennent ; et d'autre part certains peuvent jouer sur cette habitude, si tôt acquise chez certains qu'elle en est presque innée et instinctive, de lire sur les visages ce qu'il y a derrière ; et enfin, certains vont jouer de ces li358
bertés entre l'âme et le corps... si bien que Barbey ne sait plus où il en est, ni nous d'ailleurs!
Cette constatation est ainsi une de celles qui fondent toute la thématique du masque dans son oeuvre postérieure à Des Touches quand elle touche le Mal.
Dans A un dîner d'athées, il bâtit une héroïne dont le physique ne correspond justement qu'à une moitié du moral : " La pudeur de la Rosalba n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. (...) La Rosalba était pudique comme elle était voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'était en même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus... osées, elle avait d'adorables manières de dire : " j'ai honte! " que j'entends encore... Phénomène inouï ! on en était toujours au début avec elle, même après le dénouement. " (O.C. II p.211). Barbey semble donc avoir bien compris que le physique peut ne révéler qu'une partie de la personnalité. Et même que le pouvoir des Diaboliques est justement ce décalage, qu'il condamne, entre le physique et le moral... Que Lavater ne fonctionne que lorsque le corps est bien la traduction de l'âme. Autrement dit, il fonctionne bien, sauf dans les cas d'exception... Ne serait-ce pas le cas de tout système? Le système lavatérien est trop mécanique et général, donc superficiel et artificiel. La vie vraie, la vie intéressante n'obéit pas à son système. Les probabilités qu'il soit juste sont d'un certain ordre, mais pas plus, et les conséquences des erreurs sont trop graves.. Barbey se libère de ces considérations sur lesquelles il ne reviendra
plus que rapidement et de manière purement anecdotique.
L'évolution psychologique de Barbey accompagne pas à pas sa réflexion sur ces théories, ou ces impressions, qui enfermaient l'homme dans un Destin défini. La notion de liberté le débarrasse d'abord de la signification reconnue comme fausse de sa laideur (au prix logique bien sûr de l'abandon des prérogatives injustes du lignage, mais que lui n'a pas vraiment abandonnées en ce qui concerne la fierté des origines) puis de l'esclavage du corps qui dominerait l'âme et qui l'enfermerait dans un avenir non voulu, et donne enfin la liberté d'agir à toutes les dimensions qu'il réclame pour son être unifié. La fausse science des présages, puis la physiognomonie, la physiologie n'ont pas résisté à l'analyse : seule la physionomie, expression de l'individu libre subsiste. C'est la physionomie qui est jugeable, non l'aspect superficiel et ses prétendues significations subjectives en fait.
La suite logique de cette rupture a justement des retentissements aussi sur les conceptions de l'art : ce que Barbey appelait harmonie entre le visage et l'âme, entre le fond et la forme commence à se séparer. Il n'est donc pas étonnant de l'entendre maintenant parler de " banalités " lorsqu'il constate que le physique est trop conventionnnel par rapport à ce qu'il cherche à traduire : l'originalité fait ainsi de nouveau surface.855
Ainsi dans le Salon de 1872, Barbey parle-t-il de Bazile " animal humain (...) et type d'animalité inférieure ", mais dont la nature basse et laide, au sens moral, a été intelligemment traduite par Astruc : " c'était cela qu'il fallait traduire sans laideur, ce qui est l'art vrai - et l'art difficile. Exprimer en effet la laideur morale simplement par la laideur physique, dans les arts plastiques, c'est facile et grossier ! C'est le pont aux ânes des imbéciles qui s'imaginent que c'est la Voie Appienne. "856 Laissons le côté le problème des relations entre réalisme et laideur dans l'art, ici, nous sentons que ce que Barbey refuse, et maintenant avec fermeté, ce sont les trois affirmations : que la laideur est une - morale et physique, que la laideur physique traduit la laideur morale qui en est la conséquence, ou que la laideur morale se traduit dans le physique.
Allant même plus loin, il en vient à nier la relation de ressemblance entre le corps et l'âme puisque, dans le domaine de l'art tout du moins, il appelle cette relation, quand elle est trop évidente, du terme, péjoratif ô combien, de poncif. Nous l'avons dit à propos de L'amour maternel, de David d'Angers, par exemple857...
Mais revenons au problème de la signification des corps : Barbey exprime ici la pensée que l'âme, si variée, ou les sentiments, si nuancés, si extrêmes, ne doivent pas être rendus dans le ressassement sans fin d'une seule forme physique qui correspondrait à un vécu type : la mère lionne ayant toujours le même visage, par exemple. Il ajoute en plus que l'art, de son temps, utilise toujours les mêmes canons, les mêmes modèles, toujours " correctement " beaux. C'est alors qu'on tombe dans la répétition mécanique : seul le décor change, et encore! Les défauts d'un visage - défauts par rapport aux canons classiques - donneraient humanité, originalité, réalisme, vie, tout cela en même temps. Et nous sentons bien là comment finalement, y compris dans le domaine de l'art, où la beauté des visages tient une si grande place, à l'époque des " pompiers " ou des peintres comme David et autres Girodet, Barbey commence à donner la primauté à la physionomie pure, même au prix d'entorses aux canons grecs...
Les certitudes du critique rejoignent là les besoins de la personne, et les " obligations " de Lavater se retrouvent aux oubliettes.
Il a parfaitement séparé l'apparence de la réalité invisible : Barbey note par exemple dans les Disjecta membra que le physique doit s'effacer devant l'intelligence... y compris pour faire la statue d'un écrivain. "Ce matérialiste si noblement inconséquent qu'est Stendhal a écrit ceci : Exprimer quelque chose de particulier à l'artiste : que, par exemple, il avait les cheveux frisés de telle ou telle manière et qu'il avait les cheveux frisés, c'est imiter les peintres du XIX° siècle, c'est faire une méprise, car est-ce pour son toupet (ciuffo) ou pour sa jolie jambe qu'on lui élève une statue? C'est aux qualités de son esprit et de son âme qu'on rend un hommage immortel !
(un spiritualiste dirait-il mieux ?) "858
Barbey se délecte à rencontrer quelqu'un qui pense comme lui au sujet du peu de valeur du physique... et de l'impossibilité de rendre par la matière quelque chose de l'intelligence ou de l'écrit...
De la physiognomonie à la liberté d'être dans le jeu de l'âme et du corps... Ce titre résume bien le trajet parcouru...
On pourrait se demander si Barbey n'a pas suivi les chemins qui menaient du XVIII° au XIX°siècle : celui qui était catalogué laid, avec toutes les conséquences que cela avait pour la physiognomonie, devait se taire, se cacher, craindre le destin, être silencieusement poli...
Jean Héritier, dans Le martyre des affreux, la dictature de la beauté, montre bien comment les " images du corps miroir de l'âme sont bien ancrées dans la mentalité collective ", parce que, en fait, nous sentons bien que nous sommes nous-mêmes un, corps et âme... mais c'est notre société qui fonde des harmoniques entre l'aspect du corps et les réalités invisible du reste... (Pour être bref, donnons un exemple : un nez busqué chez l'Indien ne signifiera pas la même chose que chez le Japonais.) Il s'agit en quelque sorte d'un démantèlement matérialiste du corps qui impose un sens ou une altération souvent d'origine génétique, et lui fait croire qu'il a déjà un destin, une essence avant même d'exister ou de les créer... " cette culture somatique est détestable car elle entérine l'idée que le corps n'est plus qu'une pièce détachée, semi-autonome et fonctionnelle, d'une machinerie collective à haute technicité. Elle pousse les vivants à devenir des signes, à trouver dans un discours le moyen de se transformer en une unité de sens, en une identité. (...) " 859
" Cette intextuation du corps répond à l'incarnation d'une Loi élitiste, inégalitaire ; elle la soutient, elle semble même la fonder, elle la sert en tout cas. (...) Ne devrait-on pas plutôt croire que si notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres, chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger aux lois et aux destinées générales des siècles? "860
Ces préoccupations amènent certains à essayer de ramener l'individu à des canons (esthétiques), parfois même en se servant de canons (handicapés supprimés, différences refusées, races interdites), esclaves qu'ils sont eux-mêmes des convenances : une illusion.
Barbey a supporté cette pression jusqu'à l'ex-pression de la contestation, et à sa libération de ce qu'il pensait être, de la part de ses parents ou de beaucoup d'intellectuels et d'artistes romantiques, des jugements valides et valables. L'idée que le corps est la traduction de l'âme qui lui est attachée, et même conformée, n'était qu'un " carcan " comme il le dit lui-même.
Loin de s'arrêter dans cette révolte, ou de n'en tirer ensuite aucune leçon, il a cherché la vérité dans ces relations entre le corps et l'âme, aussi difficiles que celles de l'huile et du vinaigre... et il a bâti une façon de les voir et de les sentir, façon utile aussi bien dans son vécu que dans son oeuvre.
Il est arrivé à l'idée suivante : ce n'est plus " le corps et son âme ", ni " l'âme et son corps ", mais " le corps et l'âme " ; ils sont à égalité et leurs qualités sont indépendantes. Seule la physionomie est le seul accès possible du corps à l'âme, mais peu fiable.
Parfois, les difficultés avec sa famille le conduisent à affirmer un corps indépendant de ses géniteurs, contestant bien plus qu'il ne les accepte les chromosomes et les ressemblances parents-enfants. Tous les passages où Barbey conteste la façon dont sont " faits " les enfants par des géniteurs qui ne contrôlent en fait rien dans la façon concrète dont sera bâti le corps de l'enfant, sont en opposition complémentaire avec ceux qui nous montrent des mères fantasmant leur enfant, pour le plus grand bonheur ou malheur du futur petit... et tout ceci au hasard de ce qui est congénital ou héréditaire...
Le corps peut même être modifié par l'âme qui le veut...
Toutes ces réflexions lui donnent évidemment, dans son cas, un meilleur confort de vie, et une plus grande liberté : son âme au moins n'est plus obérée par ce regrettable corps... Si au moins on pouvait le changer!
Le dandysme ne serait-il pas cette baguette magique qui le transformerait en enchanteur?
Comportements significatifs : ...V
Le dandysme ...V-2
Le dandysme aurevillien à ses débuts consistait, entre autres, (mais c'est peut-être la raison la plus déterminante au début) à changer autant qu'on le peut ce corps qui embarrasse... Non pas l'échanger contre un autre, mais le modifier... ou en modifier la perception qu'en ont les autres, moyens plus subtil, mais peut-être plus réalisable que de changer son nez!
Au départ, selon Barbey, le dandysme en général est d'abord une recherche de l'approbation de la société où il vit et il absout d'avance " cette recherche inquiète de l'approbation des autres, inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses s'appelle l'amour de la gloire et dans les petites, vanité " 861. Sans doute est-ce le sien.
En effet, son dandysme voyant est une façon de se soumettre au jugement de la société, de se faire applaudir par elle : comme une revanche, un complément sur les manques affectifs narcissiques, une façon d'obliger sa mère à faire comme les autres, à l'applaudir, en passant narquoisement par ses chemins à elle. Ces applaudissements sont la preuve que, même laid, il peut séduire.
Certes tous ceux qui suivent la mode dandyque s'accordent à dire que le dandy est
" beau " - il en existe à la beauté physique sans faille, d'Orsay, par exemple. Mais la perfection physique n'est pas indispensable, ni exigée ; mais la beauté dandyque peut être acquise, conquise, construite ; mais elle n'est pas de l'ordre de la beauté physique du corps naturel. D'où l'espoir de Barbey : même laid, il peut séduire par le dandysme.
Par crainte de ne pas séduire, il se fait dandy...
Il en connaît beaucoup d'ailleurs qui sont beaucoup plus laids que lui : le malheureux docteur Véron par exemple a droit de sa part au gracieux surnom de " lépreux de la cité de Paris". 862
Stendhal connut et résolut de la même façon des difficultés un peu semblables, selon Barbey qui a justement de fort bonnes raisons de le comprendre : " Se croyant plus laid qu'il ne l'était, et la passion le rendant gauche, il savait qu'un bel habit, l'impassibilité et l'impertinence composaient une armure défensive et le mur protecteur de sa personne morale." 863
Lisons donc cette description étourdissante que Barbey donne alors du Parisien arrivant en province et souhaitant séduire. Et discernons-y les stratégies employées par un Barbey se sentant laid pour arriver à être enfin aimé comme il le veut ! En 1836, il a 28 ans. :
" Je parle d'un Parisien arrivant en province, qui a du succès tout de suite, un peu dandy, un peu et même extrêmement singulier dans ses opinions, mais très convenable dans ses manières, (...) dur jusqu'à la férocité dans ses jugements, (...) froid jusqu'au complet dédain (...) grave et intellectuel (...) homme du monde, (...) exprimant des opinions austères en morale avec des paroles légères et railleuses, et des légèretés (...) avec un langage solennel, -- de façon qu'on ne sache jamais où l'on en est quand on l'écoute, - pas gai et ne riant jamais que pour se moquer, le rire étant alors une preuve évidente de supériorité ; pas mélancolique non plus : un homme mélancolique n'est aimé que d'une femme, - ne faisant jamais comme les autres, parce que les autres manquent presque toujours de distinction et qu'il faut marquer la sienne, non pour soi-même, mais contre eux, - se posant hardiment absurde parce qu'il y a très souvent du génie dans l'absurdité, - poétisant la beauté s'il est laid et l'humiliant s'il est beau, tout ce qu'on possède perdant de sa valeur immédiatement et les thèses égoïstes étant ridicules à soutenir, - bien tourné et ayant du regard (on se fait d'ailleurs du regard comme de la voix (à force de chanter) quand on n'en a pas), et, si ces deux qualités ne se rencontrent point, toutefois et dans toue hypothèse, d'une élégance irréprochable et d'une vraie lutte de recherche avec les femmes. Nullement galant (mot qui n'est pas encore démonétisé en province) et traitant les femmes avec ce beau don de familiarité que Grégoire le Grand possédait, - attaquant par la vanité habituellement ou par le mépris de l'amour avec les femmes passionnées ou tendres, - tout cela relevé d'une magnifique impudence et appuyé sur une grande bravoure personnelle, et si un pareil homme n'est pas, comme dit Bossuet, un ravageur, ou plutôt une révolution battant monnaie dans toutes les chambres à coucher, j'accepte le nom d'imbécile et me crache moi-même à la figure comme observateur."864
Quel programme... et l'on y sent bien qu'il est soigneusement rédigé à l'intention d'un Parisien un peu laid, éventuellement...
Voici comment il le mettait en acte le 5 octobre 1836 : " Coiffé-essayé des vêtements neufs. Allaient bien. Le culte de la forme se soutient toujours en moi, ce qui prouve que le diable, si vieux qu'il puisse être, ne devient point ermite, et que les proverbes en ont menti!
car vieux, je le suis, à croire que ce qu'ils appellent mon âme fut forgée le premier jour de la création. " 865
Ces grandes déclarations ne sont-elle pas composées surtout de fausses notes ? Ce dandysme semble joué...
En fait, le dandysme aurevillien n'est pas du dandysme en soi ; il n'est qu'une réponse à la douleur
Effectivement, nous ne comptons pas Barbey parmi les dandys dont le comportement est défini par des psychanalystes ou psychiatres.
Les textes les plus remarquables que nous ayons lus sur le dandysme nous ont été obligeamment donnés par l'Association Archives et Documentation Françoise Dolto 866 : un premier texte The dandy - solitar and singular. Dandy - solitaire et singulier 867 ; un second travail, portant encore des ratures, ayant sans doute servi pour la rédaction définitive du premier. Auxquels il faut ajouter un troisième texte intitulé Splendeurs et misères du dandysme868 sous forme d'un dialogue avec Patrick Favardin.
Ces textes sont passionnants dans la mesure où Françoise Dolto cherche l'origine psychanalytique du dandy. Elle en fait une description très imagée et en même temps précise et aussi intuitive que peut l'être la pensée de quelqu'un qui les " comprend "...
Son analyse nous semble juste et tout serait à citer... mais nous ne le ferons pas... car Barbey n'était pas vraiment un dandy : il avait l'apparence d'un dandy, certes, et même il voulut en être un des modèles... mais il ne le fut pas longtemps, sans doute ne l'était-il pas. Comme ceci est plutôt notre conclusion, reprenons.
Françoise Dolto montre bien comment le dandysme naît très tôt, (presque congénital, et en tout cas inhérent, adhérent, inextirpable, chez l'enfant privé de père réel par exemple) Mais chez Barbey au contraire, le dandysme est un choix de surface, spéculatif, réfléchi, libre, (et réversible). Tout son dandysme est le fruit d'un travail calculé : il est une réplique au cri cruel des parents, une parade à la douleur, une vengeance contre l'esthétique erronée d'une société.
Le dandysme aurevillien est en effet comme une imitation perverse de la société des parents : une société qui ment, et où l'on n'aime pas ; c'est pour lui une façon d'utiliser, au sens le plus prosaïque et le plus ironique, (par un renversement de situation), les façons et les points faibles d'une société qui l'a choqué.
Socialement, il déteste en fait bien des valeurs de cette société, comme l'ont fait remarquer Antonia Fonyi869et R.Bessède870 : mais au lieu de faire des homélies, ce jugeur de société va d'abord essayer d'un autre moyen, plus original et qui convient mieux à son besoin profond de se venger de ses souffrances
On a une religion qui est en fait un égoïsme mal tempéré? Cela le conduit à l'anti-passion, et à un narcissisme aigu ; peu lui importeront en fait les valeurs de l'Evangile : " ces êtres n'ont pas d'autre état que de cultiver l'idée du Beau dans leur personne ".871
Politiquement, les parents sont ultra-royalistes? Il va donc d'abord professer des idées libérales, ce qui est quasiment contradictoire avec l'idéologie classique du dandysme qui dédaigne la foule. Barbey dandy, croit-on, devrait être un conservateur.
Antonia Fonyi 872arrive à la conclusion qu'il ne l'est pas du tout. Elle démontre par différentes analyses qu'en fait Barbey ne se prend pas pour un bourreau divin qui va oeuvrer à la restauration de sa classe (à la Restauration tout court pourrait-on dire). L'analyse du mode du meurtre dans ses romans révèle son appartenance - inconsciente - à l'ennemi (révolutionnaire et libéral). " Qu'il suffise ici d‘insister sur le caractère pervers du dandy aurevillien : s'il se range du côté des idéaux de ses pères, c'est pour mieux les bafouer ; s'il veut s'imposer par son originalité, comme fils de personne, c'est pour nier l'Oedipe ; s'il transgresse la loi, pour en prouver l'impuissance de punir, c'est pour nier la castration ; s'il s'en prend à la veuve et à l'orphelin, c'est pour détruire le sexe féminin, preuve capitale de la castration selon les théories infantiles de la sexualité. "
Sans pouvoir nous y attarder, nous renvoyons le lecteur à l'article de R.Bessède sur Le dandysme de Barbey d'Aurevilly 873. Sa conclusion peut être résumée à peu près ainsi : à la fois, réponse originale au problème social de l'écrivain, éthique faussement transgressive et solution d'un désordre intérieur, le dandysme aurevillien est donc une manière d'être présent à soi, et d'avoir barre sur une société hostile. C'est une contestation voyante de l'ordre bourgeois, plus une affirmation outrancière d'une distinction tout intérieure, plus une recherche personnelle pour surmonter ses propres contradictions, plus une façon de résoudre un problème d'identité, plus un recours contre la difficulté d'être, plus une défense contre l'ennui métaphysique, plus un rempart contre les déceptions du réel. Finalement, on peut dire que le dandysme aurevillien est la substitution à une attitude moralisante et contestataire du milieu global où il vit, d'une attitude esthétique, qui refoule et peut-être résout l'anarchie d'un instinct révolutionnaire plus profond.874.
On idolâtre de façon perverse la beauté ? Ce mysticisme de la beauté, dont il souffre, le conduit alors à pousser à l'extrême, jusqu'à l'incohérence ce désir de la beauté, désir tronqué qui ne va pas jusqu'au bout du désir. Comme le disait Baudelaire : " C'est la haine de tous et de nous-mêmes qui nous a conduits vers ces mensonges. C'est par désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux suivant les moyens naturels que nous nous sommes si bizarrement fardé le visage. "875
Excentricité, originalité, masque et mensonge. Cette culture du beau dans son corps a pu le conduire jusqu'à nier et annuler son corps et la vie de son corps : le corps lui a été imposé, ce corps avec sa vie interne bouillonnante, involontaire et évolutive, ce corps dont l'homme n'a pas la maîtrise... Mais ce qui compte, veut-il manifester, c'est ce que je peux maîtriser : l'enveloppe, peau ou habits, de ce corps... Son narcissisme pourrait ne se porter que sur la coquille de son corps, avec toutes les conséquences psychologiques que cela entraînerait. La société, où domine en réalité la loi du plus fort (aîné ou supérieur) demande-t-elle de réguler les relations, de se maîtriser poliment, sous couvert de la politesse, ou de l'humilité?... Derrière ces prétendues valeurs, on peut percevoir en réalité la crainte de rapports plus vrais, parfois plus douloureux, et où chacun doit se remettre en cause. En caricaturant cette retenue, on arrive à la froideur totale, à l'inexpressivité, à l'hypocrisie : et s'il le veut, pour une raison ou pour une autre, le dandy aurevillien, comme d'autres, pourrait aller jusqu'à nier et annuler son corps et toute relation vraie.
Refusant la vie spontanée, et les douleurs, il se sentirait obligé de refuser la passion876 ; acceptant certes de susciter l'amour, l'engouement même, il ne voudrait rien sentir d'autre que l'égoïsme, l'égotisme, etc.
Rendant compte de la publication de la Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers, Barbey fait, en s'amusant, le portrait d'un dandy égoïste du XVIII° : " Elle l'aima comme une femme aime un homme aimé des autres femmes, car pour être aimé d'une, il faut être aimé de plusieurs! Et il ne se contenta pas de lui être infidèle, même pour des laiderons, comme elle le lui reproche dans des vers sans orthographe, mais non sans hiatus :
Car la beauté et la laideur
Ont les mêmes droits sur ton coeur,
Et tu prises aussi bien le chardon que la rose !
Et ce ne fut pas tout! Il lui fut aussi infidèle pour la plus laide de toutes les diablesses qu'il a aimées, pour cette grande et maigre coquine d'ambition! "
Un vrai dandy ne doit plus avoir de coeur. Il n'a plus de sexe : c'est un ange... de l'élégance, et qui veut faire l'ange...
Patrick Favardin et Laurent Boüexière877 citent Françoise Dolto878 : elle remarque que le dandy n'est d'aucun sexe ou qu'il est des deux.879 Le pur dandy n'a pas toujours de sexe : il s'aime lui-même d'abord et n'est pas un être de relation à l'autre. Barbe de Percy dit que sa " laideur n'avait pas plus de sexe que la beauté du chevalier Des Touches n'en avait ! " 880 Nous reviendrons sur cet aspect spécifique.
Il est également évident que le dandy 100% ne peut pas désirer des enfants, lui qui ne cherche qu'à se renouveler, il ne peut chercher à se reproduire.
Le dandy type devient un être inclassable, alors qu'il est applaudi par la société : " Il est une institution aussi vague, aussi bizarre que le duel. Il rassemble des hommes qui possèdent l'argent et le temps et n'ont pas d'autre état que de cultiver l'idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser."881 La nouvelle esthétique ainsi définie signe la fin du partage entre la beauté et la laideur, entre le représentable et l'irreprésentable, entre le masculin et le féminin. Les frontières et les hiérarchies ne sont plus stables. Il est sa liberté. Certains philosophes affirment, presque prosaïquement, que le nécessaire peut se passer du beau ; et que le beau pour être beau doit être naturel, équilibré et utile. Non, proclame le dandy, non, le beau peut se passer du nécessaire. Et le dandy extrémiste glisse jusqu'à la conception d'un beau qui doit n'avoir aucun lien avec le nécessaire. Conception perverse? en tout cas, conception anti-sociale et anti-bon sens.
Ces fausses notes dont nous avons parlé plus haut, ces contradictions vont devenir de plus en plus fréquentes, de plus en plus perceptibles, jusqu'à être criantes : en effet, Barbey d'Aurevilly n'a fait qu'endosser l'habit du dandy pour essayer une réponse à ses parents. C'est essentiellement une réaction au complexe de laideur suscité par leur comportement, une réaction contre la dépréciation que lui imposent ses parents (tu es laid). Elle consiste en un retrait narcissique à l'écart du groupe social et de l'indifférence, voire de l'hostilité à l'idéologie dominante.
Cette réaction est gestuelle, comportementale, et se passe de la parole - puisqu'est inutile la parole, ses parents étant décidément "sourds ".
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On comprend que Barbey, qui se croyait laid, ait accepté ou choisi, pour séduire ou régner, de se condamner aux travaux forcés de la frivolité, selon l'expression de Maurice Sachs. On comprend aussi que Barbey ait d'abord vécu le dandysme comme une révolte nécessaire, puis comme une gageure courageuse... puis comme un jeu inutile, et même nuisible s'il atteint l'intérieur de l'âme. Mais il a ensuite considérablement évolué, aussi bien dans ses paroles que dans ses actes.
Nous allons étudier cette évolution, puis nous en chercherons ensuite rapidement les causes.
En 1843-1844, il est encore plein d'admiration pour Brummell.
Mais les fausses notes continuent :
C'est dès 1844 qu'il fait à Trebutien un bilan de sa vie où il lie, très lucidement, le dandysme avec l'éducation qu'il a reçue : " Attendre me tue à présent. J'ai 30 ans passés. J'ai perdu un temps infini avec les femmes, j'ai été aussi dandy qu'on peut l'être en France (je prétends, dans Brummell, que le dandysme ne s'acclimatera jamais parfaitement dans ce pays.) ; comprimé par une éducation absurde, je me suis grisé d'indépendance pendant des années ; vivre me suffisait, j'ai donc à présent l'impatience cruelle qu'engendrent les retards et les fautes (...) colère silencieuse, inexprimable angoisse. "( Correspondance, 29 mars 1844, Tome I, page 160.)
Progressivement, de grands changements vont avoir lieu : d'abord une sorte de retour aux racines lors de l'écriture de Une vieille maîtresse, puis un retour à la politique et à la religion d'abord sous l'angle social, puis enfin une conversion sincère, mais non dénuée de contradictions...
D'où des aveux : "J'ai aimé aussi des mauvaises femmes et elles n'ont fait monter dans mon cœur que d'affreuses et ordes choses : la colère, la rage physique, le remords et le désespoir! " 882, des reniements : " La vie des relations domine la vie de l'étude. (ce n'est pas mon goût, c'est nécessité.) Autrefois, c'était mon goût, mais baste! le monde n'est plus pour moi qu'un vieux masque, démasqué, remasqué et démasqué cent fois. "883
Barbey commence à ne plus vraiment avoir besoin de séduire par un masque le vis-à-vis qui n'est lui aussi qu'un masque, et va se chercher en vérité. Il a 36 ans. Un mois après, il commande sa limousine.
Le dandy baisse la garde avec ses amis : " Priez pour moi que le courage ne cesse pas dans la lutte, et que la douleur ne fausse pas mon masque d'acier. "884" Le monde, ce bal masqué qui ne croit qu'au Masque, ne voit rien de ces choses et je ne les dis guères qu'à vous. Est-ce faiblesse? Non, c'est amitié. " écrit-il la veille de l'anniversaire de ses 42 ans885. C'est qu'en effet, le dandy n'a pas le droit de se plaindre si l'on se trompe sur son compte, comme le fait remarquer Bollon. Cocteau, comme Barbey, s'est beaucoup plaint des erreurs à son propos, mais ils n'ont pu les rectifier puisqu'ils ont "offert" leur apparence à la vue et aux coups d'autrui, en faisant croire qu'ils étaient des surhommes, insensibles à tout, quasiment inhumains. "Le dandy peut être un homme blasé, peut être un homme souffrant ; mais dans ce dernier cas, il sourira comme le Lacédémonien sous la morsure du renard."886Montrer une faille serait démolir cette image, comme dans le roman de Wilde où Dorian Gray meurt en même temps que son secret est levé.
Le dandysme est une conséquence parmi d'autres du complexe de laideur, et le dandy peut cesser de l'être quand il essaie d'accepter ce physique qui lui déplaît toujours parce qu'il n'est pas parfait, toujours parce que le corps est libre et difficilement se plie à la volonté de beauté, et parfois, en plus, parce qu'on lui a appris à ne pas se plaire...
Lorsqu'il écrit en 1859 une préface à la réédition de L'Amour impossible, composé 20 ans plus tôt, il mesure le chemin parcouru, et il le mesure en utilisant les adjectifs " beaux " et " laids " qui trouvent ici leur signification, dandysme et morale conjoints... : " Voilà, nous! comme nous étions... dimanche dernier, et vraiment nous n'étions pas beaux! (...) l'auteur
n'avait pas assez vécu pour se détacher d'eux par l'ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens sont graves. L'auteur prenait réellement ses personnages au sérieux. Au fond, ils n'étaient que deux monstres moraux, et deux monstres par impuissance - les plus laids de tous, car qui est puissant n'est monstre qu'à moitié."887
La puissance et/ou la passion sont en effet absentes du dandysme qui doit être avant tout indifférence, insensibilité apparentes... même quand elles ne recouvrent rien! : comme le décrit P.Favardin, le dandy est une illusion parfaite, mais follement fabriquée, de grandeur, sur un terrain instable, miné de l'intérieur, qui réalise la même oeuvre que Baudelaire s'enorgueillissant d'avoir pétri de la boue et d'en avoir fait de l'or. C'est un rêve assis sur du rêve, double illusion donc, simulacre vertigineux, mais en même temps réalité forte, prégnante, puissante : palais, - grâce, élégance, dépense, raffinement - comme il y en a peu, et inextricable labyrinthe, - aux dimensions inconnues et, à des yeux étrangers, totalement inutile.
Même type de retour en arrière sur le passé lorsqu'en 1861, il écrit une préface à la nouvelle édition du Dandysme, 17 ans après... et remarquons encore une fois le choix des métaphores esthétiques : " L'auteur n'avait pas tant de profondeur quand il publiait cette babiole. Alors il se préoccupait assez peu de choses et de bruit littéraires. Ah! bien oui! il avait d'autres toilettes à faire que celle de sa pensée, et d'autres soucis que d'être lu! Les soucis de ce temps-là, du reste, il s'en moque bien aujourd'hui, car voilà la vie. N'est-elle pas dans cet échange, qui recommence toujours, d'un souci pour une moquerie?... L'auteur du Dandysme et de George Brummell n'était pas un Dandy (et la lecture de ce livre montrera suffisamment pourquoi) mais il était à cette époque de la jeunesse qui faisait dire à Lord Byron, avec sa mélancolique ironie : " Quand j'étais un beau aux cheveux bouclés... " et, à ce moment-là, la gloire ne pèserait pas une de ces boucles ! " 888
Fait-on un portrait de lui : "on a un peu trop fait le Dandy de l'ancien temps, qui est bien une des facettes de mon bouchon de cristal, mais qui n'est plus la plus grande face de mon habituelle physionomie. Je ne suis plus un Dandy, mais je l'ai été, j'ai vécu comme eux, et je me ressens de cela, comme un flacon où il y eut de l'eau de Luce s'en ressent toujours. " 889
Quand il remanie encore une fois Du Dandysme, en 1873, son modèle c'est Lauzun, plus passionné. Il s'admire encore parfois d'avoir un comportement dandyque, mais il sait parfaitement que ce n'est plus le but de sa vie. 890
Ayant laissé tomber ce qui ne lui était pas naturel dans le dandysme, l'habit, au sens propre, qu'il en a gardé n'est d'ailleurs pas l'habit d'un dandy qui doit être irrémarquable, mais celui d'un homme qui a gardé les habitudes des souvenirs d'une époque où il a été jeune, sinon heureux ; et aussi les habits symboles de sa vie intérieure : normandisme, pirate, taille fine, renaissance, Mérovingien et Normand de Norvège, Normand de Normandie, Homme de la Renaissance, Pirate et homme de la mer, aristocrate aux dentelles et aux cannes précieuses, fort et gracieux en même temps, (son idéal de beauté), essayant de cacher l'emprise de toutes les faiblesses, (ce qui l'a conduit à une coquetterie inhabituelle). Ceci composait l'habit original d'un insoumis, de quelqu'un qui, finalement, osait montrer une bonne partie de lui-même. Mais la partie qu'il considère comme la moins signifiante, significative, pour juger son oeuvre. Peut-être celle aussi qui conduirait au contresens.
Il ne se crée plus d'obligations. Lui dont les billets les plus simples étaient des tours de force d'esprit et de provocation ne répond pas au jeune dandy qu'est Paul Bourget :
" Mon cher Poète Dandy,
Vous m'avez écrit un chef-d'œuvre de lettre, - à mettre dans un écrin, - et j'y ai répondu par un chef-d'œuvre de silence que vous avez pu croire un chef-d'oeuvre d'indifférence. Non, pourtant ce n'était pas cela ! Je vous aime beaucoup ; je pense à vous beaucoup, - mais je hais d'écrire à présent... La faute en est à cette Diablesse noire qu'on appelle la vie... Les lettres sont comme les glaces plus ou moins de Venise (selon la plume qui écrit) et dans lesquelles on se mire toujours un peu. Moi, je ne me mire plus, quoique j'aie toujours une petite glace à la main, comme Sardanapale, qui ne me sert qu'à regarder, par-dessus mon épaule, les femmes placées derrière moi, pour les surprendre (puisque je n'ai pas l'air de les regarder) dans leur vérité.
Tel est mon triste cas épistolaire, qui sera le vôtre un jour, allez! maître Paul Bourget! Votre fatuité ne sera pas éternelle. Tout grand Dandy finit par un grand dégoûté. " 891
A la fin de sa vie892, il récuse plus nettement d'être encore un dandy, et même le nie violemment : bien des dandys confient n'avoir pas effectivement trouvé un bonheur et un plaisir réels dans ce rôle qui est toujours de composition.893 On pourrait dire en quelque sorte que Barbey est heureux d'être sorti de ce qu'il considère comme une prison.
Cette évolution est en même temps le signe et la conséquence de l'évolution qui modifie Barbey : il n'a plus - pour différentes raisons que nous verrons - pour but essentiel de répliquer à ses parents, et réussit à passer par-dessus les freins, les épouvantails ou les illusions dangereuses du passé... Au fil des années, au fur et à mesure que le complexe de laideur, ce remords esthétique, s'atténue en lui, il peut cesser de se montrer un dandy.
Il n'est donc pas étonnant que Barbey ait quitté cet habit - qui n'était pas son être profond - au moment précis où il n'en a plus besoin.
Pourquoi toute cette évolution brièvement résumée?
Petit à petit, il s'est aperçu des insuffisances et des dangers du dandysme pour l'épanouissement de sa personnalité : de l'inadéquation de ce rôle avec ses désirs profonds.
Barbey est certes d'avis que l'élégance doit peut-être être irrémarquable et devrait être invisible, mais découvre que... l'argent est fort matériel et plaie d'argent très sensible en ce cas..., ce qui rend beaucoup moins extraordinaire le tour de force de fasciner par son élégance : il finit par discerner dans le dandysme beaucoup de matérialisme et de légèreté superficielle.
Ainsi, lorsque Brummell a tout perdu ou presque, Barbey nous le présente en exil, avec assez d'ironie : "Brummell vint à Paris, mais il n'y resta pas. Qu'y eût-il fait? Il n'avait plus le luxe qui l'aurait rendu charmant, eût-il été bête et laid autant que le prince T... " Barbey, même à l'époque, n'est pas dupe du manque apparent d'efforts qui devrait donner au dandy un côté surnaturel qui n'est que trompe-l'œil.
Il est également dégoûté par l'arrivisme et l'égalitarisme : : il a pris conscience de l'ambition des dandys. S'ils ne sont capables de rien, inhabiles, désœuvrés, inaptes à la véritable production artistique, c'est dans le dandysme qu'ils cherchent un point d'appui pour monter dans la société, par un insatiable appétit de supériorité..., cependant qu'ils dominent en persuadant les moutons de Panurge qu'ils sont des êtres supérieurs, - et ils les méprisent aussitôt qu'ils les ont vaincus et convaincus ainsi... Sans devenir libéral (!) Barbey sortira un peu de ces milieux, même dans ses romans.
Jules Lemaître, que nous citons ci-dessous pour son analyse pertinente du dandy, s'est, à notre avis, laissé prendre par l'aspect extérieur- presque immuable il est vrai - de Barbey, qui n'est, comme nous cherchons à le montrer, qu'une habitude de masque. Le dandy vit pour le regard d'autrui - et même il se dédouble pour se voir... Il n'en fut rien pour Barbey, une fois qu'il osa vivre au lieu de se regarder.
L'erreur du dandy Barbey, selon Lemaître donc, " consiste dans une foi absolue, imperturbable, à la suprématie physique et intellectuelle, à l'esprit, à la beauté, à l'élégance, au " je ne sais quoi " des hommes et des femmes du Faubourg Saint-Germain. Le Faubourg! Monsieur d'Aurevilly y croit encore plus que Balzac! (...) créatures quasi surhumaines. "
Jules Lemaître continue ainsi : " Mais cette illusion se rattache à une autre plus générale qui a été celle de tous les romantiques. M. d'Aurevilly croit qu'il n'y a d'intéressant que l'extraordinaire. "894
Le dandysme n'est " pratiquable " que dans un certain milieu dont il exalte certains défauts, a