Jules Barbey d'Aurevilly - Jules Barbey d’Aurevilly et la laideur (Doctorat) : 3° partie







Jules Barbey d'Aurevilly



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TROISIEME PARTIE :


Relevé et thématique de la laideur dans l'œuvre



Introduction :


Il est rare qu'on lise d'abord la vie d'un auteur avant d'avoir lu son oeuvre.

Le lecteur qui est désireux de connaître Barbey et de parcourir l'oeuvre la plus connue de Barbey ouvre d'un geste curieux et décidé la Pléiade et entame un parcours que celui qu'on appelle souvent un dandy n'a pas, paradoxalement, cherché à rendre inaccessible, ni hermétique.

Ce lecteur va commencer par lire l'oeuvre romanesque de Barbey, celle qui l'a fait passer à la postérité. Du Cachet d'onyx, écrit en 1831313, à Ce qui ne meurt pas, publiée en 1884, sans oublier ce qui a été publié après sa mort : Le cachet d'onyx par exemple...

Puis notre lecteur s'intéressera plus ou moins à l'oeuvre critique, son gagne-pain quotidien, celle qui était également destinée d'emblée à la plus grande diffusion, et qui prit beaucoup de temps à Barbey, mais pas autant certes qu'il l'aurait souhaité.

Enfin, s'il veut devenir un de ses intimes, il ira jusqu'à lire les Memoranda, les poèmes, la correspondance, qui, s'il ne les avait pas destinés initialement au public, furent finalement publiés par ses soins, ou par de fervents admirateurs.

Questions de méthodologie : importance et configuration, évolution du thème:

Un auteur a vécu avant d'écrire... Cette vérité de La Palisse nous l'avons respectée en essayant dans la première partie, de faire connaissance avec le jeune Jules, confronté à son entourage, à des réactions, à un problème qui le concerne directement et le dépasse largement : celui de sa laideur, celui de la laideur... Ce vécu des premières années de la vie, conscience et inconscient mêlés, le traumatisme qu'il y subit de façon répétée selon lui, nous avons cherché à les définir depuis les tout premiers débuts de son existence jusqu'à leurs premières conséquences.

Mais pour mieux connaître l'étendue de ce problème qui l'affecta tant, nous allons maintenant chercher à étudier ce thème de la laideur (et corrélativement de la beauté) à travers ce qu'il en coucha sur le papier...

Nous respecterons l'ordre naturel de la vie : la suite du temps, et nous distinguerons trois types différents d'écrits : Barbey offre un volume considérable de matériau à celui qui veut le connaître, mais leur usage, leur " utilité " dans ce but précis, n'est pas la même selon leur destination : nous étudierons, en les synthétisant, d'abord les oeuvres conçues comme des romans ou des nouvelles, puis les écrits faits pour être publiés et qui se veulent intellectuels, puis enfin ce qu'il ne pensait jamais offrir à un vaste public : poèmes, lettres, journaux...

Nous les étudierons évidemment, dans l'ordre chronologique, non de publication, mais de composition : c'est le seul qui permette d'entrevoir et confirmer la personnalité et l'évolution d'un homme. Il n'est pas, évidemment, tout à fait sûr : un sujet peut mûrir invisiblement... mais il est, de toute façon, plus significatif - en ce qui concerne notre sujet, - que l'ordre de publication.

Nous chercherons à citer le plus possible exhaustivement tout ce qui touche à la laideur, en mentionnant aussi presque complètement ce qui touche la beauté, (mais uniquement dans sa fonction d'opposition qui sert à définir mieux la laideur), et donnerons également des éléments dont nous avons déjà parlé précédemment, c'est-à-dire tous les éléments qui concernent son mode de vie et ses réactions par rapport à ce thème, même si cela semble hétéroclite ou disparate : l'unité discrète, l'harmonie fondue n'est pas la plus grande qulité de Barbey.

Cette troisième partie ( pages 120 à 250) peut sembler inutile qui connaît à fond et sous cet angle tous les écrits de Barbey. Les conclusions suffiraient alors, qui sont page 252 à 255. Mais précisons qu'un relevé complet des citations concernant notre thème, loin de toute paraphrase, est indispensable pour juger " sur pièces " de l'évolution complexe et arythmique de Barbey. Il permet aussi de préciser le lexique de Barbey, sa façon d'utiliser des synonymes, des périphrases, d'éviter certains mots parfois, ou de réserver leur usage à certains cas. De plus, les volumes relatifs du thème, sa fréquence ou plutôt ses fréquences, les variations de sa " présence ", les prétextes saisis pour lui laisser jour, sont aussi instructifs que les sujets qui le mentionnent en toute lettre ou avec des détours, et posent la question d'une obsession cachée, dite, oubliée ou tue.



Relevé et thématique de la laideur dans l'œuvre : ... III


Les romans et les nouvelles ... III-1




Dans chaque roman ou nouvelle, nous relèverons ces citations qui concernent la laideur tout en résumant l'histoire ou la thèse, et en les situant afin de permettre un survol rapide du texte entier et de l'évolution des sens, et de mesurer l'importance de ce thème par rapport à d'autres.

Savoir si ce thème est dominant ou non, s'il structure en fait l'histoire, s'il en est le prétexte, ou s'il n'est qu'un accessoire au service d'un autre thème, s'il arrive d'emblée ou non, s'il apparaît aux premiers mots ou plus avant, comparer, compléter, éveiller les échos... Tous les moyens sont bons pour arriver à analyser ce thème, comprendre comment il est tissé, saisir son évolution...

Par commodité pour notre lecteur, nous avons divisé l'oeuvre romanesque en périodes qui ont à voir avec la façon dont Barbey traite ce thème... mais nous n'en donnerons une espèce de titre que dans la conclusion de chacune... pour laisser un peu de travail au lecteur ! titres qui se référeront au vécu de Barbey, car ce thème de la laideur dans son oeuvre n'existe que par lui, pour lui, reflet de lui.


a) jusqu'en 1845


Le cachet d'onyx : C'est cette nouvelle, non publiée de son vivant, qui a été la première rédigée, en 1831, - il a 23 ans - au moment où Barbey est dans l'ivresse de la liberté enfin conquise, liberté de vie, liberté d'expression.

Et le thème de la laideur physique, celui qui nous intéresse ici, s'y trouve dès la première page, mieux, dès la première ligne : " Othello vous paraît donc bien horrible, douce Maria? Hier, votre front si blanc, si limpide, se crispait rien qu'à le voir, ce diable noir comme l'appelle Emilia. "314

Nous pressentons que l'enjeu de cette première nouvelle va être le jeu des oppositions entre le beau et le laid, entre l'apparence et la réalité, et donc, finalement entre la véritable beauté et la véritable laideur.

Ce jeu se manifeste à travers les relations de trois couples et de leur milieu :

- Othello et Desdémone d'abord, et Venise :

Aux yeux de la jolie Desdémone, Othello est beau. Mais aux yeux de Venise comme à ceux de Paris, XIX°siècle, il est laid tandis que Iago est bien plus beau. Le narrateur va poser d'entrée la question cruciale : D'Othello et Iago, lequel des deux est le plus laid ? Et, à la fin de la nouvelle, Barbey pense avoir réussi sa démonstration : il conclut en effet par cette petite phrase détachée : " Eh bien, Maria, est-ce qu'à présent vous n'aimez pas Othello? " 315

Othello, noir mais innocent, Africain et " nature ", contraste sans le savoir presque avec Iago, blanc, mais perfide et masqué, Vénitien, ou âme de Venise, reflet de cette société de reflets et de mensonges...

- second couple : Maria et le narrateur, et les salons de Paris. Le narrateur, (sans même ouvrir ni fermer de guillemets) dit tantôt " nous ", tantôt " je ", et s'adresse à elle, à qui il dit Tu ou Vous, elle au front si blanc, si limpide, " jeune femme " 316 comparée à un rossignol, Et l'on sent, à lire le texte tout entier que Maria est jolie et même ravissante... de l'avis du narrateur qui ne parle pas de lui directement, et aux yeux de cet être aux cent yeux et aux cent bras qu'est la société. Le Monde au sens large, la Vie, la Société qui joue de sa beauté et pour la beauté..., dont ils font partie et qui permet d'élever le débat aux généralités et presque à de la philosophie...

- troisième couple et troisième milieu, les héros de l'exemple qui sert d'argument : Hortense " à la beauté éblouissante " 317 et Dorsay " un caractère de jonc, des formes élégantes, de la beauté, de l'esprit " 318 et de nouveau cette société, presque semblable, cette société du Paris du XIX° siècle, qui fait tellement attention à l'extérieur... vont rejouer un drame à la même signification, même s'il est antithétique : dès la seconde ligne qui suit la mention de chacun de leurs noms, l'un et l'autre sont qualifiés de " beaux " et Barbey y reviendra à satiété. Mais la belle et apparemment innocente Hortense va être punie, elle, par un être beau extérieurement, rempli d'une jalousie imaginaire, et donc monstrueux intérieurement. Cette jalousie chez Dorsay est "causée " par un jeune homme beau également, et vide comme cette société creuse qui ne vit que d'apparence, et qui n'est pas, en fait, responsable des dégâts que son apparence " tentante " va susciter chez l'amant d'Hortense.

La nouvelle est bâtie sur une structure " enchassée ", en abyme, comme on en rencontre tant chez Barbey :

Ce caractère de l'enchâssement du récit sera retrouvé tout au long des écrits de Barbey. Son utilité est multiple, et Barbey en trouvera, au fur et à mesure que son expérience d'écrivain s'accroît, des usages variés et nombreux.319

En effet, dans cette première nouvelle, il ne veut pas parler ouvertement de lui-même, mais ces récits, pour ainsi dire en abymes320, sont le moyen qu'il choisit pour nous parler de lui, à la manière d'un point de fuite qui construit l'oeuvre de façon invisible et qu'une lecture soucieuse de cohérence, soigneuse et attentive, permet de discerner. Ici, au début de son oeuvre, l'enchâssement nous permet entre autres de mieux percevoir la personnalité de Barbey, comme, à partir de portraits fait par divers artistes, avec diverses techniques, on a de l'individu une idée plus complète et exacte, presque vivante et mouvante.

Dès 1831 donc, la thèse de Barbey est évidente : " la beauté extérieure de Dorsay est un leurre auquel Hortense, mais aussi les hommes peu clairvoyants, se laissent prendre : ils lient Beauté et Bonté, Laideur et Mal, selon des conceptions très habituelles mais qui sont erronées ; il faut au contraire préférer Othello ; Maria doit préférer Othello ; je suis comme Othello, laid dehors, beau dedans... " Mais cette dernière affirmation n'est pas dite en clair : elle est sous-entendue par le discours triple et à travers l'exemple et le contre-exemple.

Dans cette première nouvelle, les situations se renforcent mutuellement et la comparaison est donc plus frappante et plus démonstrative.

Ce thème de la laideur physique d'Othello est traité surtout en " repoussé " : Barbey nous parle peu d'Othello, il rappelle qu'Emilia le traite de " monstre " après le crime, mais au sens symbolique de criminel... et nous donne un portrait inversé de la monstruosité en peignant le beau Dorsay... Les femmes aiment souvent d'abord un beau visage : " Hortense aima Dorsay. Femme avant tout, avant d'être un coeur élevé et un esprit supérieur, elle s'encapriça d'un beau visage. " 321 A côté de l'anecdote, Barbey se livre à une théorisation qu'il complètera un peu plus loin

Et Barbey, au moment où sa lectrice réalise que ce Dorsay si séduisant va être un monstre, pose à nouveau la question de savoir si elle frissonne plus de dégoût devant Othello ou devant cet égoïste amant : " Qui donc vous fait peur dans mon Othello, Madame! Voulez-

vous que je vous le dise ? C'est sa peau noire! C'est sa laideur! Sous l'empire de votre instinct de femme, quand vous vous écriez " le monstre! " malgré vous, c'est à sa laideur que vous pensez. Ainsi donc Shakespeare, avec tout son génie d'observation, s'est misérablement trompé, la poésie qui habitait en lui a rendu son puissant regard trouble. Il n'a pas vu la femme comme elle est. Il l'a créée une seconde fois, à sa manière à lui, qui vaut mieux que celle de Dieu même : Desdémone a aimé Othello malgré sa laideur, mais il n'y a dans l'univers que Desdémone qui aime le More, toutes les autres femmes le haïssent, et quand la douleur l'inonde comme une pluie d'orage et le fracasse comme un vent impétueux, cet homme qui avait la forte existence du rouvre, elle n'ont même pas pitié, la plus chétive pitié! Ainsi chez la femme, chef-d'œuvre de la création, le plus ou moins de beauté physique nullifie ou double l'effet d'une douleur (l'atroce, la plus atroce, une femme en rirait dans un crétin, car on rit quand on ne comprend pas, et bêtement encore, même avec des lèvres divines). " 322

Finalement les femmes sont peut-être jolies elles aussi, mais bêtes : " les femmes, ces corps charmants à qui Mahomet refusait une âme " sont incapables d'aller à l'âme des autres... et effectivement, dans l'aventure du Cachet, Hortense, Dorsay, et la société sont des corps, beaux, mais sans âme.

D'ailleurs, et en accord, si l'on sollicite un peu la symbolique psychanalytique, le châtiment d'Hortense par Dorsay sera celui d'un sexe à un autre : Hortense, évanouie, est une blanche statue, et Dorsay, " présenta à la flamme de la bougie la cire odorante, qui se fondit toute bouillonnante, et dont il fit tomber les gouttes étincelantes là où l'amour avait épuisé tout ce qu'il avait de nectar et de parfums. " 323 Dans cet univers superficiel, et dans le silence de l'âme et du coeur, Dorsay vient d'infliger une mutité définitive à ce qui s'était exprimé de la seule réalité qui existait entre eux : le corps.

Et c'est ainsi que Barbey nous montre, dans ce petit conte presque moral, comme les femmes peuvent être bêtes de se laisser prendre au piège de la beauté d'un homme, et comme ce bel homme peut cacher une âme noire !

" Eh bien, Maria, est-ce qu'à présent vous n'aimez pas Othello? " 324

Barbey finit sur ces mots. C'était bien la démonstration dont le thème lui tenait à coeur: la laideur physique peut, devrait, doit être aimée de Maria, comme des lecteurs, c'est-à-dire de tous !

On perçoit donc bien ici, comme on a pu le dire, les résurgences romanesques d'un thème insistant, l'omnipotence de la beauté masculine, et son absence vécue comme une des figures de l'irréparable. Dès Le Cachet, (Barbey a 22 ans) on perçoit la rage impuissante de celui qui constate que le monde préfère la bêtise, pourvu qu'elle soit belle, au génie disgracié 325. La laideur d'Othello n'est qu'une apparence, et c'est elle qui le rend inexcusable aux yeux des femmes... Mais Barbey démontre que la véritable laideur (morale) se cache parfois sous des visages séduisants. Barbey s'adresse au monde entier pour clamer que les femmes sont avant tout sensibles à la beauté physique au point de tout renier, et que, finalement, le génie, s'il est laid, ne sera pas compris. Blanc et noir, sang et flamme, la violence rageuse et désespérée de l'auteur - qui dit " nous " - est traduite comme le premier cri adressé par un auteur, qui, dirait-on, n'a jamais osé dire cela à qui aurait dû l'entendre....


Dans Le cachet d'onyx, Barbey s'était livré à des considérations psychologiques générales sur les préjugés injustes que la laideur induit chez les esprits et les cœurs peu perspicaces, et sur le masque que s'offre la beauté à l'âme noire. C'était aussi un cri de douleur un peu trop libre pour un dandy...

Dans Léa, deux ans après, le sentiment de laideur et le plaidoyer pour les laids n'est plus au premier plan, mais c'est encore un thème dominant : il réfléchit sur les variations d'intensité ou de genre que la beauté peut présenter quand elle est mêlée de laideur :

Dès le deuxième paragraphe, Barbey nous présente deux beaux jeunes gens, deux amis, presque deux frères, à ceci près que Reginald est " celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était largement empreinte de génie et de passion " ; ce mode de la comparaison, qui est sensible tout de suite, fait deviner une douleur cachée. Celui-ci a un tempérament d'artiste et la jeune Léa, qu'il retrouve malade d'un anévrisme et presque agonisante, lui inspire néanmoins un amour violent, et qui lui semble déraisonnable, puisque ne correspondant pas aux canons classiques : " ces ravissantes rougeurs s'étaient exhalées, et suivant la loi incompréhensible de tout ce qui est beau sur la terre, exhalées pour ne plus revenir ; (...) Il était humilié comme artiste. jamais la beauté d'une femme, quelque resplendissante qu'elle fût, n'avait parlé un plus inspirant langage à son imagination que cette forme altérée et qui bientôt serait détruite. " " Involontairement il se demandait s'il y a donc plus de poésie dans l'horrible travail de la mort que dans le déploiement riche et varié de l'existence? " 326 " Quel contresens dans ses idées d'artiste! " Ah! si du moins elle était belle, - se répétait-il quand il ne la voyait pas, - je m'expliquerais mieux cet amour ; mais qu'y a-t-il de beau dans des yeux inexpressifs, des traits amaigris, des formes qui s'évanouissent ". Et, se reprenant tout à coup : - " Mais si! si! ma Léa, tu es belle, tu es la plus belle des créatures! Je ne te donnerais pas (...) pour la beauté des anges dans le ciel. "327

Son tempérament artiste et passionné lui enlève tout repos , et quoiqu'il soit " d'un fier patron, sa mâle figure (...) porte les vestiges d'une lutte cruelle ". Cette passion va le conduire à embrasser Léa, d'où rupture de l'anévrisme et sa mort quasi instantanée. Passion, désir, délire de désir pour un corps qui n'est pas beau " classiquement ".

Ce thème sera repris souvent par la suite. C'est le thème du laid désirable mais dit plus clairement encore, - de façon provocante -, que dans Le cachet : il n'y avait pas de possibilité ouverte à la diplomatie : on était laid, ou on était beau, intelligent ou non. Ici, il y violence contre les critères esthétiques classiques ; ici il y a modulation, marchandage qui commence : une voie s'ouvre et qu'on retrouvera souvent : l'homme laid a le génie ; la beauté peut être enlaidie ; la laideur peut être aimée à la passion.


Après ces deux courtes nouvelles, Jules Barbey se lance dans un roman plus ambitieux, qui ne sera publié qu'à la fin de sa vie, remanié. Nous l'insérons ici, pensant mieux suivre l'évolution psychologique en respectant le fil du temps. En effet, les remaniements, à part quelques uns, portent essentiellement sur le décor et sur l'ambiance. Le fonds reste le même, et ce qui touche à la laideur et à la beauté également, - stabilité fort significative. Germaine, est composé, semble-t-il, entre 1833 et 1836, et repris entre 1880 et 1883, publié alors sous le titre " Ce qui ne meurt pas ", titre qui convient fort bien à cette oeuvre qui sommeilla près de cinquante ans, et s'éveilla sans que Barbey y vît des rides...

Barbey brosse le décor, et dès qu'un personnage apparaît, comme dans les oeuvres précédentes d'ailleurs, - ici à la quatrième page -, l'accent est mis d'emblée sur son aspect : il est beau : " Ce jeune homme était d'une beauté presque divine " 328 ; Camille, la soeur d'adoption d'Allan, au contraire, nous est décrite d'abord par ses actions : une future beauté, charmant garçonnet pour le moment ; Yseult, sa mère, nous est-il précisé tout de suite, n'a plus tous les dons de beauté qu'elle avait avant329 : " elle avait la beauté d'une belle morte, mais qui n'est pas encore tombée sur le sol. " 330 C'est qu'Yseult a l'âge de la mère d'Allan ; elle est en fait sa mère adoptive. L'âge a diminué sa beauté aux yeux des autres, mais pour Allan, elle reste la plus belle : " Et d'ailleurs, la beauté qu'on aime et qu'on préfère est un secret que l'imagination garde à jamais. Cheveux cendrés par les années, sur un cou qui a perdu les mollesses du pâle azur de ses belles veines, yeux dont la flamme les prunelles un peu ternies, se concentre au lieu d'irradier, comme si le coeur avait absorbé dans ses sables arides les flots de lumière et de larmes qui s'y jouaient ; bouche où l'haleine n'est plus fraîche, mais ardente, tempes plus expressives et plus élargies sous la couleur de jour en jour plus meurtrie d'un bistre mat, n'y a-t-il pas en vous la volupté autant que dans les efflorescences de la jeunesse? Ne dirait-on pas que l'âme, comme la nature, fait fleurir dans les ruines ses plus beaux gramens? Et l'imagination développée n'arrive-t-elle pas, en toutes choses, à ce que les imaginations les moins riches et restées en deçà de ses développements osent appeler des dépravations? "331 (C'est donc une fois encore, l'affirmation qu'on peut aimer ce qu'on appelle laid, sans être dépravé... Ce n'est pas directement un plaidoyer pro domo, mais on tourne autour de la domus !)

Allan, de désespoir, (elle ne l'aime pas) se fracasse la tête contre un angle de cheminée. Il survit et sa beauté est presque augmentée par les cicatrices : " Allan était assis sur le divan, à ses côtés, un bandeau noir au front, sombre couronne sur le clair de ses cheveux châtains, et qui donnait à sa physionomie quelque chose de froncé, de mutin, et de fragile tout ensemble, dont le charme était irrésistible. " 332 Yseult se sacrifie en se " prêtant " à lui pour lui redonner le goût de vivre, mais sans lui laisser réellement des illusions qu'elle est impuissante d'ailleurs à créer.

" On n'y a pas assez réfléchi, le sentiment maternel qui vient des entrailles, c'est-à-dire de plus bas que le coeur, perdrait de la sainteté de son caractère si un souvenir ou un regret ne le sauvait pas des instincts seuls de l'animalité. Croyez-le! La mère n'est si belle que quand elle est un débris de l'amante333. Bonheur passé, peine ressentie, dédommagement d'une attente trompée, voilà la gloire mystérieuse qui luit autour de la tête d'un enfant chéri, l'étoile pâle qui se baigne éternellement dans l'eau murmurante des larmes dont le coeur est la source, le secret de ces délectables tendresses, de ces regards passionnés de toutes les passions et qui tombent, bénissantes et suaves, sur un fils stupide ou sur une fille laide comme un baiser de Dieu sur la nature! " Remarquons au passage la spécification de laideur : seul le souvenir de la passion permet de passer par-dessus l'enfant né laid...

Au moment où la passion d'Allan, assouvie, voudrait retrouver la fraîcheur des commencements et des illusions, Yseult, comme depuis le début, a conscience de son âge et sait, détail cruel, qu'elle a " des dents belles encore, mais entre lesquelles il y avait le petit point noir imperceptible qui se cache dans les fleurs et qui les fait mourir. " 334

Yseult veut bien supposer que le cas d'Allan n'est pas unique : " A menacer de mourir bientôt, l'amour et la beauté gagnent-ils peut-être ce qu'il y a de plus enivrant et de plus beau. " 335

" Yseult, malgré la beauté qui s'exhalait d'elle à ces mélodieuses lueurs du soir dont les rayons la doraient comme une poétique ruine où le lierre attache ses bandeaux de verdure, était plus vieille et plus courbée en réalité que la mendiante assise au tas de cailloux dans le chemin " 336. C'est une âme maintenant incapable de sentiments.

Tous les trois partent en voyage en Italie. Grands changements au retour : Allan est devenu un bel homme ; Camille, une jeune fille dans tout l'éclat de la beauté du bonheur ; mais Yseult, elle, n'a plus même le reflet de la beauté que les yeux d'Allan lui trouvait : " Allan ne reconnaissait plus son idole. Il n'avait plus devant les yeux la beauté longtemps adorée, comme un muet et éclatant reproche de la fragilité de son amour. Heureux, en cela du moins, si c'est un bonheur, hélas!! - si plutôt, hommes pétris de poussière, nous ne restons pas stupides devant le reproche sans en comprendre l'éloquence, et si, dégagés du respect d'un sentiment qui fut nous-mêmes, nous ne voyons pas sans courroux les traits que nos baisers couvrirent n'être plus qu'un plâtre inanimé et enlaidi... " 337 (on découvre donc que la beauté est périssable et que l'âge avancé n'est plus un charme...)

Allan et Camille vont découvrir - autre variante de ce qui est vécu et narré comme un inceste - qu'ils s'aiment. Bientôt ils attendent un enfant, et Camille, fière de cet amour, va l'annoncer à sa mère : " Il y avait une glace derrière madame de Scudemor. Les yeux de Camille se portaient sur cette glace, qui, étincelante, lui renvoyait sa beauté à laquelle la passion mettait comme un dard de feu et une couronne d'éclairs, et sa mère, accablée et flétrie, plus flétrie que l'eau qui stagnait à trois pas dans un bassin de vermeil, image accusatrice d'une jeunesse à jamais tarie. Aussi était-ce un sourire de vengeance satisfaite qui se mêlait aux impudiques aveux de Camille, car elle se sentait la plus forte, car elle se voyait la plus belle! " 338 Mais Camille ne sait toujours pas que sa mère a été aimée d'Allan.



Yseult est de plus en plus consumée : " Que se roulait-il dans cette âme enveloppée dans une enveloppe de chair de plus en plus dévorée, et qui, néanmoins était impénétrable comme au jour où une mâle vie et une beauté puissante étaient l'abri d'un bouclier au coeur atteint ? " 339 " Le souffle aride de la vie avait tout emporté d'une beauté qui aurait dû, semble-t-il, mettre plus de lenteur à mourir. "340 (...) " beauté perdue, yeux torches bientôt éteintes... " 341

En fait Yseult attend elle aussi un enfant d'Allan et, dans cet accouchement, mourra, heureuse de mourir pour que vive son enfant, et majestueuse toujours : " sa tête, autrefois si belle et tant aimée, méconnaissable alors de vieillesse hâtive et d'angoisse, (...) dans ce moment, respirait un si grand caractère que rien ne pouvait l'effacer "... C'est Yseult qui explique à Allan que tout amour peut mourir... même l'amour paternel qu'il croit avoir. Et Allan finalement se convainc lui aussi que seule la pitié ne meurt pas dans les cœurs, et qu'Yseult avait raison. La mère froide meurt enfin, ayant transmis sa froideur à son enfant qui vit quand même et garde les enfants en vie...

La fille illégitime sera " belle comme toutes celles qui naissent d'unions furtives et coupables "... Alors un enfant laid - ou dit laid, comme Barbey - se suppose-t-il né d'une union légitime - et donc d'apparence seulement heureuse?

Le titre Ce qui ne meurt pas est significatif de la vie qui l'emporte sur un point mais au milieu d'un désastre général. La mort de la mère est-elle la seule issue pour que l'enfant vive, d'une vie certes contaminée, mais viable? c'est une mort écrite par l'auteur du roman, est-ce aussi une mort souhaitée, ou décidée, au moins mentalement ?

Roman touffu et complexe, excessif trouvent certains dans son souci de démonstration, mais qui, néanmoins reste intéressant par tout ce qu'il révèle de Barbey : ses réflexions sur le déclin de la beauté de la femme, sur le caractère de celle qui est aussi une mère froide, sur l'apogée de la beauté chez Allan et Camille, et sur l'évolution de celle-ci, laissent deviner des appréciations de la laideur et de la beauté chez Barbey particulièrement variées et complexes.


En même temps qu'il termine Germaine, Barbey compose une oeuvre qui est presque inclassable, sorte de méditation, comportant quand même une histoire, semi-philosophique, semi-poétique. Amaïdée date en effet de 1836. Il a 27 ans et s'exprime pourtant comme s'il avait l'expérience d'un vieillard.

Somegod, un poète solitaire et retiré du monde, et Altaï, un philosophe philanthrope et plus actif, cherchent à discerner le bien du mal. A la surprise de Somegod, Altaï se présente accompagné d'une femme inconnue qu'il veut aider, Amaïdée ( dont le nom ressemble étrangement à Amédée). Sensible et fin, le poète voit, dans cette femme déchue, des beautés que le commun des mortels ne percevrait pas : " Quoique la beauté des femmes ne me cause pas d'impressions bien vives, et que Dieu m'en ait refusé l'intelligence, cependant, elle m'a semblé belle. Et puis elle n'est pas née d'hier non plus ; elle a bu aux sources des choses comme nous. La première guirlande de ses jours est fanée et tombée dans le torrent qui l'emporte, et la trace des douleurs fume à son front, comme sur la route celle du char qui vient d'y passer! pour moi, c'est la beauté suprême que cette attestation, écrite au visage dans ces altérations, que la vie n'a pas été bonne. Toute femme qui souffrit est plus que belle à mes yeux : elle est sainte. Douleur! douleur! on a là le plus merveilleux des prestiges. Vous vous mêlez jusqu'au seul amour de mon âme, dans mon culte de la Nature. Je me sens plus pieux les jours où elle paraît souffrir, et je l'aime mieux éplorée que toute-puissante. "342

Le thème de la laideur et de la beauté sont donc presque absents de cette courte oeuvre presque inachevée et qui a correspondu à un effort chez Barbey pour se mettre à la hauteur des symbolistes romantiques, idéalistes et doucement athées... tel son ami Guérin (Somegod).

Barbey publiera aussi très tardivement Amaïdée, dont il s'est souvenu de l'existence pour ainsi dire par hasard, et qu'il avait perdue. (Faut-il voir là un indice de la quantité d'écriture qu'il fournissait et dont il se détournait ?). Ce détail indique en tout cas le peu d'importance qu'il y accordait. Il l'a publiée sans en changer un mot, peu avant sa mort, en corrigeant soigneusement les impressions : il ajouta seulement au manuscrit, quelques jours avant sa mort, une note importante dont nous parlerons plus tard.

Après ce roman assez long, et ce conte philosophique, tous deux d'une veine pourrait-on dire romantique, nous avons le contraste frappant d'une nouvelle courte, et " dandyque ", de l'aveu même de Barbey. La bague d'Annibal, écrite en 1834, munie de quelques ajouts en 1843, est en effet une oeuvre pleine d'ironie, et même de causticité.

Reprenant le système de l'enchâssement, le narrateur raconte une histoire à une femme qu'il suppose l'écoutant de sa " blanche oreille " 343... C'est tout ce qu'on saura clairement d'elle, sinon qu'elle peut aller au bal " parée, souriante et coquette. " 344 De même pour le narrateur, même s'il dit Je, nous n'en saurons quasiment rien au premier degré. Nous ne trouvons pas ici, à leur sujet, de qualificatifs beau-laid

L'histoire contée est celle de Joséphine, d'Aloys et de Monsieur Baudoin d'Artinel .

Joséphine est " le plus joli phénomène qu'il fût possible d'imaginer, même avec beaucoup d'imagination " est-il écrit 345 dès la quatrième ligne où on nous parle d'elle. " Elle n'était ni belle, ni jolie, disaient les femmes qui la rencontraient (...) Elle n'était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que deux jours après l'avoir vue, on pouvait l'aimer comme un fou (...) Elle commençait par laisser froid ou déplaire ; mais à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà moins, - et enfin, - enfin l'amour éclatait plus fort de tout le temps qu'il avait mis à naître. " car " les êtres impressifs sont plus dangereux que ceux qui produisent l'ivresse nerveuse dès le premier regard. " 346 Nous avons donc ici un nouveau type de beauté.

En face de cette femme, Aloys de Synarose. Pour la première fois, changeant de méthode pour décrire un personnage, Barbey mentionne le nom, donne d'abord une description superficielle puis profonde de son caractère : " un fat (...) une espèce de Lauzun (...) un Rivarol II " et attend ainsi près de cinq pages pour nous parler de son physique. Ce " retard " est suffisamment étonnant pour attirer notre attention. Nous savons d'emblée que c'est un séducteur dangereux, non pas qu'il séduise au sens concret beaucoup de femmes, mais surtout qu'il n'est pas souvent séduit... C'est seulement une fois cette idée bien ancrée, que Barbey, enchaînant sur Rivarol, passe à l'aspect de son héros : il consacre sept strophes à lier l'apparence d'Aloys aux retentissements intérieurs qu'elle a eus et qui ont déterminé maints comportements :

L

" Mais j'ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c'était la moitié de son prodigieux esprit... pour les femmes. Or, Aloys n'avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors que le coeur s'épanouit et que l'on s'aime avec cette énergie et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide des créatures à leur aurore,

LI

Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c'est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l'illusion sublime de sa tendresse, l'avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire une marâtre... " 347

Ces railleries sur sa laideur ont entraîné chez lui la souffrance intérieure, et la nécessité de se protéger des autres par un masque d'ironie ou d'indifférence. C'est pourquoi Aloys, quoique attiré par Joséphine, affirme aux autres qu'il ne la trouve pas jolie. Le narrateur, lui, la trouve jolie, mais Aloys en personne répond : " Mon Dieu! - fit-il nonchalamment, - c'est une sotte (...) Elle n'est pas jolie, - continua-t-il. - Voyez-la plutôt d'ici, roulant sa tête avec tant d'affectation dans ce rideau d'un bleu moins pâle qu'elle n'est blond pâle. " 348

Pourtant Joséphine semble décidée à "aider " Aloys à se déclarer par d'adroits stratagèmes : nous surprenons Aloys fort tard chez elle, et le narrateur omniscient, nous révèle comme Aloys la trouve belle... 349

Mais il ne se laisse pas aller ; pas plus que l'autre nuit, à la lumière de la lune, où il la trouve pourtant ravissante...

Le troisième héros de l'histoire, lui, nous est montré d'abord, et avec malice, sous les signes extérieurs bien particuliers de l'âge, et d'un âge plein de disgrâces : il s'agissait, au début, pour le narrateur de se venger, avec ses amis, et avant l'arrivée d'Aloys, de l'indifférence de Joséphine pour tous : " malgré nos sagacités prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins pourtant que ce n'eût été - et pourquoi pas? - le front luisant et couronné de cheveux argentés de l'honorable M. d'Artinel. " C'est ainsi que la laideur et l'âge nous sont signalés avant même que nous sachions le nom de ce possible, ou impossible, vengeur! Le narrateur continue sur 5 strophes dans cette veine : ce " (...) galant usé (...) n'était pas César ; - mais César lui-même n'avait jamais été plus chauve. Cependant, il n'avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre, c'était un homme bien conservé. " 350

Le portrait est tout entier ironique, restrictif, plein de sous-entendus comiques. Et c'est cet homme que, après la dernière tentative de Joséphine pour conquérir Aloys, nous voyons grimper à son balcon, tel un Roméo :


CXXXVII

Mais Roméo. Etait-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare ! ou en était-ce une parodie cruelle ? Ah! le beau Montaigu, c'était vous, M. Baudoin d'Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu arrondi ; - mais Platon avait les épaules hautes, et qui n'est pas, d'ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie verte, vous étiez précieux d'élégance, de souplesse, d'agilité, de grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et allons juger après cela! ".

Le romancier précipite donc Joséphine, (c'est sa vengeance!), dans les bras d'un homme disgracié sur lequel s'exerce son regard moqueur et loin d'être complaisant... mais Aloys fidèle à ses principes de ne pas avouer aimer une femme sotte, continuera à porter un masque, même s'il souffre... Dandy jusqu'au bout.

En 1843, au plus fort de ses années de dandysme, Barbey ajoute même des concetti, pour forcer la note.

Le soir du mariage de Joséphine, Aloys s'en va dîner chez une courtisane : le romancier lui offre-t-il ce dîner comme pour enterrer sa vie sentimentale, ou au contraire pour montrer comme cette impassibilité lui a été difficile? En tout cas, si dans la version de 1834, Monsieur d'Artinel était radieux au bras de Joséphine, en 1843, Barbey le dépeint sérieux par opposition à Aloys de Synarose qui lui, a encore la gaieté factice du souper sur le front : mais n'est-ce pas un masque de plus en fait qu'ajoute Barbey à ces épaisseurs qui dérobent la simplicité et la vérité des cœurs? Il semble que depuis le texte de 1833-1834, des modifications aient été faites qui vont souvent dans le sens d'un durcissement désespéré. Peut-on mettre cela en relation, par exemple, avec les souffrances que Louise lui a causées en redemandant ses lettres: pour le moment Barbey ne voit guère d'autre solution qu'un dandysme plus aigu. Mais ces piques aiguës se retournent en fait contre lui et il pressent que l'étau se resserre.

Derrière ce paravent d'ironie et d'humour, on perçoit un désespoir caché à plusieurs reprises, en particulier lorsque Barbey parle d'un Aloys que sa mère a raillé, enfant, sur sa laideur. Aloys, laid et intelligent, aime une Joséphine, qui n'est ni belle ni jolie, mais qui est charmante, au sens fort... Elle est, malheureusement, sotte, de l'avis de toute la société qui l'observe avec un peu de jalousie... Quoique peu intelligente, nous dit-on, Joséphine aime cependant Aloys, au-delà et malgré sa laideur, malgré le masque qu'il porte, au point de risquer de se compromettre... Elle épousera pourtant Monsieur d'Artinel dont les disgrâces physiques vont de pair avec la nullité intellectuelle, le contraire d'Aloys, un laid intelligent et sensible, mais qui n'a pas voulu d'elle - et au nom de quoi en fait ?

A la fin de l'histoire, le narrateur ne revient pas à sa supposée lectrice-auditrice. Lui laisse-t-il méditer l'histoire? En ce cas, que voulait-il prouver? Autant de questions sur lesquelles l'analyse de la structure enchâssée pourrait permettre de revenir.

Notons simplement ici le jeu assez sophistiqué des combinaisons entre la beauté, la laideur, la bêtise, l'intelligence, l'apparence et la vérité.

Le comportement séducteur et dangereux d'Aloys nous est décrit avant son physique, car il est, ou il était laid, nous précise l'auteur après un long report de ce détail. Tandis que chez Monsieur Baudoin d'Artinel, nous avons cette appréciation sur lui avant même de savoir son nom ou ses actes.

La disposition, l'ordre de ces éléments n'est pas indifférente au lecteur et elle produit une impression qui est voulue par Barbey. La laideur d'Aloys est presque invisible après toutes ses qualités et ses capacités à séduire. Celle de Baudoin d'Artinel éclipse tout le reste de sa personne.


Dans la même veine que La bague, en 1837, Barbey commence un petit roman, dont l'écriture lui prend trois ans : L'Amour Impossible. L'histoire se passe à Paris, entre des âmes vieillies et désabusées, ayant tout épuisé... La marquise de Gesvres , femme dans tout l'éclat de sa maturité, nous est dite belle dès le premier paragraphe du roman, (elle est dans sa baignoire au théâtre et entourée de regards admiratifs auxquels elle ne porte plus attention) mais devenue froide d'ennui... Elle a pour amie Madame d'Anglure, aux " manières pleines d'élégance, et d' un genre de beauté très relevé, et vraiment patricien "351, mais un peu sotte... dont Raimbaud de Maulévrier est l'amant. Suit une description du comportement de cet homme, " à ce qu'on en dit " fat, indifférent, égoïste. Raimbaud s'ennuie car madame d'Anglure est absente, et il demande à Bérangère de Gesvres de le recevoir dans son salon parmi ses habitués. Leur première entrevue se déroule dans la pénombre du soir. Quand une lampe est apportée, ils s'aperçoivent qu'ils se sont entrevus au théâtre justement : " Par un hasard unique dans les annales de madame de Gesvres, la seconde impression que lui causa M. de Maulévrier fut dans le même sens que la première. Comme l'on dit dans le monde, avec une élégance positive et un peu abstraite, elle le trouva bien, toutes les plus passionnées admirations venant exprimer à ce mot suprême, les colonnes d'Hercule de l'éloge dans l'appréciation des gens bien appris.

Quant à elle, il était évident qu'elle était moins belle aux yeux de M. de Maulévrier, vêtue de gris comme elle l'était alors et avec un bonnet, - charmant pour qui n'eût été que jolie -, que la veille, les cheveux plaqués aux tempes, l'émeraude flamboyante sur le front. "352


Les descriptions ne sont pas plus détaillées par notre narrateur omniscient, mais Barbey consacre ensuite tout un chapitre à décrypter le comportement de ce dandy inclassable qu'est Maulévrier, et ce qu'en pense Bérangère de Gesvres au fur et à mesure qu'ils font connaissance. " Il passait pour passionné comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais fait pour cela que se donner la peine de naître et d'avoir des yeux noirs assez beaux. " 353

Enfin un détail physique... Mais c'est le seul détail de ce genre que nous aurons sur Raimbaud.

La marquise immuable, et qui voudrait pourtant aimer cet homme, verra, avec une sorte d'intérêt et de curiosité passionnés, mais froids en fait, car de pure intellectualité, Raimbaud délaisser pour elle Caroline d'Anglure que la douleur enlaidira et tuera, mais ne parviendra pas à répondre à la passion qui l'aurait désennuyée... " C'est ainsi qu'ils achevaient leur jeunesse. C'est ainsi qu'ils s'avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort, qu'ils connaissaient déjà par le coeur, mais qu'il leur restait à apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée et des organes, et la perte de la beauté. Ils s'avançaient étroitement unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l'impuissance, et, dans le néant de leurs âmes, ils n'avaient pas, pour se consoler ou s'affermir la vanité de ce qu'ils souffraient. " 354

La dernière scène nous les montre souffrant de cette sécheresse du coeur, et, dérivatif suprême, se parant pour sortir : " C'était réellement une autre femme!... (...) Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des rubans. " 355

Ce " je " omniscient et ironique s'était tenu invisible dans tout le récit, et sa présence finale qui éclate soudain aux yeux donne une portée particulière, et une résonance à cette histoire d'Amour impossible qui va durer ainsi longtemps, car pourquoi quelque chose qui n'existe pas prendrait-il fin?

En conclusion, nous voyons Caroline d'Anglure, à la beauté fine et sensible, condamnée... tandis que Bérangère de Gesvres à la beauté de marbre restera insensible malgré tous ses efforts, et vieillira doucement comme un marbre qu'elle est.

Raimbaud, dont l'auteur ne nous décrit presque pas l'apparence, deviendra lui aussi encore plus froid. Sa beauté (dont on ne prononce le mot qu'à la fin du roman, page 132) deviendra semblable à celle de madame de Gesvres, froide et sans fruit. La vieillesse les ternira tous deux, toutes deux... Telle est la fin triste de cette triste histoire où l'indifférence, sclérose des cœurs vieillis, l'emporte sur tous les plaisirs de la vie. Si aucun des héros n'est laid, leurs beautés, quoique différentes, ne seront pas sources de bonheur. Le thème dominant de ce roman est celui de l'ennui dans les âmes vieillies, mais la beauté en est l'annexe : elle ne sert de rien au bonheur et elle est périssable.



Nous donnerions volontiers comme titre à cette période, que nous venons d'étudier, période qui se clôt autour de l'année 1845 : les contradictions d'un être à problème (s). En effet, on y perçoit des idées foisonnantes :

Au sujet de la Beauté, elles sont si nombreuses qu'elles se bousculent. Dans Le cachet, la grande beauté de Dorsay est un leurre cruel pour les gens " bêtes " ; dans Léa et dans Germaine, la beauté préférée est celle qui est malade ; dans Amaïdée, on préfère une beauté qui a souffert à une beauté intacte ; dans L'amour impossible, la beauté n'est rien à côté de la vie du coeur. Toutes accusations qui pourraient dégoûter de la beauté et qui sont souvent dites sur un ton excessif...

Mais à côté de cela, la beauté est quand même recherchée comme un bien suprême : le plaisir que prend Barbey à décrire Camille, ou Allan, Madame de Gesvres, ou Mme d'Anglure etc. prouve bien que pour notre romancier, même s'il décrie la beauté, la relativise, la particularise, elle est une qualité précieuse à rechercher chez l'autre.

Quant à la laideur, moins développée certes en nombre de mots, elle est quand même ce qui sous-tend les oeuvres : Le cachet est écrit pour revaloriser Othello ou le narrateur à la valeur plus profonde que s'ils étaient beaux ; dans Léa, le héros est laid, mais il a le génie et la passion ; Aloys de La bague est intelligent, et son comportement très détaillé s'explique par la cruauté d'une mère qui l'a raillé... Arguments logiques et assez simples. Cris du coeur évidents. Plaidoyers successifs.




Les années 1845 à 1866


Beauté-laideur vont se retrouver au centre d'un roman long et capital, à un tournant de la pensée et de la vie de Barbey : il s'agit de Une vieille maîtresse.

Celle que nous apercevons en premier, à la seconde page du roman, est pourtant une jeune fille dont dès la seconde ligne356, Barbey souligne la beauté : elle attend son fiancé qui est en retard. Veillent sur elle, (c'est-à-dire en fait sur eux), sa grand-mère et sa vieille amie qui parlent de celui-ci une fois qu'elle s'est éloignée. Ryno de Marigny, fiancé d'Hermangarde, est présenté alors comme un joueur et un aventurier, libertin avec les femmes... d'où le ton ironique de la vieille amie qui l'appelle " votre beau fiancé "... Mais la grand-mère, madame de Flers est sûre qu'Hermangarde gardera son mari : " Hermangarde est encore plus belle que je ne l'étais, et elle ensorcellera son mari. " 357

C'est qu'en effet, Ryno a une maîtresse qu'il n'a jamais réussi à quitter :

" - Il faut que cette femme soit bien belle ou terriblement habile pour ramener des bras de toutes les autres femmes un homme comme M. de Marigny.

- Eh bien pas du tout! -fit Mme d'Artelles, qui tenait à verser sa goutte d'acide prussique dans toutes les pensées de son amie. - Le vicomte la dit assez laide, d'un caractère fort extravagant, et plus âgée que Monsieur de Marigny qui a trente ans.

- Hein! Ce ne sont pas là des séductions bien omnipotentes, - dit la marquise. Mais votre vieux scélérat de vicomte n'a vu cette femme que dans son salon... a-t-elle un salon? et Marigny l'a vue ailleurs. Cela change la thèse. Les meilleures actrices ne sont bonnes que dans certaines pièces. Moi, je fais ce raisonnement-ci, ma chère : ou c'est une relation craquant de toute parts depuis le temps qu'elle dure, et alors Hermangarde rompra ce nœud tiraillé et usé en se jouant ; ou la créature est à craindre, et alors, si elle l'est, elle l'est beaucoup! car Marigny a trop expérimenté les femmes pour ne pas les savoir à fond, et laide ou non, ce serait donc le résumé de toutes les séductions des autres, puisqu'on les quitte pour revenir à elle ; enfin, une espèce de maîtresse-sérail. " 358

Leur ami Prosny dira plus tard 359 : " Cette femme n'est ni jeune, ni belle ; c'est un casse-tête chinois, et peut-être est-ce tout cela qui fait sa puissance! "

Une de ces femmes que Marigny quitte pour revenir à cette maîtresse est Martyre de Mendoze. La souffrance qu'elle endure maintenant la défigure : " Elle n'était plus belle et elle avait été divine. "360 L'on sent bien ici qu'un des thèmes dominant sera la lutte entre la beauté et la laideur, au singulier ou au pluriel...

Vingt pages après le début du roman, nous revivons la première rencontre d'Hermangarde avec Ryno : " Sa première pensée fut le Lara de lord Byron ; la seconde qu'elle l'aimait ", tandis que Ryno est ébloui par la sainte beauté d'Hermangarde. Ainsi nous n'avons toujours pas de détails sur le physique de Ryno, mais une évocation symbolique.

Ryno va rendre visite à Madame de Flers, et lui rappelle " les beaux jeunes gens de sa jeunesse. "361C'est ainsi qu'on apprend, indirectement, que Ryno est beau. La comparaison avec Lara nous l'avait appris, également indirectement.

Prosny, mandaté par les deux amies, va rendre visite à Vellini, que le lecteur n'a pas encore " vue ".

Surprise : Oliva, qui ouvre la porte, est " une jeune fille splendidement belle, une belle soubrette à la taille de déesse. " 362 et c'est là que commence l'enchantement. Au premier coup d'oeil sur sa mystérieuse maîtresse, on s'aperçoit que " la senora Vellini n'était plus jeune et n'avait jamais été jolie. Oliva n'était donc point comme un degré de lumière placé là par l'orgueil enivré, pour monter d'une femme plus belle à une femme plus belle. Au contraire, on descendait à une femme soudainement laide quand on regardait Vellini, l'oeil ébloui par Oliva. La comparaison avait alors toute la surprise du contraste. " 363 Suit une description détaillée de ce qui rend laide Vellini : teint jaune, maigreur, manque de formes, petitesse, aspect endormi etc. " Voilà (...) ce qui faisait dire, aux yeux épris de la ligne de tête caucasienne, qu'elle était laide, la senora Vellini. " 364 Mais si elle prend vie, " elle n'était pas belle, non, jamais! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres! (...) Ah! dans ces moments-là, quelle revanche la senora prenait sur les femmes toujours belles! mais l'émotion ne durait pas. Tout s'éteignait quand elle était envolée ; et la nuit de sa laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait sourdement sur elle, - comme un froid basilic se couche à la place où il a tout englouti... " 365

" Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. Le vieux vicomte n'avait pas en lui un grain de poésie. Aussi ne comprenait-il rien aux éclairs de passion qui passaient sur Vellini ; mais comme il était corrompu, blasé et vieux de civilisation et de sens, il s'expliquait très bien qu'on pût s'arranger de toute cette laideur. " 366Qui des lecteurs ne souhaiterait être un poète et un homme corrompu, au moins le temps d'une lecture?

Prosny, qui a pour mission d'observer Vellini, essaie de la provoquer : " Le vicomte étudiait cette tête de bronze. Un sillon de la foudre de beauté qui partait de l'émotion du coeur y passa. mais ce fut trop rapide pour être aperçu d'un observateur sans portée comme l'était Monsieur de Prosny. "

Il lui affirme donc : " L'orgueil est une superbe chose et vous savez mieux que moi pourquoi vous en avez... mais votre Oliva est moins belle que Mlle de Polastron, la fiancée de M. de Marigny et, le diable m'emporte, il en est fou de manière que... "

- "... de manière que Vellini qui est vieille et laide - interrompit-elle avec ironie, - n'a plus qu'à se jeter par la fenêtre si elle aime encore M. de Marigny? " 367

Prosny s'en va, et croise justement " le beau fiancé ". Celui-ci craint que Prosny ait blessé Vellini, mais celle-ci lui répond : " Est-ce que les âmes fières sont à la disposition du premier venu qui peut les faire souffrir? " Et le dédain se gonflant en elle lui donna cette beauté sublime qui, sans cesse, communiquait à cet être laid et chétif une si incroyable toute-puissance.

Monsieur de Marigny fut-il dominé par l'impression de beauté qui s'allumait comme un flambeau, ou par un de ces souvenirs qui renouvellent le passé même? Toujours est-il que l'amoureux de la belle Hermangarde lui fit l'infidélité d'un baiser. " 368

Malgré tout, Ryno et Vellini se confirment leur séparation : " Marigny était redevenu l'amant d'Hermangarde. La beauté instantanée de Vellini s'était perdue dans l'accablement de son âme. Elle n'avait plus aucun prestige " 369 C'est uniquement par des tournures négatives que " Ryno " la décrit à ce moment-là : " il " ne dit pas " elle était laide ", comme si cet adjectif " laid ", devenu tabou et magique, voulait dire " séduisante ".

Toutefois quand Marigny est parti, Vellini, dans une rage désespérée, pour essayer de faire mourir cet amour, brûle portraits et lettres : dans l'ardeur de cette action, " chose inouïe! elle redevenait belle. " 370

Ryno décide d'aller raconter à Madame de Flers cet amour si extravagant et si vivace. C'est seulement alors qu'il est décrit physiquement. Tout d'abord, Barbey le range parmi les "beaux " 371 mais avec sa propre personnalité car il est tendre et passionné, puis il nous donne une description de lui à travers les médisances de la jalousie. Dans cette description, la part de beauté est très particulière : " On le critiquait dans sa mise, dans sa physionomie, dans sa personne extérieure, - la pire critique pour les gens du monde. Quoi d'étonnant? Avec les mœurs égalitaires et jalouses de notre temps, il y a des physionomies qu'on voudrait briser comme une couronne. C'est de la royauté de droit divin pour cette plèbe qui n'y croit plus! M. de Marigny avait l'éclatant malheur et le danger d'une de ces physionomies réparties non seulement dans les traits de la face, mais dans le corps, les attitudes, l'être tout entier. Aussi, qu'on écoutât les commères, mâles et femelles, qui imposent leur jargon aux opinions des salons de Paris, que ne disait-on pas de lui ? Le voile diaphane et brun délicatement lamé d'or de la moustache orientale qui lui retombait sur la bouche cachait mal le dédain de ses lèvres! Ses cheveux, qu'il portait longs et qu'il soignait avec un culte indigne d'un homme d'esprit, répétaient gravement les caillettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l'intelligence se jouaient dans l'ombre creusée des méplats! Enfin, ses yeux, - la seule chose qu'il eût vraiment belle, - ses yeux qui avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang, étaient par trop insolemment immobiles. Tout cela n'était pas gentleman-like, sifflaient les linottes du dandysme, du haut de la cravate où perche leur insignifiance. Mais les femmes savaient une réponse... une réponse qu'elles ne faisaient pas. Comme la fille de la Fable, elles aimaient cet amoureux à longue crinière. Elles avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, ces dures prunelles fauves, qui dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert dont le vent a ridé les sables. Pour peu qu'elles sortissent de la ligne commune, elles subissaient l'influence de la force aimantée qu'il y avait en Marigny. (...) sa vie était donc comme un gouffre. Le fond de ses sentiments était un autre abîme ; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l'emploi qu'on en fait. (...) il s'était rejeté à des dédommagements qui n'en sont plus, l'ivresse passée ; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu " un de ces hommes ", comme l'a dit Shakespeare, " dans lequel chaque pouce est un homme ".

Trois remarques :

Ryno est censé dans le roman n'avoir que trente ans : l'homme que décrit Barbey n'est-il pas plus âgé? N'aurait-il pas plutôt son âge à lui ? ou l'âge qu'il a quand il écrit la première idée de ce roman, quelques années avant, et qu'il aurait appelé d'ailleurs Ryno.

Les femmes séduites par l'expression plus que par la beauté : ce serait une nouvelle théories de Barbey pour expliquer ses succès ou la stratégie qu'il va essayer d'appliquer... efficacement!

Barbey se croit-il encore dandy, ou par un dandysme suprême s'exclut-il des dandys, comme Byron. Tout dandy le dit : les autres sont dandys, mais ils suivent une mode, moi, je suis différent.

Ryno raconte donc sa vie aventureuse et agitée. Un jour, son ami Mareuil lui a montré d'assez loin cette Vellini qu'il idolâtre, assise, immobile. Il l'a traité d'extravagant. " Oui, elle vous paraît laide, - dit le comte de Mareuil (...). J'étais comme vous ; je l'ai trouvée laide ; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur! " 372 (Ce n'est pas Ryno qui prononce ce mot de " laid ". Pour lui, Vellini n'existe tout simplement pas.)

Il l'a retrouvée à un dîner, au milieu de femmes ravissantes. Immobile, inanimée. Dès qu'elle marcha pour passer à table, il ressentit la " puissance électrique de cet être " et tomba amoureux fou : " Les prestiges de la laideur, que Monsieur de Mareuil m'avait promis, apparurent en Madame Annesley. " 373

Mais elle resta insensible, et même hostile. Marigny s'enfonça dans les mystères de cet être : " Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions que l'on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, - la seule chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d'un Archange tombé. (...) J'arrivais (...) à ne plus aimer que ce qu'il y avait de moins beau dans l'être aimé. J'aurais aimé ce qu'il y aurait eu de malade! J'allais savourer le défaut avec délices ; j'allais le regarder comme une perfection, et laisser là l'or pour les pieds d'argile. " 374

Les prestiges de la laideur qui relèvent véritablement, selon lui, de l'inconscient sont donc une nouvelle force qui est attribuée à certains êtres pourtant disgrâciés.

Mais il ne fut pas aimé : " Ah! n'être pas aimé, c'est toujours un effroyable supplice, - un non-sens humain, car l'amour devrait appeler l'amour ; - mais ne pas l'être pour la première fois, quand les femmes vous ont appris l'orgueil de la fortune qui s'ajoute à votre autre orgueil ; mais n'être pas aimé par une créature laide et chétive qu'on juge bien inférieure à soi, qu'on écrase de son intelligence, qu'on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu'on ne peut s'empêcher d'adorer et de placer dans tous ses songes, c'est là une de ces catastrophes de coeur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n'y a rien à comparer. " 375

Marigny, pour se faire aimer, provoqua en duel le mari de Vellini et manqua de mourir. Celle-ci, alors, lui avoua qu'elle était " vaincue ", intérieurement depuis longtemps : " Quand je vous ai vu pour la première fois devant Tortoni, cette femme qui vous paraissait si froide était foudroyée. (...) D'effroi, je me mis à vous haïr avec frénésie (...) Vous m'aviez trouvée laide, mais je résistais! (...) Je fus heureuse de vous faire souffrir (...) je voulais rester moi-même! " 376

Commença alors une liaison qui emportait tout, qui résista même aux tentatives qu'ils firent pour la rompre lorsque leurs deux caractères se heurtaient trop violemment. Mais Vellini croit toujours que le lien du sang (elle a bu du sang de Ryno blessé et inconscient, et lui en a fait boire un peu du sien une fois qu'elle lui a avoué son amour) sera plus fort que toutes les tentatives de rompre, et que les autres aventures de Ryno.

Madame de Flers a malgré tout confiance : la beauté d'Hermangarde est si grande ! (Cet argument est un leitmotiv, sous la forme de l'adjectif ou du nom, chaque fois que l'on parle d'Hermangarde, et même de madame de Mendoze. Ce qui fait ressortir davantage la laideur de Vellini.)

Le mariage a donc lieu. Vellini vient y assister, immobile et indifférente. Prosny la montre à Madame d'Artelles qui commente : " Elle est fort laide et l'air effronté de ses pareilles ne lui manque pas. Sa mise est celle d'un baladine. Mort de ma vie! Il sont jolis, les goûts des hommes de ce temps, et de Monsieur de Marigny en particulier! "377

Vellini, à la fin de la messe, rencontre madame de Mendoze. Celle-ci se résigne :

" -Une plus belle que moi m'a vaincue.

- Une plus belle que nous deux, Madame! - repartit Vellini, touchée de cette grandeur modeste et cherchant à s'y associer en se faisant justice. - Vous étiez déjà plus belle que moi. " 378

Quand Vellini reverra Prosny, celui-ci lui demandera comment il a trouvé Hermangarde : " Elle! - répondit-elle avec un accent de justice et de vérité qui me renversa, - Ah! très belle! Oui, très belle ; plus belle encore que ne l'était ma mère, qui était bien pourtant tout ce que j'ai connu de plus beau. " 379

(La laideur a donc la force d'être objective...)

Cela n'empêche pas Prosny de mieux comprendre comme l'attirance pour une Vellini peut éclipser l'amour pour une Hermangarde. Il l'écrit à Madame de Flers : " Je m'imagine qu'une femme comme cette Vellini est très menaçante pour la délicate chose, plus rare encore que belle, et plus fragile que tout, que vous appelez le bonheur du mariage. Est-ce son petit corps qui est sorcier, ou bien son âme? Si vous la connaissiez comme moi, vous croiriez aussi qu'elle a quelque secret je ne sais où, dans sa personne, pour faire revenir à elle un homme. Je vous entends vous écrier que c'est fort laid ce que j'ose vous écrire là. Mais que voulez-vous, madame la comtesse, ce n'est pas ma faute à moi si l'on n'élève pas ses filles pour lutter avec de vieilles maîtresses qui ont toute honte bue, mais qui, à ce prix, font boire aux hommes toutes sortes de choses dont le goût ne se perd jamais. La belle Mme de Marigny, avec sa beauté surhumaine, donnera à son mari le même bonheur que vous toutes avez donné aux vôtres, que cette charmante rose-thé, maintenant flétrie, madame de Mendoze, a donné à Marigny - qui l'a quittée, et pour revenir à cette Vellini dont il est question. Vous appelez cela le bonheur des Anges. Très bien! Mais les amoureux s'en fatiguent comme un musicien qui serait condamné à jouer toute une partition sur une corde unique. Vous avouerez que cela finirait par être ennuyeux pour le musicien. Aussi qu'arrive-t-il? On trouve bientôt parfaitement gauche ce qu'on avait trouvé si pur. La Fidélité après la possession, (je ne parle point de l'autre, dont j'ai été l'exemple à vos pieds) continue d'être, parmi les femmes comme il faut, un fabuleux prodige qu'on n'a jamais vu, tandis qu'ailleurs il existe, à l'état de monstruosité, il est vrai, mais de monstruosité réelle et vivante, avec une alcôve pour bocal! "380

Après une lune de miel sans aucun nuage, Ryno sur une route croise une calèche : il y reconnaît madame de Mendoze, malade, mais dont la vue ne l'émeut pas, et Vellini. Il croit aimer Hermangarde de tout son coeur, " mais alors pourquoi ce coup de lancette au coeur, quand il avait vu auprès de Mme de Mendoze, la tête si connue, - laide, obscure et indifférente! " 381 (Ryno, notons-le, utilise l'adjectif laid, ou plutôt bien sûr, Barbey l'utilise ici alors qu'il semblait chargé de tant de séduction que " Ryno " ne l'utilisait pas pour en parler lorsqu'il luttait contre cet amour : est-ce parce qu'il voit Vellini sans qu'elle voie Ryno, ou plutôt parce qu'il est déjà reconquis, n'ayant jamais été perdu dans son inconscient...) ?

Depuis ce jour-là, Ryno ne connaît plus la tranquillité du coeur.

Hermangarde sent bien qu'il y a quelque chose. Un jour, par exemple, elle questionne un enfant pour savoir s'il a vu son mari. " Il est là-bas, avec une belle dame, - répondit l'enfant. Il l'appelait belle parce qu'elle était en rouge, ce sauvage enfant! " 382 (C'est la seule fois qu'elle est dite belle par un non-amoureux, mais Barbey précise que c'est par un enfant, et un sauvage enfant, - c'est à dire un enfant sans goût -, et parce qu'elle a du rouge.) Mais Bonine383 elle, qui a un ami, qui s'y connaît, et qui aime les cadeaux vestimentaires que lui fait la Mauricaude, n'est pas de l'avis de cet enfant : un soir, Vellini attend Ryno dans sa chaumière: " malgré sa parure et ses bijoux, elle avait sa laideur boudeuse, triste, rechignée ; cette laideur de lionne qui se fronce et donne un coup de dent au serpent qui la mord au coeur. " Quel dommage qu'elle ne soit pas jolie avec de si beaux ajustements " dit tout bas Bonine à sa mère. Elle ignorait, la pauvre fille, qu'il y avait en cette femme laide, une autre femme, belle entre les belles, qui allait tout à l'heure en jaillir. "384 (Bonine et sa mère ne sont pas amoureuses, et peuvent utiliser cet adjectif sans crainte !...)

Ryno arrive, magnifique, byronien : " Il avait la beauté mûrie d'un homme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement, vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. Vellini le parcourut tout entier d'un regard retrempé de jeunesse :

" Le temps ment comme ton mariage! - dit-elle- comme l'amour qui meurt et dit : " c'en est fait pour jamais! " parce qu'il meurt. Tu es venu, Ryno!, ce soir, nous n'avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois, et l'amour mort n'empêche pas que nous soyons ici les mains unies, tout prêts peut-être à recommencer le passé et notre amour! "385

Vellini voit Ryno très beau... Ryno essaie de résister, de penser à son Hermangarde, il en parle à Vellini, mais celle-ci redevient si belle... et Ryno succombe : " D'ailleurs, il espérait sans doute, tout en cédant à cet attrait irrésistible qui la vengeait de sa laideur, qu'en s'y livrant sans nulle réserve, il parviendrait à le faire mourir. " 386 Au contraire, sa soif grandit...

Ce même soir, Hermangarde le surprend ; elle le traite par le plus glacial mépris ; Ryno, désespérant de la reconquérir, écrit une longue lettre à la grand-mère chérie : " Contre les impressions sorties du gouffre de l'être, l'amour d'Hermangarde était un talisman qui ne savait plus me défendre! Sa beauté non plus ! (...) Ainsi la beauté la plus admirée était vaincue une fois de plus, par cette incompréhensible laideur, préférée longtemps à toutes choses et dont la possession avait, sans doute, créé en moi une de ces dépravations que ma raison n'avait jamais acceptée, mais que je n'avais pu arracher, dirai-je de mon coeur?... "387

L'analyse va très loin ; il se demande si Vellini n'est pas une de ces " Mélusines, moitié femmes et moitié serpents, ces doubles natures, belles et difformes, qu'on dit aimer d'un amour difforme et monstrueux comme elles. "388 Souvent, ils ont essayé de rompre : " Je l'ai quittée ainsi souvent, croyant qu'enfin, ce dégoût, cette laideur, cette stupidité, ces ténèbres, cet anéantissement seraient éternels, mais, hélas! m'abusant toujours. " 389

Malheureusement Madame de Flers est morte, et ne pourra raccommoder les époux. Ryno retourne donc à Vellini, cette " AMFREUSE petite Mauricaude "390 comme l'appellent les gens du pays...


L'épilogue du roman est donné par un dialogue assez vif entre madame d'Artelles et Prosny au sujet de " cette vieille macaque de Vellini " 391. Madame d'Artelles ne comprend pas comment Marigny peut être fidèle à cette vieille maîtresse. Prosny lui dit que cette fidélité serait jugée superbe si la Malagaise était du même monde... Protestations de Mme d'Artelles.

Il lui rétorque alors qu'elle a sûrement, " sous sa basquine d'Espagnole, des justifications à l'usage de Monsieur de Marigny ", elle qui ressemble à la femelle d'un Centaure et monte à cheval comme la plus habile écuyère du cirque, qu'elle est peut-être " le Démon en personne, avec tout son cortège de tentations, d'où un goût enragé dont il ne fera pas pénitence... "

Madame d'Artelles lui rappelant encore une fois la laideur de Vellini, il la prend à son propre piège : " Mais comtesse, quand je vous accorderais qu'elle est laide comme... tout ce qu'il y a de plus laid, n'êtes-vous pas des spiritualistes, dans votre faubourg Saint-Germain? " Et Prosny de se poser sérieusement la question de savoir si cela n'est pas le véritable amour.


Ce roman, assez long, est donc bâti entièrement sur l'opposition entre deux femmes :

- l'une est dite d'emblée de la beauté la plus grande, et la plus pure,

- et l'autre, d'emblée également, d'une laideur visible qui se métamorphose longtemps après en beauté ensorcelante. La laideur n'est pas aimée pour la laideur : elle devient beauté, dans certains cas, et c'est après seulement qu'on ait goûté à ces métamorphoses que la laideur peut être aimée en tant que telle, comme une drogue dont on serait contraint d'oublier les effets indésirables ou nuisibles pour ne se rappeler que le plaisir.

Le héros n'est pas décrit d'abord physiquement, mais seulement moralement ; il est ensuite indirectement présenté comme ressemblant à tel ou tel type de (beau) héros ; mais c'est au moment où il cède à nouveau à Vellini que l'auteur le qualifie directement de beau.

La laideur est ici au sommet de sa force : elle est la vie, l'instinct du bonheur, du plaisir. La beauté, quoiqu'elle aussi puisse être aussi bonheur, vie, plaisir, est complètement vaincue, sur le plan du vécu, comme sur le plan des théories morales, esthétiques, philosophiques ou religieuses... L'analyse psychologique va très loin, presque jusqu'à la psychanalyse. Quand on sait que Barbey a connu une femme qui lui a inspiré Vellini, on peut se demander si cette aventure n'a pas été pour lui une chose extrêmement salutaire.


En 1849 Barbey commence à rédiger Le Dessous de cartes d'une partie de whist qui sera publié en 1850 ; parallèlement à L'Ensorcelée, qui sera publiée en 1852.

Quoiqu'il se soit écoulé 19 ans depuis Le cachet, Le Dessous de cartes d'une partie de whist est de la même veine d'écriture que les premières nouvelles brèves.

Le récit est, lui aussi, enchassé, et le narrateur en première personne se dispense donc de se décrire : il écoute un autre narrateur qui raconte une histoire, dans un salon de la meilleure société, chez la baronne de Mascranny, et en présence de sa fille. L'évocation de ce salon et de ses habitués, qui ne sont pas non plus évalués en termes de beauté ou de laideur, ouvre et clôt la nouvelle.

L'histoire qui est racontée par le second narrateur, a lieu également au sein de la

" meilleure société ", une société qui essaie de survivre à la Révolution et à la Restauration, avec pour occupation principale le jeu.

Tombe soudain, ( enfin, seulement à la quinzième page de cette nouvelle) dans ce petit ronron un certain Marmor de Karkoël. L'auteur nous donne presque immédiatement un portrait d'apparences : d'abord qualifié de " meilleur joueur de whist des trois royaumes ", il n'ôte pas ses gants pour jouer, des gants parfaits de coupe... et après nous l'avoir ainsi caractérisé par ses actions, il complète le portrait ainsi :

" Or, ce Marmor de Karkoël, Mesdames, était pour la tournure, un homme de vingt-huit ans à peu près ; mais un soleil brûlant, des fatigues ignorées ou des passions peut-être, avaient attaché sur sa face le masque d'un homme de trente-cinq. Il n'était pas beau, mais il était expressif. " Suivent des détails sur ses cheveux, son front, et un tic qui chasse ses cheveux. " Sa lèvre rasée (on ne portait pas alors de moustache comme aujourd'hui) était d'une immobilité à désespérer Lavater et tous ceux qui croient que le secret de la nature d'un homme est encore mieux écrit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans l'expression de ses yeux. (...) ses deux yeux noirs à la Macbeth, encore plus sombres que noirs et très





rapprochés, ce qui est, dit-on, la marque d'un caractère extravagant ou de quelque insanité intellectuelle. " 392

Il se trouve placé immédiatement à la table des meilleurs whisteurs, dont madame du Tremblay de Stasseville. C'est seulement après avoir décrit pendant quelques pages ce dieu du chelem que l'on revient à Madame du Tremblay. De la longue description de cette femme serpent, glacée, retenons l'harmonie entre l'apparence extérieure et la réalité intérieure (selon une théorie médicale et physiologique développée assez longuement par Barbey dans cette nouvelle, page 153). Son esprit cruel la fait redouter de tous : " Les femmes haïssaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay comme s'il avait été de la beauté. Et, en effet, c'était la sienne! " 393 Elle a en effet un " défaut à la taille, qui pouvait à la rigueur passer pour un vice " ; un peu bossue ou boiteuse donc, pas une fois elle n'est dite belle ou quoi que ce soit qui puisse remplacer la beauté au sens habituel.

Le troisième personnage de ce drame caché est Mademoiselle Herminie du Tremblay, sa fille, dont on a entendu parler un peu avant la mère, sans jamais en mentionner la beauté.

Mais, une fois que la mère est décrite, nous lisons soudain une appréciation hyperbolique sur Herminie " dont la beauté aurait été admirée dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes de Paris. ".

Le narrateur affirme qu'à divers indices, il aurait pu se douter, et a presque eu le pressentiment, qu'il se jouait quelque chose entre ces trois personnes.

Un jour, le diamant de madame de Stasseville étincela de façon extraordinaire, et on s'écria : " -Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! (...). Jamais je ne l'avais vu étinceler comme ce soir ; il forcerait les plus myopes à le remarquer. " 394 (Notons que l'adjectif " beau " est rarement employé pour des objets).

Au même moment, Herminie toussa d'une toux horriblement mate.

" -Et qui est-ce qui tousse? demande un des joueurs.

" - (...) c'est ma fille, - fit la comtesse du Tremblay avec un sourire sur ses lèvres minces. "

Le narrateur s'aperçut alors qu'Herminie avait l'air d'une mourante... et par une association inconsciente, se rappela avoir vu Marmor transvaser un poison foudroyant dans une bague...

Deux ans après, le narrateur apprit la mort d'Herminie, le départ de Karkoël, la mort de Madame du Tremblay un mois après ce départ, et la découverte, plus tard, du " cadavre d'un enfant qui avait vécu "395 dans la jardinière où elle faisait pousser des résédas qu'elle aimait jusqu'à les mordiller en public... 396

C'est ainsi que la nouvelle se clôt sur le dévoilement partiel du mystère, ce qui ne fait que lui donner de la profondeur.

Petit retour sur le salon " enchassant " où les femmes, dites indirectement attirantes et jolies, semblent elles aussi dissimuler un mystère aux yeux du premier narrateur qui a

" écouté " l'histoire. 397

Cette femme laide, ou peu s'en faut, et cet homme qui n'était pas beau, mais expressif, se sont sans doute "aimés" ; Herminie, belle, était condamnée, comme toutes celles que Barbey a peintes jusqu'alors. Elle donc a aimé Marmor elle aussi, avant d'être la victime. A qui est cet enfant? Sa mort est un plaisir pour Mme de Stasseville : on comprend alors que les laideurs étaient tout à fait conformes, annonçant l'univers intérieur, selon des théories que Barbey acceptait et appréciait à ce moment. Qui a tué l'enfant ? De qui était-il ? Notre esprit comprend qu'il doit hésiter en cherchant, et choisir, s'il se laisse suggestionner par Barbey, l'hypothèse la plus monstrueuse. Car en fait, Barbey ne désire pas que le lecteur trouve : il s'arrange pour qu'il ne puisse trouver, même s'il fait dire le contraire aux narrateurs. Le lecteur, obligé de chercher lui-même le pire voit s'ouvrir dans sa propre imagination des espaces profonds et noirs qu'il ne soupçonnait pas... C'est alors que la connivence avec l'auteur fonctionne ou non, et que le plaisir de l'auteur, ou sa souffrance qu'il ne peut tenter qu'ainsi de guérir, se communique ou non au lecteur. Si bien que le lecteur lui aussi sent perler intérieurement un effroi devant ce qu'il fait lui-même

Dans cette nouvelle, on trouve une réflexion assez poussée sur les théories de Lavater, accord ou désaccord entre le physique et le moral, ce qui finalement structure le masque. Ce n'est pas le thème de la laideur qui est le plus important : en fait, c'est celui de l'énigme, et des abîmes qui sont en tous.



Il n'en est pas de même dans L'Ensorcelée, ce roman que Barbey rédigeait en 1849-1850 et qui parut en 1852. C'est en effet l'histoire, sur fond historique, d'une jeune femme qui aime un homme à la laideur insoutenable... et cela fait dire d'elle qu'elle doit être ensorcelée.

Quoique ce soit un long roman, Barbey nous le présente comme les récits, souvent plus courts, qui sont enchassés :

Un " Je " se trouve un jour en Normandie et doit traverser une lande peu commode. Un certain Tainnebouy s'offre à l'accompagner. Pendant cette traversée nocturne, divers ennuis offriront temps et occasion de raconter cette histoire.

Tout d'abord, notons que celui qui écrit cette histoire ne se décrit pas. Par contre, après des considérations sur le pays, et sur sa situation, il décrit d'emblée le physique du compagnon que le hasard lui destine : " un (...) gaillard (...) de riche mine. " 398 " C'était un homme de 45 ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu'après tout le mâle de la femme a aussi son genre de beauté. Il avait à peu près 5 pieds 4 pouces de stature. " 399. Ce maître Tainnebouy sera décrit par des notations qui font de lui un très beau et sympathique type normand, quoique tanné par le soleil. Le mot " mine " remplace tout ce qui avait trait à la beauté et à la laideur : on ne nous décrit plus sa figure : il ne doit donc pas être beau à proprement parler. 400

C'est cet homme qui raconte l'histoire qui est censée nous avoir été transcrite sur un coin de table d'une auberge par le " Je ".

Son récit s'ouvre, presque 30 pages après le premier mot du roman, par la vision d'un Chouan qui se traîne. Après quelques lignes de description de son attitude (désespoir, épuisement) nous le voyons enlever son chapeau et d'emblée, il nous est présenté ainsi : " Beau, mais marqué d'un sceau fatal, le visage de l'inconnu semblait sculpté dans du marbre vert tant il était pâle! " 401 Il se tire un coup de fusil " contre son mâle visage " 402. Mais une Chouanne le trouve : " Plus mère que femme, elle finit par courber sa vieille tête en pensant à son fils, vers le corps du Chouan défiguré, et elle lui mit la main sur le coeur. " 403Il bat encore : elle va le soigner. Mais des Bleus surviennent : " Ils allèrent d'abord au lit, découvrirent avec leurs mains brutales le blessé dévoré de fièvre, et reculèrent presque en voyant cette tête enflée, hideuse, énorme, masquée de bandelettes et de sang séché. " 404 Au lieu de le tuer, ils arrachent ces bandelettes et saupoudrent de braises " ce visage qui n'était plus un visage. " 405"Le Chouan défiguré ne mourut pas, " 406 " et on le vit un jour se dresser dans une stalle : c'était l'ancien moine de l'abbaye de Blanche-Lande, le fameux abbé de la Croix-Jugan. "407

Dès ce jour-là, une jeune femme fut fascinée par le moine. " Aux yeux d'une âme comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se venger de l'horreur de ses blessures par une physionomie de fierté408 si sublime qu'on en restait anéanti comme s'il avait été beau! "409 Il est " d'une grandiose laideur. "410La description de l'abbé est évidemment très détaillée, mais nous n'avons une notation sur le physique de Jeanne que deux pages après, encore est-elle très brève : pour aller, à la sortie de cet office, chez sa confidente, " elle franchit l'échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer à Nônon Cocouan la couleur de ses jarretières et les plus belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie ou sauté, pieds joints, un fossé. " 411

Son caractère est longuement décrit, et ce n'est que neuf pages après que nous avons une appréciation sur sa beauté : " Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans : moins belle cependant que sa mère ; mais cette beauté qui passe plus vite dans les femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu'elles ne font rien pour la retenir, elle ne l'avait plus. " 412 Cependant, elle a gardé sa fraîcheur et a toujours ses yeux de faucon. Et " avec sa taille moyenne, mais bien prise, sa hanche et son sein proéminent, comme toutes ses compatriotes dont la destination est de devenir mères, si Jeanne n'était plus une femme belle, pour maître Tainnebouy, elle était encore une belle femme. " 413 " et il n'y avait pas dans tout le Cotentin une femme de si grande mine et qu'on pût citer en comparaison. " 414 En effet, elle est la fille d'un seigneur et d'une simple paysanne, mais au noble tempérament... Elle en a gardé les aspirations intimes, et la violence.

Jeanne-Madelaine reste en contact avec le milieu dans lequel elle est née, car elle a pour confidente une compagne de sa mère, la Clotte..

Dès que le nom de La Clotte est prononcé, sa description physique suit : vieille et paralysée maintenant (cela tient deux lignes), sa beauté, et les conséquences qu'elle a eues sur sa vie, sont par contre longuement évoquées et d'une façon très significative : dans sa jeunesse, " comme plusieurs de ses contemporaines, belles et passionnées, (elle avait) jeté un scandaleux éclat. Orgueilleuse de sa beauté, elle avait été une fille sage jusqu'à vingt-sept ans. Sa froideur naturelle l'avait préservée. Mais à vingt-sept ans, cet orgueil fou, courroucé d'attendre, la rage d'une curiosité qui perdit Eve, le regret, plus affreux qu'un remords, qui commençait pour elle, d'avoir perdu sa jeunesse la firent succomber. " 415 Elle se jette, au château de Sang d'Aiglon, mais avec le calme meurtrier d'un " sphinx ", dans " ce four dévorant de la débauche, d'où la beauté, la pudeur, la vertu, la jeunesse ne ressortaient jamais qu'en cendres! " 416... et, même dans cette sombre vieillesse, " on voyait bien qu'elle avait été une femme " dont la beauté - me dit Tainnebouy quand il m'en parla - avait brillé comme un feu de joie dans le pays. " 417

Lorsqu'elle arrive chez celle qui remplace pour ainsi dire sa mère, Jeanne n'ose pas lui parler tout de suite de l'Abbé. Mais elle succombe enfin à sa pensée secrète. La Clotte, au début, ne mentionne de La Croix-Jugan que son caractère cruel, orgueilleux, indifférent et froid : " il n'a jamais oublié sa robe de prêtre avec aucune de nous. " 418, " sombre comme un vieux " 419.... Jeanne lui apprend ce qui lui est arrivé et lui raconte sa " grandiose laideur." 420.

C'est seulement alors que nous apprenons que La Croix-Jugan était beau : " - Quoi! -reprit La Clotte avec un sentiment d'étonnement, - Jéhoël de la Croix-Jugan n'a plus son beau visage de saint Michel qui tue le dragon! Il l'a perdu sous le fer du suicide, comme nous, qui l'avons trouvé si beau, nous, les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons perdu notre beauté aussi sous les chagrins, l'abandon, les malheurs du temps, la vieillesse ! Il est jeune encore, lui, mais un coup de feu et de désespoir l'a mis d'égal à égal avec nous! Ah! Jéhoël, Jéhoël! - ajouta-t-elle avec cette abstraction des vieillards qui les fait parler, quand ils sont seuls, aux spectres invisibles de leur jeunesse - tu as donc porté les mains sur toi et détruit cette beauté sinistre et funeste qui promettait ce que tu as tenu! Que dirait Dlaïde Malgy si elle vivait et qu'elle te revît ? "421

La Clotte raconte alors l'histoire de cette fille éprise de ce " beau et blanc moine de Blanchelande ". " Belle, amoureuse, devenue effrontée, elle croyait facile de se faire aimer... Mais elle s'abusa ". 422 Désespérée, après avoir tout essayé, " Ah! sa beauté et sa santé furent bientôt mangées. " 423 : elle mourut dans une débauche qui n'a même pas ému Jéhoël...

Jeanne-Madelaine pâlit, bouleversée par cette histoire : " Ah! ma fille, Jéhoël a-t-il encore le don d'émouvoir les femmes, maintenant qu'il n'est plus le beau Jéhoël d'autrefois? A-t-il encore cette puissance diabolique qu'on a cru longtemps accordée par l'enfer à ce prêtre glacé, puisque, malgré le changement de son visage, vous pâlissez, ma fille, rien qu'à m'en entendre parler?... " 424

Soudain, Jéhoël apparaît, reconnaît La Clotte, et lui dit que le passé n'existe même plus. Il défait aussi sa capuche et la mentonnière de velours noir qui lui cachent le visage : " sa tête gorgonienne apparut (...) C'était magnifique et c'était affreux. " " Eh bien! - dit-il, orgueilleux peut-être de l'effet que produisait toujours le coup de tonnerre de sa sublime laideur, - reconnais-tu, Clotilde Mauduit, dans ce restant de torture, Ranulphe de Blanchelande et Jéhoël de la Croix-Jugan? " 425

Tandis que Jeanne sent son sang tourner à cette vue, La Clotte admire cet homme : " Ce chêne humain, dévasté par les balles à la cime, avait toujours la forte beauté de son tronc. Jéhoël n'avait perdu que les lignes muettes d'un visage superbe autrefois ; mais il s'était étendu sur ces lignes brisées une surhumaine physionomie, et, partout ailleurs qu'à la face, dans tout le reste de sa personne, l'imposant abbé se distinguait par les formes et les attitudes des anciens Rois de la Mer, de ces immenses races normandes, qui ont tout gardé de ce qu'elles ont conquis. " 426

Jeanne sent en elle une révolution, qui se traduit par une rougeur qui ne la quittera plus: " Comme une torche humaine que les yeux de ce prêtre extraordinaire auraient allumée, une couleur violente, couperose ardente de son sang soulevé, s'établit à poste fixe sur le beau visage de Jeanne-Madelaine. " Il semblait, Monsieur, - me disait l'herbager Tainnebouy, - qu'on l'eût plongée, la tête la première, dans un chaudron de sang de boeuf. " Elle était belle encore, mais elle était effrayante, tant elle paraissait souffrir! (...) cette vie était devenue un enfer caché, dont cette cruelle couleur rouge qu'elle portait au visage était la lueur. " Son coeur est " volcanisé. " 427

Notons ici brièvement que la laideur de Jéhoël a le même pouvoir, diabolique, que sa beauté, et même que sa laideur est peut être une beauté ; que la beauté de Jeanne qui était dite passée, redevient tout à coup présente au moment où elle rougit (page 651) ; que la beauté de Clotilde Mauduit l'a perdue ; que celle de Dlaïde ne lui a servi de rien... Les significations de la beauté ne sont plus du tout liées à ce qui est Bon et Bien... Mais le problème n'est pas plus simple pour autant : comment la laideur peut-elle entraîner le désir? Est-elle donc " belle "? Ou doit-on réviser la conception de ces deux valeurs ?

Jeanne-Madelaine va prendre conscience de cette passion, et essayer, comme Dlaïde, de se faire aimer... " Quand elle pensait à l'objet de son amour : " Suis-je dépravée? " se disait-elle ; et ce doute rendait son amour plus profond... plus marqué du signe de la Bête dont il est parlé dans l'Apocalypse, et qui est, pour les âmes, le sceau de la damnation éternelle. " 428 Entre Jeanne et Jéhoël, " il y avait pour embellir cette face criblée, la tragédie de sa laideur même, le passé des ancêtres, le sang patricien qui se reconnaissait et s'élançait pour se rejoindre, des sentiments et un langage qu'elle ne connaissait pas dans la modeste sphère où elle vivait, mais qu'elle avait toujours rêvés. " 429 La laideur est donc un côté accessoire, un détail par rapport à la race et au sang qui parlent haut... Peut-être Barbey se met-il à penser aussi que la race était une valeur bien plus haute que la beauté?

L'écrivain ajoute " Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le malheur d'être un roman, je serais forcé de sacrifier un peu de la vérité à la vraisemblance, et de montrer au moins, pour que cet amour ne fût pas traité d'impossible, comment et par quelles attractions une femme bien organisée, saine d'esprit, d'une âme forte et pure, avait pu s'éprendre du monstrueux défiguré de la Fosse. Je me trouverais obligé d'insister beaucoup sur la nature virile de Jeanne, de cette brave et simple femme d'action, pour qui le mot familièrement héroïque : " Un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval " semblait avoir été inventé. Dieu merci, toute cette psychologie est inutile. Je ne suis qu'un simple conteur (...) je n'ai point à justifier. " 430

Jeanne se détruit littéralement : " En voyant de loin venir cette femme, dont elle avait connu naguère la beauté et surtout la force, les yeux secs de la fière Clotilde Mauduit " 431 trouvent encore des larmes... L'ensorcelée finit par se jeter dans un étang, sous les yeux haineux de bergers-sorciers qu'elle a méprisés un jour, et l'un d'eux, " de son sabot impie, (...) poussa ce beau corps naguère debout et si fier. "432

Son mari disparaît on ne sait où : il prépare sa vengeance contre le prêtre diabolique.

Le jour où La Croix-Jugan, ayant fini le temps de pénitence et de préparation imposé par l'Eglise, dit sa première messe, tout le peuple est là pour le voir, " ce fameux abbé de la Goule-Fracassée " 433 Alors même qu'il n'a pas encore enlevé son capuchon, ils sont fascinés par ce " visage extraordinaire (...) qui produisait la magnétique horreur des abîmes ", et son " atterrante physionomie ".

Quand commence la messe, " le capuchon avait disparu, et la tête idéale de l'abbé put être vue sans aucun voile...

Jamais la fantaisie d'un statuaire, le rêve d'un grand artiste devenu fou, n'auraient combiné ce que le hasard d'une charge d'espingole et le déchirement des bandelettes de ses blessures par la main des Bleus avaient produit sur cette figure, autrefois si divinement belle qu'on la comparait à celle du martial Archange des batailles. Les plus célèbres blessures dont parle l'Histoire, qu'étaient-elles auprès des vestiges impliqués sur le visage de l'abbé de la Croix-Jugan, auprès de ces stigmates qui disaient atrocement le mot sublime du duc de Guise à son fils : " Il faut que les fils des grandes races sachent bâtir des renommées sur les ruines de leurs propres corps! "

Pour la première fois, on jugeait dans toute sa splendeur foudroyée le désastre de cette tête ordinairement à moitié cachée, mais déjà, par ce qu'on en voyait, terrifiante! " 434

Devant cet abbé, " colossal de physionomie " et dont la " terrible face " ne fait qu'ajouter au " sublime de la personne " 435, les fidèles le " crurent plus que pardonné " 436par Dieu pour son suicide et la guerre...

Soudain, on tire sur lui ; il meurt sur le coup : c'était sans doute maître Le Hardouey, qui réussit à s'enfuir.

Depuis, raconte Tainnebouy, - " cet homme si robuste de corps et d'esprit "437, ce qui impressionne d'autant plus le scripteur, - depuis donc, l'abbé revient régulièrement dire cette messe qu'il n'a pas pu finir : il donne même le témoignage d'une de ses connaissances : " Je vis que sa face était encore plus horrible qu'elle n'avait été de son vivant, car elle était toute semblable à celles qui roulent dans les cimetières quand on creuse les vieilles fosses et qu'on y déterre d'anciens os. Seulement les blessures qui avaient FOUI la face de l'abbé s'étaient engravées dans ses os. Les yeux seuls y étaient vivants, comme dans une tête de chair, et ils brûlaient comme deux chandelles. " 438 L'abbé essaie désespérément de se rappeler le texte de la messe... " Il prit sa tête de mort dans ses mains d'ESQUELETTE, comme un homme perdu qui cherche à se rappeler une chose qui peut le sauver et qui ne se le rappelle pas! "439

Cette histoire a tellement impressionné le scripteur qu'il aurait voulu vérifier ce dernier fait... mais il ne l'a pas pu... Il s'est borné, dit-il, à le mettre par écrit.

Il est évident que la place de la laideur est tout à fait capitale dans ce roman. Et, par contraste, les analyses sur la beauté aussi.

Le moine ne se plaint pas d'avoir perdu sa beauté : il n'en était pas responsable, elle lui était indifférente. Il ne connaît pas le sentiment de laideur, et n'a aucun complexe à se montrer: s'il ne le fait pas, c'est pour ne pas faire mal aux gens.

Les passions qu'il provoquait, involontairement, beau, sont les mêmes que défiguré.

On ne peut presque pas parler de laideur, car c'est au-delà de ce qui est humain. D'ailleurs à la fin cette tête est qualifiée d'idéale. La beauté et la laideur sont devenues inclassables. Inexplicables, injustifiables.

On dirait que Barbey dans ce roman a été au plus loin de son imagination. Et que néanmoins il a réussi à faire aimer cette figure défigurée par une femme de race, d'énergie, et noble...


Il semble que Barbey, peu après avoir publié L'Ensorcelée, c'est-à-dire en 1852, ait commencé à écrire Le chevalier Des Touches, mais n'y ait mis la dernière main qu'en 1863. (Il aura aussi mené à bien, en fait de roman, et dans le même temps de 1855 à 1863 son Prêtre marié.) Roman dédié très respectueusement à son père lors de la publication, en 1863 : quels changements...

Conformément à sa technique fréquente, Barbey brosse d'entrée un salon de Valognes où sont réunis de respectables personnages, presque d'un autre âge, qu'écoute sagement, silencieusement, converser un petit garçon curieux, attentif, et imaginatif.

L'ambiance et le décor plantés, les premières à être décrites sont les Demoiselles de Touffedelys, " toutes deux avaient été belles "