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Naissance et enfance : premiereS Réactions
Introduction :
Rappelons-nous cette confidence à Trebutien : " Mon adorable famille m'a toujours chanté que j'étais fort laid ".
La douleur de cette phrase qui essaie le courage de l'ironie se sent dans chacun des mots, et souvent Barbey insiste pour dire que cette douleur fut très précoce. Pour Aloys, c'est " dans son enfance ", à l'" aurore " de sa vie qu'il le fait remonter, ce que confirme l'adverbe " toujours ".
Ce thème de la laideur ne serait donc pas pris dans son entier s'il n'était expliqué depuis le début. Il nous faut donc chercher la source, au sens non seulement causal, mais aussi chronologique. Ces expressions et l'adverbe " toujours " en particulier nous conduisent à une recherche un peu particulière sur les débuts de Barbey dans cette vie.
Débuts fort particuliers eux aussi et qui eurent un profond retentissement comme nous le verrons.
L'intéressant ici est que nous avons quelques éléments biographiques et autobiographiques, pour nous guider dans cette recherche.
Et nous remontons directement au plus haut : sa naissance.
Naissance et enfance : premieres réactions : ... II
La naissance de Barbey : un cas bien particulier ... II-1
La naissance, chaque naissance, est un cap difficile et délicat. Notre propos n'étant pas faire un cours de psychologie, nous allons rappeler brièvement les éléments de la naissance de Jules Barbey qui peuvent nous permettre de mieux comprendre comment le problème né de ces paroles " tu es laid " s'est relié, et même renforcé, à l'occasion de la connaissance des circonstances bien particulières de sa naissance.
Les voici telles qu'il les raconte à Trebutien le 1° octobre 1851 : " Je suis réellement né le Jour DES MORTS, à deux heures du matin, par un temps du Diable. Je suis venu comme Romulus s'en alla, - dans une tempête. Je faillis mourir une heure ou deux après ma naissance (...) il paraît que le cordon ombilical avait été mal noué et que mon sang emportait ma vie dans les couvertures de mon berceau, quand une dame (mon premier amour secret d'adolescent) amie de ma mère, s'aperçut que je pâlissais et me sauva, non des Eaux, comme Moïse, mais du sang - autre fleuve où j'allais périr. La destinée est singulière! Une femme me sauvait pour que je l'aimasse treize ans plus tard, avec cette timidité embrasée qui est la plus terrible maladie que je sache... Est-ce un charme redoublé par les lointains de l'enfance? Mais cette femme, vieille maintenant et qui n'a jamais rien su des ardeurs qu'elle m'a causées, et dont physiquement j'ai failli mourir, je ne l'ai pas revue depuis ma sortie du collège, et je n'ai pas trouvé depuis, sous sourcil aimé, de regard bleu sombre de faucon courroucé, qui valût pour moi cet impérieux et fier regard! "122
Que de choses extraordinaires, dont Barbey d'ailleurs tire une certaine fierté...
Nous prendrons ces différents événements dans un ordre presque chronologique, en indiquant au fur et à mesure leurs conséquences possibles
Quand sa mère a-t-elle dit pour la première fois à Jules Barbey qu'il était laid ? Quand a-t-il commencé à être se sentir désaimé d'elle? 123
Il ne donne pas de précision là dessus.. Il y a seulement le " toujours " de la lettre dont nous avons parlé plus haut qui évoque des répétitions dont le début se perd dans la nuit de l'enfance.
Très tôt, sa mère lui a dit qu'il était laid, croyant même peut-être qu'il ne comprenait pas ? Barbey, nous l'avons vu, confie qu'Aloys a été lui - nous nous permettons donc de lui appliquer certains aspects des particularités d'Aloys -, et il lui donne une mère qui l'avait cruellement raillé sur sa laideur " alors que le cœur s'épanouit et que l'on s'aime avec cette énergie, cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore. "124.
Ce souvenir est donc conscient, il date de l'époque du narcissisme secondaire, ce moment où l'on essaie de " construire " son image...
Mais le mot de " vitalité " invite à remonter encore plus loin : c'est peut-être la lutte que doit entreprendre tout nouveau-né simplement pour survivre, lutte dans laquelle il a failli être mis hors combat d'emblée, et où ses alliés naturels lui ont manqué...
Quel fut donc le premier regard que reçut cet enfant ?
Sa mère était partie jouer au whist, malgré peut-être des douleurs, et l'accouchement se fit chez l'oncle, et sûrement dans la confusion. Il ne sait pas quel fut ce premier regard, mais il imagine, et il l'imagine presque trop : il est en effet arrivé à Jules quelque chose quand il était tout petit, le jour de sa naissance... On lui a raconté la chose, quand il fut en âge d'entendre parler de ce qui entoure la naissance : il a failli mourir parce qu'on n'avait pas bien noué le cordon et qu'on ne le surveillait pas attentivement...
" Je faillis mourir une heure ou deux après ma naissance (...) il paraît que le cordon ombilical avait été mal noué et que mon sang emportait ma vie dans les couvertures de mon berceau, quand une dame (...) amie de ma mère, s'aperçut que je pâlissais et me sauva, non des Eaux, comme Moïse, mais du sang, - autre fleuve où j'allais périr. " 125 Elle s'appelait Flavie de Glatigny. Cette Flavie-là regardait donc l'enfant, la mère point... et Barbey ne semble pas lui avoir trouvé d'excuses...
Question logique de l'enfant : Pourquoi donc sa mère, son père, ne le surveillaient-ils pas? Réponse logique de l'enfant mal-aimé : de même qu'ils ne le regardent toujours pas, de même ils s'étaient déjà détournés de lui. Telle est encore la conclusion que valide Barbey, bien des années après, quand le comportement de ses parents ne fait que conforter son intuition enfantine.
On emploie l'expression " beau bébé " pour qualifier une naissance, garçon ou fille indifféremment. C'est quand ils ont grandi qu'on limite l'utilisation de cette expression. " Comme tu es beau! " ne se dit plus en parlant du visage à un petit garçon, on se limite à son aspect général et vestimentaire, propreté et élégance en particulier... La fille n'est pas dans ce cas : au contraire, on lui apprend, - si elle ne le sait pas spontanément, - à trouver du plaisir dans cette exclamation. Or, pour Barbey, loin de se limiter à ce tabou, on a été jusqu'à lui dire le contraire, à un âge auquel on prend conscience de soi et où l'on vérifie son apparence et son existence. Barbey a su ainsi qu'il décevait ses parents physiquement. C'est ensuite, à cause du risque mortel que lui fit courir leur négligence qu'il a supposé que leur déception datait de leur premier regard.
Outre cet accident, de menus incidents et circonstances, à la naissance, voire antérieurs à celle-ci, nés à moitié du hasard ou de la négligence, sont devenus, à ses yeux, significatifs, et même prophétiques de l'attitude future de sa mère : elle ne le désirait pas, et ne pouvait le voir beau, même s'il l'était.
Pourquoi n'est-il pas né beau à leurs yeux? Parce qu'on ne l'avait pas fabriqué beau. Pourquoi ? parce qu'il n'était pas désiré comme il faut.
Barbey a compris de la bouche même de ses parents qu'ils le trouvaient laid.
Il s'est demandé pourquoi... et nous avons quelques indices de ses réponses dans de nombreux textes où il parle de l'attente de la mère qui désire et imagine l'enfant. 126
La mère d'Allan, " une Anglaise, avait, dit-on, passé les neuf mois entiers de sa grossesse à regarder avec une obstination superstitieuse le portrait de Lord Byron dont elle était folle, et ce front de génie - (...) ce front à la fois charmant et sublime, elle l'avait donné à son fils. C'était là ce qui sautait aux yeux de qui regardait Allan pour la première fois, et ce n'était guères que plus tard qu'on s'apercevait des originales beautés d'un visage qui ne ressemblait qu'à lui-même. "127. Allan a été fantasmé par sa mère, et a le moins possible de père (sous la plume de son créateur) : mais pour un auteur qui est encore quelque part un enfant à qui l'on disait qu'il était laid et qui ne s'est pas senti attendu, quel regret de n'avoir pas eu cet amour pour lui et donc cette beauté... et quel soulagement - peut-être - cette absence du père qu'il peut en quelque sorte accuser en la précisant matériellement dans son oeuvre.
La fille - presque involontaire - d'Allan et - acceptée - d'Yseult " écumait de vie. (...) Allan admirait la beauté de sa fille car on pouvait déjà deviner qu'elle serait belle, comme toutes celles qui (loi mystérieuse!) sortent d'unions furtives et coupables ! Pourquoi donc ce que les hommes flétrissent produit-il ce qu'il y a de plus beau ici-bas ? "128 Parenthèse étrange qui impliquerait que la façon dont sont conçus les enfants interviendrait dans leur aspect : cela veut-il dire que, pour notre auteur blessé, les enfants " laids " alors sont conçus dans la légalité, et les " beaux " dans la passion, ou n'est-ce qu'une idée romantique qui se veut soit touchante, soit en révolte contre les idées de la Beauté liée à la moralité et à la religion?
C'est peut-être la dernière supposition qui est la plus vraie : une pensée inscrite dans le Premier Mémorandum de 1836-1838 est livrée sans que rien ne l'explique ou l'annonce : " Peut-être n'y a-t-il qu'une mère malheureuse et coupable qui puisse aimer passionnément son enfant. C'est la première fois que manquer à ses devoirs produise quelque chose de plus sublime que ces devoirs mêmes. "
Dans une oeuvre écrite après sa " conversion ", Calixte a été conçue par lui comme une victime d'expiation... : "Comme sa mère, elle semblait elle aussi vouée à la mort. On aurait dit qu'elle répugnait à l'existence. (...) L'expression d'horreur pour la vie qu'avait le visage de sa mère avait passé sur ses petits traits, à peine ébauchés, et les convulsait ; mais ce que la douleur et le remords fixe de la femme au prêtre avait imprimé plus avant encore sur le fruit de son union réprouvée, c'était une croix, marquée dans le front de l'enfant - la croix, méprisée, trahie, renversée par le prêtre impie et qui, s'élevant nettement entre les deux sourcils de sa fille, tatouait sa face, innocemment vengeresse, de l'idée de Dieu. (...) Les deux chimistes contemplèrent longtemps ce jeu de la nature, parfois si capricieusement féroce. Ils se dirent qu'ils trouveraient bien par la suite, une composition assez puissante pour effacer ce signe imprimé là par la superstition d'une mère, et qui devait troubler si singulièrement l'harmonie d'un visage fait peut-être pour être beau." 129
Mme de Ferjol aime trop coupablement son mari, pour que l'enfant réduite à un objet, image de son père, ne soit pas belle, et, dans un remords encore égoïste, donc " elle n'avait jamais dit à sa fille qu'elle la trouvait belle. "130
Il est frappant de constater que Barbey reprend en leit-motiv le thème de l'enfant conçu131, attendu et
mis au monde, et sous cette forme : quand l'enfant n'est pas désiré, ou mal désiré, (que le couple vive une passion totalement exclusive, ou qu'il vive une indifférence ou une haine extrêmes), l'enfant n'aura pas une vie réussie. Chez Barbey, il n'y a pas d'enfant heureux.
Depuis la psychanalyse, tout le monde sait comme il est important pour l'enfant de se savoir avoir été accepté, et, encore mieux, désiré. Et la psychanalyse a pu découvrir le bonheur dans lequel baigne l'enfant particulièrement désiré, et celui dont l'aspect fait plaisir au narcissisme des parents. La tournure selon laquelle Aloys " n'avait pas été (...) magnifiquement doué "132 suivie des détails sur la déception maternelle confirme que Barbey était tout à fait conscient de ce mécanisme que subit l'enfant...
La terrible strophe LI et l'incise sanglante de la LIII dans La bague d'Annibal montrent comme Barbey avait déjà clairement perçu ce mécanisme :
" Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c'est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l'illusion sublime de sa tendresse l'avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire une marâtre ; alors qu'elle trouvait ses baisers moins bons parce qu'il ne ressemblait pas à l'image désirée qu'elle avait rêvée longtemps : immatériel amour que cet amour maternel ! - N'est-ce pas Chateaubriand qui en a conclu l'immortalité de l'âme? comme si, dans tous les cas, du reste, toute l'espèce humaine avait porté des jupons! " 133
Cet instinct maternel est-il une réalité? Barbey avait vécu, sur lui, la démonstration contraire... L'instinct maternel est une énigme sur laquelle il s'est souvent penché, ne comprenant pas ses parents, et les affirmations du beau René ne pouvaient que le faire sourire avec ironie. Chateaubriand disait exactement : " Il suffit qu'une mère voie sourire son enfant pour être convaincue de la réalité d'une félicité suprême... "134.
Il réfute ainsi les théories sur l'instinct maternel. Il le nie, et, en tout cas, refuse de croire qu'il soit sans exception.
Aloys a donc été victime en quelque sorte d'un narcissisme parental : " Vingt femmes peut-être (qui) l'avaient vengé des dégoûts d'un père et d'une mère - modèles d'aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir l'idée que leur fils ne fût pas un joli garçon - n'avaient pas effacé la trace de la raillerie amère " " Il était laid ou du moins le croyait-il... "135
Cependant cette adoption n'est plénière, cet épanouissement de l'enfant tel qu'il est n'est possible qu'à condition qu'il soit désiré libre et non pas comme un objet qui doit être conforme à un désir des parents : cela leur évite le risque de déceptions insurmontables pour leur narcissisme. Ils ne peuvent désirer un enfant libre d'être lui-même que quand leur narcissisme est assez solide pour résister à une déception et les aider à aimer un enfant dont l'apparence ne conforterait pas leur narcissisme...
Ce moment du premier regard qui arrive enfin après ces mois d'attente, cette prise de vue physique et psychique qui concrétise, en la validant ou non, l'impression après tant de désir intime, cette " épiphanie " du jour de la séparation qui arrive après tant d'union attentive joue un rôle décisif sur le narcissisme des parents : la naissance a un impact organique dans l'équilibre psychosomatique de la mère et par là du couple dans sa relation, et un impact affectif que la viabilité de l'enfant apporte, en plus ou en moins de narcissisme, à chacun des deux géniteurs "qui, de ce fait, vont l'adopter avec les caractéristiques de leurs émotions du moment, et l'introduire à la vie comme le porteur du sens qu'il a eu pour eux à ce moment."136
Au début, les parents sont tout pour l'enfant, et son narcissisme normal prend naissance dans le narcissisme de la mère. La mère aime se voir belle, elle se voit dans le prolongement-enfant : elle veut s'y voir belle. L'enfant "s'informe de l'inconscient de la mère, et s'y accorde, se conforme à la façon dont elle le regarde. Son être vivant (sa "vivance") au sens végétatif (passif) et sa "vitalité" au sens animal (moteur), son sexe, s'accordent inconsciemment aux émois qu'il suscite et que ressentent les personnes qui, en s'occupant de lui, revivent l'histoire de leur propre narcissisme que l'enfant leur fait remémorer." 137
Or nous l'avons vu, le narcissisme de l'enfant trouve sa source dans le narcissisme heureux des parents... et pour trouver son identité, il a besoin de celle que lui donnent ses parents au départ. " Cette identité inconnue de chacun de nous, garçon comme fille, est sans doute arrimée à la liminaire et lumineuse perception du premier visage penché sur le nôtre. Ce regard brillait-il d'une expression d'amour en nous accueillant, nous, le nouvel hôte inconnu au foyer de nos parents? (...) En tout cas, c'est le regard de ce visage humain, le premier repère de notre identité-valeur. "138
Les parents de Barbey lui ont fait comprendre, - ou c'est ce qu'il a senti, pensé - qu'ils étaient déçus, voire vexés, par son aspect... La psychanalyse dirait qu'il avait infligé une blessure au narcissisme des parents... 139 : le problème est que l'enfant va s'en sentir coupable, jusqu'au jour où il découvrira qu'il n'est pas "responsable " de son aspect, ni de leur frustration... "Lorsque le sexe et l'apparence de l'enfant ont profondément déçu, à la fois consciemment et inconsciemment, l'un ou l'autre de ses parents, et encore plus si c'est tous les deux, le vivre est fondamentalement lié, avec son prénom, à une culpabilité : langage inculqué au sujet concernant le vivre de son corps." 140
Barbey a compris qu'il n'était pas conforme au désir de ses parents, et s'est senti laid.
Mais il a conçu une explication à sa laideur : les enfants laids sont ceux qui n'ont pas été désirés par un couple qui s'aime passionnément en s'ouvrant - faut-il ajouter cependant? - sur l'enfant qu'ils désirent libre. Ses parents formaient, selon lui, un couple à l'égoïsme trop prononcé. D'où ce thème de la froideur de sa famille et de sa mère en particulier...
Il n'était pas attendu. La preuve : l'organisation...
Le bébé vit la naissance avec difficultés. (La notion de deuil vient après.) Il passe par des moments douloureux, certains peuvent même engendrer l'angoisse. D.Anzieu dit que la naissance est véritablement une catastrophe. F.Dolto décrit tous les changements que vit le nouveau-né : perte du double battement du coeur, séparation d'avec l'utérus, coupure du cordon ombilical, sensation d'être contenu dans son corps comme dans un sac fermé par un noeud, passage à la respiration aérienne, respirations successives, possibilité du cri, audition exacerbée, olfaction inconnue, mode d'alimentation coupé, et le nouveau mode alimentaire inimaginable puis inconnu, arrivée dans un monde froid et aérien, sensation de masse du corps, peau hypersensible, manipulations extérieures, lumière, prénom entendu, qualification du sexe, de soi-même, inauguration des relations aux autres, incompréhensions et compréhensions...141 Le moment de la naissance, comparable à la mort en tant que naissance à un éventuel autre mode de vie, est donc extrêmement angoissant pour le bébé... qui peut la vivre comme une catastrophe, presque au sens grec.
En particulier s'il n'y a pas une bonne organisation pour y faire face.
Or Barbey a appris qu'il a " dérangé "....
Peut-être a-t-il pensé, plus tard, avec douleur, que sa mère avait préféré le whist au recueillement pour qu'il naisse bien. Sa mère semble bien avoir été mondaine et coquette. Il est possible qu'il ait eu l'impression d'avoir gêné, dès le départ sans le vouloir. Une inconvenance, une brimade qu'il n'aurait pas commise volontairement, mais dont il subirait le poids par la faute de sa mère folle de whist autant que sa grand-mère qui dépensa plus d'un million en folies.
La passion amoureuse, autant que la froideur ou la répulsion, entre amants, entre époux, peut en effet empêcher le désir de l'enfant. Barbey pense qu'il n'a pas été attendu dans la passion amoureuse qui va jusqu'à aimer l'enfant qui va naître de cet amour. Traduction et preuve supplémentaire de cette non-attente : il est arrivé au moment où on ne l'attendait pas, et a dérangé sa mère dans une distraction : une partie de whist.
Sa mère n'a pas accouché à un moment prévu, d'une façon convenable, et il interprète sa froideur affective comme la volonté de lui faire sentir qu'elle n'a pas apprécié qu'il l'ait en quelque sorte dérangée cette nuit-là... : s'il était né deux heures plus tard, il aurait eu déjà ce fardeau de culpabilité en moins...
Cette notion de " moment juste " revient parfois sous sa plume : " Que de gens n'arrivent pas A L'HEURE dans la vie? On est étranglé entre deux portes, dont l'une s'appelle TROP TOT et l'autre : TROP TARD! "142 Et rappelons le cachet que Barbey affectionnait : TOO LATE ; et la devise de son courrier : NEVER MORE. Il a eu toute sa vie l'impression que sa vie était une suite de rendez-vous manqués, et qu'il n'était même pas de son époque d'ailleurs... : " portrait dépaysé, je cherche mon cadre " 143. Selon le mot de Philippe Berthier, il est " désheuré ". 144 Barbey très tôt a en lui la certitude de porter " jusque dans le germe de l'existence, la marque indélébile d'une erreur, d'un contre-temps, d'une dissonance ontologique (...) plaie qui ne s'est jamais refermée " 145
Ce jour-là, semble-t-il, on n'a rien fait pour atténuer ce passage difficile de la naissance...
Habituellement la mère va essayer d'arranger cette catastrophe, de la nier, de la rendre viable, en s'adaptant aux besoins de l'enfant dans les premières semaines de vie. Sur le plan affectif, elle va lui dire comme il est beau etc., sur le plan matériel, elle va combler ses besoins. Mais, ce 2 novembre, personne ne tenait Jules dans les bras, ne l'entourait avec amour : il gênait... ( Au moins est-ce son impression rétrospective...)
Barbey est né pendant un whist, un jour de fête religieuse : c'est presque un sacrilège : il est possible que ce sentiment de décalage qu'il a ressenti, il l'ait en plus attribué à ce décalage inconvenant de date : une sorte de gaffe qu'il a commise sans le vouloir. Peut-être même une sorte de péché contre les temps liturgiques..., qu'il n'aurait pas commis lui-même, mais dont il subirait le poids sur sa destinée par la faute de sa mère, joueuse, et presque sacrilège à ses yeux.
Ce respect des souvenirs qui fut toujours si prégnant chez Barbey, et le fut de plus en plus, de plus en plus totalitaire comme chez tant de vieillards, allait peut-être de pair avec l'impression de rattraper une erreur de date, de boucler une boucle qui allait effacer une erreur de chronologie... Cette erreur religieuse est peut-être aussi à la source des sentiments de culpabilité et de révolte contre l'injustice de se sentir soi-même coupable de quelque chose qu'on n'a pas commis.
Seulement cette gaffe vis-à-vis de Dieu est aussi un sacrilège plus grave parce que commis un jour aux connotations très particulières.
Il a été mis au monde le 2 novembre, lendemain de Toussaint, et Jour des Morts, un jour de malheur :
Dans La Bague d'Annibal, cette confidence provocante : " J'aime le paradoxe il est vrai, ma naissance elle-même en fut un, ma mère m'ayant introduit dans le monde le jour où l'on célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis, - fête d'héritiers où nous semblons dire aux pauvres morts s'ils nous écoutent : " Tenez-vous où vous êtes, agréez nos sentiments, et restez-y!" La bague d'Annibal O.C.I page 25. Admirons la force du verbe actif - et sûrement pas innocent - "m'ayant introduit" qui donne le sens d'un acte volontaire à l'accouchement "prémédité" de mauvais augure... Il a l'impression qu'elle aurait préféré en fait qu'il ne vive pas puisqu'elle a toujours été froide avec lui, ensuite aussi loin qu'il se souvienne.
Peut-être sent-on mieux, après avoir lu tout ce qui précède, le poids d'un autre texte tiré d'un roman. Ce qui ne meurt pas est la plus longue des premières oeuvres.
Barbey a pourtant conçu un héros où il se revoit en se rêvant : Allan de Cinthry est créé idéalement beau ; il l'a fait naître désiré, aimé, imaginé, modelé presque trop par sa mère, une mère qu'il n'aurait pas su décrire peut-être, et à qui - privilège du romancier - il a donc donné la mort très vite ; il fait vivre à cet Allan un (presque) inceste avec une sorte de mère, puis encore un autre avec une sorte de sœur etc.. Tous éléments qui étaient faits pour rendre son double rêvé " heureux " (felix en latin).
Mais soudain, est-ce l'identification qui est trop forte, la réalité douloureuse l'emportant sur la compensation ? L'irruption de la tristesse fait jaillir le souvenir de la naissance : et tout à coup, contrastant avec toute la symbolique si agréablement installée, il fait raconter à Allan cet événement : " Si à t'aimer je me sens ton égal, ô Camille! en bonheur, mon âme vaut moins que la tienne. Je n'ai pas ton immense capacité d'être heureux. Toujours, je me suis défié de la vie. Toujours, je lui ai trouvé l'air perfide, alors qu'elle me souriait davantage. Superstition dont ma raison rit, mais qui s'en venge ! J'ai toujours cru que le jour de ma naissance, - t'ai-je dit que je suis venu au monde un jour d'hiver sombre et glacé, le jour de soupirs et de larmes que les Morts dont il porte le nom ont marqué d'une prophétique poussière? - Oui, j'ai toujours cru que ce jour répandrait une funeste influence sur ma vie et sur ma pensée. " Ce qui ne meurt pas, O.C.II page 565.
Allan ne s'explique pas comment, au milieu de tous ses bonheurs, il se sent malheureux, et en rejette la responsabilité sur la connaissance qu'il a eue de son Jour de naissance : il a pensé depuis, que le destin l'avait marqué dès lors, et il croit toujours à d'autres perfidies, empoisonné à la source. Il s'est défié de la vie... comme d'une personne perfide
C'est comme un cri de protestation destiné aux parents, le plus urgent à pousser vers cette mère froide, morte, dont le sourire n'est que fausseté et perfidie, un masque inexplicable, mais aussi un sphinx qui peut être dangereux. Un cri de protestation, mais qui n'est plus une demande d'aide : il est trop tard, le mal est fait, l'enfant doit se débrouiller seul.
Pas littéralement d'allusion à l'épisode du cordon, ni à d'autres détails, pas d'allusion à la laideur, mais la " perfidie " de celle qui donne la vie et la forme est là.
Ceci est repris dans la lettre à Trebutien du 1° octobre 51 : " Je suis réellement né le Jour DES MORTS, à deux heures du matin, par un temps du Diable. Je suis venu comme Romulus s'en alla, - dans une tempête. "
C'est en quelque sorte un signe d'élection à rebours.
Il écrit à Louise Read le 2 novembre 1887 et commence ainsi sa lettre :
"A Louise Read : JOUR DES MORTS, qui vivent "
Est-ce de lui qu'il parle ou de tous ceux qui l'entourent, visibles ou invisibles ?
Lorsque des événements ont eu lieu à des dates connues de tous, ils sont quasiment "inoubliables" et on ne peut s'en débarrasser, le voulût-on. Les souvenirs en lui s'ancrent (s'encrent?) et ne s'effacent pas.
Barbey a l'impression constante qu'un destin a été tracé pour lui146, et que ce destin malheureux a été tracé en partie par sa mère...
Le meurtre dès le berceau...
D'ailleurs, une des preuves de ce mauvais vouloir, c'est ce qui s'est passé dès les premières heures.
Une des difficultés de la naissance, c'est ce fameux cordon, qu'aucune jeune mère n'aime à soigner, qui fascine les enfants et a donné lieu à tant de traditions populaires.
Françoise Dolto accorde une très grande importance à la " castration ombilicale " à laquelle elle donne un sens particulier : " Que la naissance constitue, de fait, la première castration, au sens que nous avons donné à ce terme 147 peut surprendre. C'est pourtant ce que je vais montrer ici. " 148
Même si les parents aiment leur enfant, dès la conception, et au premier regard, il n'est pas question de pouvoir rester fusionnés, même s'ils le souhaitent : il faut qu'ait lieu cette première castration : "Ce qui sépare l'enfant du corps de sa mère, et ce qui le fait viable, c'est la section du cordon ombilical et sa ligature."149
C'est à ce moment-là véritablement que naît un être, un être : quand tout va bien, les premiers mots disent le sexe de l'enfant, son prénom, son aspect...
" Ce prénom, cette qualification du sexe, 150 sont lancés par des voix animées dans la joie ou la réticence, disant la satisfaction ou non de l'entourage, et nous découvrons tous les jours combien de nourrissons gardent "engrammés" comme des bandes magnétiques quelque part dans leur cortex, ces premières significations de joie narcissisante déjà, ou de réticence, sinon de peine, et d'angoisse pour eux dénarcissisante déjà."151
C'est le langage donc, qui symbolise la castration de la naissance que nous appelons castration ombilicale :
"Les syllabes premières qui nous ont signifiés sont pour chacun de nous le message auditif symbole de notre naissance152, synonyme du présent au double sens d'actuel et de don qu'est le vivre affectif pour cet enfant qui, d'imaginaire qu'il était pour ses parents, devient réalité. Réalité irréversible, masculin ou féminin, tel il est et il sera, comme il est apparu à tous, à ses parents et aux représentants de la société qui l'ont accueilli."153
F.Dolto explique alors cette castration de l'état civil qui doit tuer le fantasme des parents, et leur montrer d'emblée cet enfant comme un être autonome par vocation et à qui on doit - si on le fait pas spontanément - donner la liberté d'être comme il est : " Il y a de quoi s'en étonner, mais c'est pourtant ainsi, l'impact sur le nouveau-né de l'audition et des perceptions qu'il a du jaillissement de joie, cœur à coeur, de ses parents, ou, au contraire, de la dépression dans laquelle sa naissance, - parce qu'il est de tel ou tel sexe, ou qu'il présente tel ou tel aspect - a mis l'un ou les deux parents, sont toujours retrouvés dans les psychanalyses. Quoiqu'il en soit de cette symbolisation de la castration ombilicale, nous avons maintenant les preuves formelles qu'elle peut délivrer à l'enfant une puissance symbolique plus ou moins grande selon la façon dont a été vécue par la mère, sur le plan physiologique, sa délivrance, c'est-à-dire l'expulsion du placenta environ une demi-heure après sa naissance, et dont a été vécue par le couple conjoint du père et de la mère, la promesse tenue à leurs yeux par la réalité relativement à leurs fantasmes de génitude féconde et viable dans l'enfant, fille ou garçon. Ils peuvent se sentir comblés ; mais le bébé peut n'être pas conforme à ce qu'en fantasmes ils avaient espéré. "154
Or, pour Barbey le cordon avait été si mal noué, et sans doute les premières paroles, le premier regard si mal donné, pense-t-il, et tout se corroborant, et se renforçant, qu'il faillit mourir autant du manque de soin physique qu'affectif... Il ne parle nulle part de la personne qui avait mal lié le cordon. En savait-il le nom? Ne voulait-il pas le savoir?
Le berceau, le jour de la naissance, est donc un endroit éminemment dangereux et n'est nullement un abri sûr et agréable. Le bébé est sans défense, sans possibilité autonome de survie. Il a l'instinct de vie, d'où des craintes à proportion. Cette crainte s'est étendue d'ailleurs à tout son entourage de Normandie. Barbey parle quelque part des "vents d'Ouest qui ont gémi sur (son) berceau"155 et ce n'est que beaucoup plus tard qu'il s'approprie le mauvais temps et la pluie (" la normandisation ") : " C'est depuis peu cette modification dans mes goûts ! Rappelez-vous mes Mémoranda. "156 L'influence de ce qui se vit pendant les 9 mois, puis à la naissance et au berceau, est déterminante
Ainsi Marguerite de Ravalet, dont Barbey se sent si proche fantasmatiquement, a commis ce que les gens appellent un crime. "Son crime à elle, qui fut toute sa vie et qui date presque du berceau, elle le porte sans remords, sans tristesse et même sans orgueil, avec l'indifférence d'une fatalité contre laquelle elle ne s'est jamais révoltée."157 C'est ainsi que Barbey l'innocente.
" Au fond, tous les berceaux sont des cloaques dont on est obligé de changer le linge plusieurs fois par jour ; et cela n'est jamais poétique, pour ceux qui croient à la poésie, que quand l'enfant n'y est plus. "158
Amertume, dégoût, ironie : il est certain que dans aucun des romans de Barbey, ni dans sa vie, on ne sent la naissance ni comme l'apogée (momentané) de l'amour des parents, ni comme le germe de son accroissement, ni comme un début plein d'espoir de l'enfant... Il gardera toujours la certitude de l'incurie de sa famille qui se manifesta dès les premiers instants159. Famille-Chimère autant dire sphinx, cet être à la poitrine féminine, mais muni de griffes, et qui ornait le mobilier Empire de la chambre de ses parents.
La naissance est donc un moment critique : tout peut bien se passer ; tout peut aussi basculer.
Lorsque les besoins - psychiques ou physiques - de l'enfant ne sont pas satisfaits, et qu'il ne comprend pas pourquoi, l'enfant se sent voué à la mort : il va devoir lutter et contre ses pulsions (faim, soif, désir de tendresse) qui ne sont jamais satisfaites et dont il voudrait l'extinction pour éteindre ainsi ses souffrances, et contre son objet-amour, sa mère, qui est devenue haïssable. L'enfant risque alors de se replier sur lui-même et de laisser libre cours à sa haine destructrice et à un narcissisme mauvais par exemple.
"C'est ainsi que les dangers réels vécus par un enfant du fait de l'infection d'un cordon, de l'ombilic ou l'angoisse de l'accoucheur pour une ligature de cordon trop courte et la crainte de l'hémorragie chez le nouveau-né, laissent des traces indélébiles et la propension à l'angoisse du bébé, alors même qu'il s'est agi de craintes anticipées et qu'il n'y a eu aucun événement dans la réalité pour confirmer l'inquiétude de quelques jours. (...) "160
Et que dire donc si le bébé va jusqu'à manquer mourir réellement, en sentant son sang baisser dans ses artères? Comme ce fut le cas de Barbey.
Et, de plus, si ce même bébé a l'impression que sa mère en fait le trouve laid, le déteste, et donc peut être raisonnablement supposée, consciemment ou non, avoir intentionnellement laissé mourir l'enfant, que devient ce petit? Il ne peut même plus espérer en la fusion avec cette mère comme un recours contre la peur de mourir... Nous y reviendrons.
Pour Barbey, le berceau est (devenu) lieu d'angoisse, et un lieu, dont, par certains côtés, il n'a jamais pu sortir victorieux.
La première castration, ombilicale, qui aurait dû bien se passer, a été source d'angoisse et sans conséquence positive... Or les parents semblent souvent cruels et incompréhensibles à l'enfant quand ils effectuent les castrations successives qu'il est de leur devoir de réaliser... Si la mère (ou le père) coupent le cordon et le nouent bien, la castration ombilicale est réussie : on n'est plus un, mais on est uni malgré la séparation. Si le cordon est coupé et noué mal, on est séparés, victime et bourreau, agresseur et blessé, ennemis mortels si les deux veulent vivre...
Finalement, ce moment de la castration ombilicale qui doit être vécu dans le plein de l'amour réciproque (on conseille maintenant que ce soit le père qui coupe ce cordon), a été chez lui sans conséquences positives.
Pire, il a été un moment d'angoisse, et la source d'angoisses ultérieures, car il a été un moment d'agonie : il ne faudrait pas s'étonner que pour lui, la liaison avec la mère soit ressentie après comme une nécessité pour vivre... Toute coupure avec elle étant sentie comme une menace de mort alors que, nous l'avons dit, quand cette première séparation est réussie, c'est le premier pas vers l'existence d'Un Etre. C'est la première castration, hélas mal faite pour Barbey et mortelle au lieu d'être bénéfique.
Notre sujet ne nous permet pas de retranscrire le texte de J.Bonel en entier mais l'analyse des devises rapportées de Tourlaville par Barbey prouvent chez lui ce désir vivace de fusion (incestueuse selon les autres...) avec la mère. Le coup de hache "qui vient sanctionner la relation incestueuse de Julien et Marguerite de Ravalet est aussi le coup de hache qui vient couper le cordon ombilical, qui se vidait dans le berceau de Barbey. Le coup de hache vient interrompre cette relation incestueuse originaire et fondatrice (...) Il faut bien voir que cette relation initiale à la mère et la séparation inévitable qui la suit sont partagées par tout un chacun et qu'elles sont fondatrices de toute existence humaine. Mais pour Barbey ceci devient dans le même temps synonyme de risque de mort. Ainsi se trouvent inexorablement liées pour lui l'extrême félicité et complétude de ce qui précède la séparation, et la signification mortelle d'être au monde. "161C'est le fait de devenir un être vivant, pensant, et désirant qui est un risque mortel pour Barbey : il ressent le fait d'être Un être séparé de la mère par cette mauvaise séparation comme une existence éminemment dangereuse. Pour lui, exister dans la liberté de l'individu n'est pas confortable ni plaisant... car l'amour parental n'a pas présidé à cette première séparation et ne l'a pas rendue positive.
" Mais quand l'amour, cette tunique sans couture qui enveloppait deux cœurs transfondus, a été déchiré dans chaque fil de sa trame fragile et qu'il n'en reste pas un haillon sacré pour faire un lange à l'enfant qui pleure, le malheureux grandit comme il peut, dans son berceau. Le cordon ombilical du passé a-t-il été tranché comme celui de la chair? l'enfant ne tient plus à la mère. Cette vie une, dans sa duplicité merveilleuse, éclate et se scinde tout à coup, et, chose cruelle, dans cet arrachement de deux existences l'une à l'autre, ce n'est pas l'espace qui doit dorénavant les séparer davantage. " 162
La douleur physique se fond dans la douleur morale et affective. La menace de mort plane. Et l'enfant se trouve dans une situation paradoxale : il est confronté, par son narcissisme primaire, à la nécessité de magnifier cette relation de désir-besoin qu'il a toujours, malheureusement, de la mère, et par la faute de celle-ci qui a mal noué le cordon,... et cette mauvaise relation, malsaine, et qui peut devenir perverse, est en fait une relation incestueuse. D'autre part, il a bien conscience que l'inévitable issue de cette situation est aussi mauvaise que s'il la subissait alors volontairement depuis le début...
Sauf si d'autres éléments imprévus viennent lui permettre de s'en sortir...
Sauvé par une autre !
Un de ces hasards heureux est arrivé à notre auteur, une aventure particulière dans la confusion de cet accouchement et ensuite dans l'isolement où il fut apparemment laissé : s'il a en quelque sorte perdu sa mère dès la première seconde, heureusement une autre l'a sauvé, telle une Niobé qui l'aurait protégé... Il a sans doute imaginé qu'elle l'avait regardé du premier regard aimant qui l'ait touché et s'est ainsi trouvé une espèce de compensation. Elle est un peu devenue sa " mère ", et c'est elle qu'il a pu aimer à l'adolescence : " il paraît que le cordon ombilical avait été mal noué et que mon sang emportait ma vie dans les couvertures de mon berceau, quand une dame (mon premier amour secret d'adolescent) amie de ma mère, s'aperçut que je pâlissais et me sauva, non des Eaux, comme Moïse, mais du sang - autre fleuve où j'allais périr. La destinée est singulière! Une femme me sauvait pour que je l'aimasse treize ans plus tard, avec cette timidité embrasée qui est la plus terrible maladie que je sache... Est-ce un charme redoublé par les lointains de l'enfance? Mais cette femme, vieille maintenant et qui n'a jamais rien su des ardeurs qu'elle m'a causées, et dont physiquement j'ai failli mourir, je ne l'ai pas revue depuis ma sortie du collège, et je n'ai pas trouvé depuis, sous sourcil aimé, de regard bleu sombre de faucon courroucé, qui valût pour moi cet impérieux et fier regard! " 163
Cette histoire de Jules, c'est aussi celle d'Allan de Cinthry, peut-être celle de Réginald, et de tous ceux que les mères soignent par devoir plus que par amour : il sont nombreux à être " créés" ainsi, dans son oeuvre, orphelins réels ou symboliques..
Après la castration ombilicale, vient en effet la caresse ferme et douce des mains, et c'est au même moment, - et Dolto ajoute que cela peut être même dès la conception - que le corps devient moyen de relation, et le lieu de la vie courante. Le " schéma corporel " est conscient, il est en principe le même pour tous les individus normalement constitués. " Abstraction d'un vécu du corps dans trois dimensions de la réalité, (il) se structure par l'apprentissage et l'expérience. "164
Mais ce schéma est doublé, presque concomitamment par l'image du corps (c'est-à- dire l'image qu'on a de son propre corps, image subjective au plus haut point bien sûr), image du corps qui a commencé à se construire par cette première castration et par les premiers mots qui accompagnaient cette première séparation. En grande partie inconsciente, elle se structure par la communication entre les sujets et la trace, au jour le jour, mémorisée des mots tendres ou durs, consolateurs ou blessants, du jouir frustré, réprimé ou interdit (castration, au sens psychanalytique, du désir dans la réalité). " C'est dans la mesure où l'image du corps se structure ainsi dans la relation intersubjective que toute interruption de cette relation, de cette communication, peut avoir des conséquences dramatiques " 165en particulier pour cette image qu'on a de soi-même.
F.Dolto explique, par exemple, que le bébé sépare son corps des choses grâce à la parole de sa mère qui lui explique que les choses n'ont pas voulu lui faire mal, et le console en le caressant. Plus tard le bébé pourra alors se caresser tout seul la main où il a mal : "il a transféré dans sa main la capacité d'action salvatrice et réconfortante que seule la mère pouvait réaliser pour lui quand il était petit et qu'il se faisait mal en se heurtant aux choses. Cette introjection lui permet de s'auto-materner. " 166
Dans le cas qui nous intéresse, le manque de tendresse a été vivement ressenti...
" Tout enfant doit constamment ajuster le fantasme, dérivant de ses relations passées, à l'expérience imprévisible de la réalité actuelle, laquelle diffère en tout ou en partie du fantasme. Cet ajustement permanent accompagne la croissance continue du schéma corporel de l'enfant face à la réalité des adultes dans leur forme qui lui paraît parfaite, immuable, (tout changement y est insolite) et désirable. Il s'agit dans l'image du corps, avons-nous dit, de désir et pas seulement de besoin. "167
Imaginons le petit Jules, qui désire sa mère, amoureux d'elle, de sa beauté, et qui se voit renvoyé par elle, décrié précisément par elle : à cause d'un sevrage ou de renvois brutaux, ni ses besoins, ni ses désirs ne sont comblés, d'où peut-être ce besoin de la parole, du paraître, ses rêves devant les bustes, le désir de posséder ce fameux Buste jaune par jalousie etc.
" La répétition permanente des modalités de besoin, suivie de l'oubli quasi total des tensions qui l'accompagnaient168, souligne le fait que l'être humain vit beaucoup plus narcissiquement les émois de désir, associés à l'image du corps, que les sensations de plaisir et de souffrance, liées aux excitations de son schéma corporel169 (sauf il est vrai dans les cas limites où sa vie est en péril170). (...) Il n'y a que le désir pour trouver à se satisfaire, sans jamais s'assouvir, dans les expressions théoriquement sans limites que permettent la parole, les images et les fantasmes.171Le besoin, lui, ne peut être "atermoyé" qu'un temps par la parole, il doit être satisfait dans le corps. Avec plaisir ou non, il doit être effectivement assouvi pour que la vie du corps puisse continuer. C'est par ces deux processus que sont tensions de plaisir et de douleur dans le corps, d'une part, paroles venues d'un autre pour humaniser ces perceptions, d'autre part, que le schéma corporel et l'image du corps sont en relation.
S'il n'y a pas eu de paroles, l'image du corps ne structure pas le symbolisme du sujet, mais fait de celui-ci un débile idéatif relationnel. " 172
F.Dolto nous permet ainsi de mieux mesurer le traumatisme qui a frappé Barbey lorsque sa mère, selon lui dès la naissance, n'a pas voulu l'accueillir ni lui parler et s'est détournée de lui.
L'être de sexe féminin n'est pas spontanément mère : elle le devient. Winnicott et Brazelton parlent d'un bio-feed-back entre l'enfant et la mère ; l'enfant, en quelque sorte, crée la mère ; cela se fait plus ou moins facilement de part et d'autre.
A la naissance, " un petit bébé pour vivre, pour déployer toutes ses capacités d'être humain, a besoin d'une part d'être aimé, et d'autre part d'aimer. Il ne suffit pas que sa mère tombe amoureuse de lui, il faut que lui aussi tombe amoureux. "173
Le dialogue comportemental (tonique, praxique, visuel) est absolument vital ; les interactions mutuelles (toucher, ouïe, vue, odorat) créent le bébé - d'où le drame des bébés autistes ou aveugles, et de leurs mères ; le bébé n'existe pas sans un berceau, sans des bras qui le soutiennent, comme le montre très bien M. Pinol-Douriez.174La peau, disait volontiers Valéry, est ce que nous avons de plus profond.
Sans doute la sensation de la vue ne semble-t-elle pas, au bébé comme aux aveugles guéris, provenir des yeux eux-même : une ancienne non-voyante explique qu'" elle n'était même pas sûre que ces étranges sensations provenaient de ses yeux, jusqu'au moment où elle en eut la preuve en fermant ses paupières, et en découvrant que cela les interrompait... "175
La vue est alors mêlée avec toutes les sensations, c'est pourquoi " le bébé qui tète regardera le visage de sa mère, et non le sein "176 et il en est d'ailleurs de même avec le biberon. Mais le bébé tend les bras vers le biberon, et ne lui sourit pas. Il attend le sourire de la mère. Comme dit Virgile : Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.177 C'est aux yeux de la mère qu'il sourit, et si les yeux sont cachés, la mère a beau sourire, le bébé ne sourit pas
Ceci montre bien, au sein des besoins urgents et affolants du bébé, la nécessité au premier chef de la tendresse de la mère, qu'il ne saurait préciser ainsi d'ailleurs de son côté : comme il ne distingue pas vraiment la mère de lui-même, il ne la prend d'abord que comme l'objet qui satisfait ses besoins (comme son pouce s'il le suce par exemple), il ne l'aime pas pour elle-même, mais seulement parce que ses actes, sa présence, lui donnent ce qu'il veut.
Mais tout dépend beaucoup de la façon dont la mère va agir : car il y a souvent, et même parfois obligatoirement, inadéquation entre les demandes du bébé et ce que donne la mère. Si ces inadéquations se passent dans un climat d'amour avec une mère " suffisamment bonne ", le bébé n'aura pas d'angoisse, et il y aura même éducation (parfois réciproque).
Cependant parfois le bébé ne reçoit pas d'amour de sa mère, et ne connaît que les soins matériels, (nourriture, propreté). "Ce mode d'élevage, lorsqu'il est sans joie et sans paroles, ce qui arrive avec certaines mères, fait de l'enfant un objet et ne permet pas au sujet de désirer, et surtout au pré-Moi du langage verbal qu'il est virtuellement, de se construire par échange de perceptions complices avec l'autre. (...) cet enfant se développe ainsi solitaire". 178
Le fait que Barbey ait été ainsi reposé dans son berceau, isolé, qu'il n'ait pas été entouré n'aurait peut-être rien entraîné de douloureux... mais Barbey l'a mis en relation avec ces phrases cruelles et l'attitude constante de cette mère froide. Le schéma corporel fonctionnait à peu près bien, mais l'image corporelle non...
L'enfant mal entouré connaît les plus mauvais départs.
Parfois un entourage compensatoire apparaît, permettant alors avec plus de facilité à l'enfant de rattraper les erreurs de la vie...
Il a été sauvé par une autre femme, et peut-être les relations entre cette femme et lui, bébé, ont-elles été particulièrement sensibles - et même sensuelles ? Il imagine sans doute que c'est elle qui l'a plus caressé que sa mère, et Catherine Dolto-Tolitch m'a proposé l'hypothèse d'un Oedipe latéral, qui d'une certaine façon, l'aurait " sauvé " en " rattrapant " un peu la mère morte.179
L'entourage chaleureux des mains en nid, des bras en berceau, d'un corps enveloppant et caressant, a une importance capitale, dès la conception et jusqu'à la fin, pour la construction de ce schéma corporel et de l'image du corps.
Circonstances immédiates, et suites précoces de la naissance : de son entourage, que savons-nous par lui ? Que pouvons- nous en deviner?
H.A.Queru fait de tous ces événements un ensemble romantique et presque amusant :
" On était au Jour des Morts, et malgré la stricte observance du soir de la Toussaint, où les cloches jusqu'à minuit invitaient en nos pays, par un glas, répété chaque quart d'heure, les fidèles à la prière, la jeune Madame Barbey n'avait pu résister au désir d'aller faire en famille la coutumière partie de whist. Le bruit de la tempête se mêlait aux sonneries funèbres. Sur les deux heures du matin, il y eut comme un Dessous de cartes que l'on n'escomptait point encore, l'arrivée de ce marmot qu'une négligence faillit faire périr aussitôt. On le baptisa au crépuscule. Lorsqu'on ramena la mère au logis, peu de jours après, le bébé, qui décidément prenait goût à la vie, y fut rapporté, dit-on, dans un panier. Tout cela faisait une entrée dans le monde sous le signe romantique, comme pour marquer déjà cette destinée. "180
Mais comme Barbey n'entend pas cette histoire racontée dans la tendresse et l'amour, la douleur, enfant, de se sentir vu et dit laid, par sa mère, a orienté pour lui, rétrospectivement, - que ce soit vrai ou faux - ce presque drame vécu nouveau-né dans un sens dramatique pour le psychisme.
Quelles furent les suites réelles de cette naissance, nous ne le savons pas, mais Barbey ne parle jamais, jamais, de moments heureux avec sa mère.
Barbey naît dans une famille bien précise, et il serait banal de dire que les premières réflexions, lors d'une naissance, tournent facilement, lorsqu'on se penche au-dessus du nouveau-né, autour des ressemblances qu'on cherche...
Mais que peut-on dire de sa famille, et en particulier des visages des parents, au sens large, qui l'ont entouré? Cette dernière question est, elle, directement en rapport avec notre sujet : on cherche souvent les ressemblances, on fait des comparaisons, avec les ascendants, les descendants... Barbey parle relativement souvent des particularités physiques de sa parenté : il était sûrement sensible aux portraits que nous donnons ci-après : non pas qu'ils soient essentiels ni indispensables, mais ils peuvent lui avoir été précieux.
Son grand-père, Vincent Barbey, (1) a un visage plutôt régulier, avec un nez marqué.

Sa grand-mère paternelle (2), qu'il décrit comme une femme séduisante, a un air coquet, une bouche fine et ourlée. Elle a tout perdu au jeu et dans divers divertissements... On racontait que les deux époux s'y adonnaient même couchés, et qu'une servante avait alors pour mission de porter les cartes d'un lit à l'autre181... Sa belle-fille, la mère de Jules, taquina peut-être un peu trop les cartes elle aussi. Barbey, qui a eu bien des défauts, en a au moins tiré une leçon à laquelle on ne voit pas qu'il ait fait d'exception : celle de ne pas jouer. Peut-être aussi un vieux souvenir d'un whist qui tourna " mal ", selon lui, un certain 2 novembre 1808 ?

Son grand-père maternel (3) a un visage assez plein, lisse, et finalement fermé. Barbey décrit ce portrait à Trebutien, et fait son petit Lavater : " Son portrait est dans la salle à manger de mon père, et je vous réponds qu'il a des deux côtés des lèvres et dans l'arcure des sourcils, le plus implacable mépris qui soit jamais tombé sur cette plate misère qu'on appelle la vie "182.
Barbey s'identifie à ce grand-père dans son appréciation de la vie, comme il aurait aimé peut-être ressembler à son beau parrain ci-dessous, et le prestige de l'uniforme n'est-il pas ce qui fait naître la vocation d'officier de ce Jules qui ne se souvent de son enfance que pour parler des galopades et de ses combats d'enfants ?

(4)
Henri de Montressel (4), parrain de Jules, (mais qui ne lui a pas donné son prénom) a un visage qui ressemble un peu à celui de la mère de Barbey pour l'expression. C'est un bel officier, plein de prestance.


Sa mère (6), sous un large chapeau de 1830 (notre Barbey avait 22 ans à l'époque), est une " jolie femme " ; robe de velours noir aux reflets violets, elle s'est fait représenter en tenue de visite ou pour sortir, au summum de son élégance sûrement. Ses atours représentent une grande partie de la surface peinte: c'est évidemment son choix ! C'est une miniature183d'un excellent faiseur : cela aussi est significatif. Datée de 1830, elle est l'œuvre de J.B. Sabatier, l'un des grands miniaturistes de l'époque 184. Elle se sait, et en tout cas se veut, ravissante, et délicieuse ! Elle a un visage très régulier, assez harmonieux, et pose avec un air mi-souriant, mi-pincé. On dirait qu'elle plisse finement, spirituellement, les yeux, comme pour séduire sans en avoir l'air. Notons que nulle mère dans les oeuvres romanesques de Barbey n'est laide : toutes sont belles, de beautés diverses, mais belles.
Elle a conservé jusqu'à la fin de sa vie les modes de sa jeunesse. Certainement la beauté physique devait tenir une grande place dans sa vie, et elle ne voyait malice ni dans son goût pour la coquetterie, ni dans la façon dont elle cataloguait les enfants, ou les élevait, selon l'esthétique.
Selon beaucoup de biographes, elle s'intéressait beaucoup plus qu'à ses enfants à son mari, et beaucoup plus qu'à son mari aux mondanités et aux lectures... Elle manquait peut-être de maturité, et se plaignait souvent de migraines.
Les bégueules du coin dénonçaient son indépendance de pensée et d'allure, ce que Laurentie confirme. Elle était pittoresque, avec une grande liberté d'esprit et de langage, redoutée peut-être pour ses épigrammes. Il faut l'imaginer, fière, brillante, mondaine, raffolant du whist comme sa mère et allant faire sa partie, malgré la solennité de la Toussaint, très marquée à cette époque et dans cette région, - croyante, mais peut-être un peu superficielle - et malgré son " état " dont elle devait se moquer peut-être dans la vivacité de ses vingt et un ans, mariée depuis si peu de mois...
Les retrouvailles de Jules avec sa mère, qui l'angoissèrent tant, vingt ans après leur séparation orageuse, nous donnent d'elle un portrait en flash-back par déduction : négatif de ce qu'elle était au moment où elle lui répétait qu'il était laid :
"Mes parents m'ont reçu à bras ouverts bien grands, mais malgré cette réception à fond de coeur, je vous écris le coeur noyé de tristesse : le changement de ma mère m'a fait mal. Ce n'est plus que le fantôme d'elle-même. Fantôme au physique, mais hélas, fantôme au moral ! cette beauté animée, cette tête pleine de feu, ces cheveux, ce sourire, tout cela n'est plus ! C'est une vieille femme, - une pauvre malade - à l'œil fixe, à la voix entrecoupée. Et moi, qui n'ai pas vu les changements successifs, qui l'avais laissée charmante encore, éblouissante d'esprit et de vivacité, - vous dire ce que j'ai senti passer dans ce coeur que vous connaissez, vous, quand j'ai pris dans mes bras ce cher débris humain, et que je l'ai serré contre ma poitrine, oh madame, c'est impossible, mais vous êtes si mère que vous comprendrez les douleurs du fils, car je me suis retrouvé fils comme si dix-huit ans de silence, de torts, de négations, n'avaient pas mis leur montagne sur mon âme. Sans cela j'aurais été heureux de leur réception, mais l'état de ma mère m'a navré. "( Lettre à Madame de Bouglon, 4 septembre 1856.) On sent clairement ce qu'elle donnait comme image, et que Barbey aimait en elle. On imagine aussi très bien comme Barbey pouvait être séduit par cette mère si jolie et si jeune... et si digne de juger ainsi de la beauté des autres. Au moment où elle lui disait qu'il était laid, lui la trouvait belle sans doute.
Cette façon d'être explique la déception de la mère de Barbey si son fils aîné ne correspondait pas à ce qu'elle avait rêvé comme bébé ou enfant...
Elle eut quatre fils très rapprochés. Le sevrage a-t-il été précoce ou brutal, Madame Barbey étant coquette et mondaine? A-t-elle connu un " baby-blues " plusieurs fois, ou une dépression profonde contre laquelle elle luttait comme elle pouvait ? ou une vraie dépression? Cette dépression est selon nous facilitée quand la mère reçoit une blessure lors de l'accouchement. Ici la blessure pourrait être la même que celle qu'elle infligera à son fils : " Tu es laid, tu me fais honte ".
L'entourage féminin de Barbey - réel ou imaginaire - pourrait être en quelque sorte décrit comme un substitut maternel tout à l'opposé de sa mère. Souvent en effet, on voit des femmes plus âgées lui apporter leur affection, ou plus exactement il reporte sur elles bien plus que de l'affection : nous n'avons pas d'image de Flavie de Glatigny, cette amie de sa mère qui le sauva dans son berceau, et dont il fut fou amoureux. Ni d'Ernestine, riche du prénom de sa mère, son aînée de six ans, sa cousine germaine, à la famille accueillante, passionnément aimée et morte prématurément... et dont on trouve des traces dans Léa. Comme Byron aima sa cousine Marguerite Parker, et sa demi-sœur Augusta, Jules, jeune et libre, en âge d'aimer et en " risque " d'épouser, aima le plus intensément des femmes ou plus âgées ou de sang trop proche : bref, inépousables... Il rêva sur la dame de Chavincour et Niobé ; il rêva sur ses amours avec une soeur imaginaire....
Et que dire du quatuor des frères Barbey, ce quatuor qui, par parenthèse, restera sans descendance? Des quatre frères, nous n'avons de portrait que de Jules et de Léon. Les autres sont-ils perdus? ou n'a-t-on conservé que ceux des frères qui furent plus connus? ou les autres n'étaient-ils que les plus jeunes et menue monnaie? L'écart entre eux quatre était resserré : Jules est né un an à peine après le mariage ; même pas dix mois après Léon le suit, puis Edouard à 16 mois, et enfin Ernest, 23 mois après. Quand son 3° et dernier frère naît, Jules a 4 ans et un mois.185
Le choix des prénoms est un des éléments qui pourraient nous permettre de deviner un peu le caractère des parents : or ils n'ont pas donné à leurs enfants en prénom usuel ceux de proches, ni des parrains186. Chose étonnante pour l'époque. Celui du quatrième et dernier fils, Ernest, témoigne seul peut-être de l'importance de la mère dans cette famille : c'est reconnaître sa place à elle plus qu'à d'autres. Les prénoms sont en fait ceux qui sont à la mode : lectures, romans qu'appréciait, nous l'avons dit, Ernestine.
Jules n'a pas l'air d'avoir aimé son prénom. Une remarque des Disjecta membra pourrait avoir été écrite avec amertume. " En donnant le nom à un enfant, il faut penser à la femme qui un jour aura à le prononcer. " 187 En effet, " Jules " avait déjà des significations péjoratives (petite monnaie italienne de peu de valeur ; julot = souteneur ; " Jules " remplace progressivement " Thomas " pour désigner le pot de chambre, et ce sens est attesté par écrit en 1866, à la suite peut-être d'une rengaine de 1850.) Sans doute, la mésestime de ce prénom ne fit-elle donc qu'augmenter au cours de sa vie, et surtout, aurait-il préféré porter un prénom de famille ou d'Histoire... plutôt qu'un prénom qui faisait de lui un reflet- malheureux - de la mode romanesque qui le fit tant souffrir par la voix et les manières de sa mère.
Le vécu du prénom est en effet tout différent de celui du nom de famille, ou du nom adopté dont nous reparlerons plus tard.188 Chaque enfant se demande pourquoi ses parents l'ont prénommé ainsi, et il aime en aimer la raison. Il semble que Jules n'ait pas, ici encore, trouvé preuve d'amour dans le choix de son nom, et nous avons vu plus haut comme Françoise Dolto expliquait la valeur du prénom, du Nom. C'est en tout cas ainsi que Barbey concevra plus tard les noms de ses personnages qu'il nomme librement, noms et prénoms, en véritable créateur, comme les parents pour les prénoms.189
Traditionnellement, sur les quatre fils, l'un (souvent l'aîné) aurait dû avoir les terres, les autres choisir entre l'armée, les ordres ou un métier noble (juriste, gentilhomme verrier, maître de forge, propriétaire terrien, cultivateur, écrivain, etc.). Or Jules, en accord avec sa famille, rêvait de l'école militaire (on tenta de l'y inscrire dès huit ans), et du métier des armes. Echec.
Ce fut Edouard qui entra à l'Armée. Or Barbey n'en parle pas du tout. Ce fait est étrange lorsqu'on sait que, sans doute plus violent et indocile, Edouard rompit à 19 ans avec ses parents, et s'engagea, au moment où son aîné de 26 mois, Jules, acceptait, à grand regret, de commencer son droit. Mais on ne voit pas que les difficultés avec les parents aient en fait
rapproché les deux frères. Il fut sans doute un sujet de honte pour la famille, sans qu'on sache pourquoi. Il mourra en octobre 1853, sans enfant apparemment.

En fait, Léon est celui qui fut son ami - et c'est parfois plus qu'un frère : il est portraituré ici en séminariste, à 26 ans environ : il nous regarde avec de grands yeux sérieux, profonds, presque un peu effrayés. Le visage est ovale, plein, presque joufflu, la bouche très dessinée, les cheveux plutôt blonds. Léon Blouet dit qu'il grasseyait. Les cheveux coupés court, la soutane, les mains sur le livre influencent beaucoup l'impression et l'opinion que l'on peut avoir. Une photo beaucoup plus tardive190 permet de le retrouver, sous la main d'alors qui le peignit, classique et pleine de bonnes intentions (autant que son modèle sans doute) : son visage devait être beaucoup plus classique et régulier que celui de Jules. Le type de beauté à l'époque romantique du début du XIX° siècle, c'est Chateaubriand, Byron, Musset, Lamartine et les gravures de mode nous présentent des jeunes gens aux boucles blondes ou noires, aux visages d'une beauté classique, rêveurs, doux et passionnés. Il est presque sûr qu'il fut le préféré de ses parents : même d'aspect sans doute, d'intelligence, de choix de vie...
Mais, avant de se convertir, Léon mena une vie mondaine et se fiança même : tout ceci plaisait beaucoup à ses parents. A ce visage classique de séminariste, il nous faut donc, faisant un bond en arrière, ajouter ou un visage assez joli d'enfant facile ou la tenue élégante et coquette de l'homme d'esprit, et nous avons alors devant les yeux un... Chateaubriand ou presque. Du moins était-ce ainsi que le voyaient ses parents? ou que Barbey voyait ses parents le voir... Notre Monsieur Jeules devait avoir un comportement et un visage beaucoup moins régulier et moins doux, plus violent et batailleur.
Léon se sentait-il influençable ? peu sûr de lui? Quand il est entré au séminaire, il a refusé d'attendre pour voir Jules : un de leurs condisciples, Fleury, venait de mourir en 1834, peut-être éloigné de la foi par Jules, (qui en parlera plus tard avec un peu de remords)... Avait-il peur que Jules le déconvertisse? Sa personnalité semble plus " lisse " que celle de son aîné.
Voici un échantillon de sa poésie : une fois converti en 1835, Léon écrit en 1836 un poème pour sa mère, le 25 avril, jour de sa fête, et lui parle du fils prodigue qu'il avait été :
Et pour que son fils la désarme
Toute mère a le coeur d'un Dieu "
Que pouvait bien penser Barbey de ce poème, lui qui était l'aîné, et qui était justement en train de faire le prodigue?
Dix mois d'écart entre les deux frères. Trebutien le souligne dans une lettre191, " Léon est né le 28 septembre 1809 ; comme vous le voyez, ils ne se sont pas suivis de bien loin. " (9 mois et 26 jours). Dans toute l'oeuvre de Barbey, seule Léa, publiée en 1832 (Barbey a 24 ans) nous présente deux (quasi) frères : Réginald et Amédée ; comment analyse-t-il leur relation ? C'est une comparaison sous-entendue, physique et intellectuelle. " Leur intimité partait plus du coeur que de la tête ; c'était par ce point qu'ils s'étaient touchés. Trop d'intervalle les séparait par ailleurs. "192. Amédée semble, avec " son front serein et ouvert "193, " le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens " 194, cet Amédée pourrait bien être Léon... " Amédée n'était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald "; Reginald, " celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était plus largement empreinte de génie et de passion "195 le héros de l'histoire, est Jules lui-même. Ils sont ainsi définis d'après la beauté-laideur et le génie... En compensation de sa laideur, (il s'accepte laid, donc) Barbey se dote du génie et de la passion... Léon semble avoir été un garçon affectueux et sensible, qui, peut-être, n'a jamais dit à Jules qu'il était plus beau que lui...
Reproduire ici des portraits n'était certes pas indispensable : c'est la vision subjective qui compte pour chacun. Mais il serait vain de dire qu'ils n'intéressent pas. Le véritable aspect de Jules n'est pas facile à imaginer à partir des deux premiers documents connus. D'où notre recherche d'un troisième document, recherche qu'on peut qualifier d'un peu... inhabituelle.


Seguin, par contre, qui avait sûrement vu l'original, se rappelle un " adolescent rêveur, au visage ingrat qu'encadrent de longs cheveux. Les yeux frappent déjà, qui, chez lui, seront toujours révélateurs. " On est bien loin du portrait idéalisé ci-dessus. Déjà nourri d'Alfieri et de Byron, déçu de ne pas avoir été accepté, ou plutôt sa famille, dans l'Ecole Militaire, et commençant à écrire, il avait un visage " plein de personnalité ", mais pas " joli "...
Pour imaginer physiquement un Barbey de treize ans, sans doute nous faut-il plutôt partir de la gravure qui le représente à l'âge de 25 ans environ, d'après une miniature de A.D.Fink196(9). On a donc fait appel à un peintre, presque compatriote, originaire de Rouen mais bon élève de Girodet, miniaturiste devenu célèbre, présent au Salon de 1833 à 1864.
La voyant, nous pouvons mieux comprendre comme Barbey pouvait être différent de son frère Léon. Sans doute était-il brun ou noir de cheveux, une peau mate ; des yeux un peu grands, intenses, un nez busqué peut-être, des dents un peu mal rangées, un visage un peu fiévreux, peu classique en tout cas, : un visage d'enfant passionné et sensible, un peu irrégulier, alors que Léon devait être lui le modèle du bel enfant des gravures qu'aimait la mère. " Aux yeux du père également, seul Léon, l'enfant modèle trouve grâce ". 197 Remarquons que la constante affection de Jules pour Léon, malgré beaucoup de différences qui sont allées jusqu'à des oppositions, ne s'est jamais démentie : nous dirions volontiers que sans doute le bon Léon n'avait pas de mots blessants pour notre auteur, même enfant, et ne s'associait pas aux reproches des parents.
Les lecteurs que cela intéresse peuvent trouver en annexe 3 quelques poèmes de Léon que nous avons choisis parce qu'ils touchaient, relativement de près, à notre thème. Mais nous ne les étudierons pas en détail, (quoiqu'on devrait certes approfondir au maximum l'entourage de quelqu'un qu'on étudie.)
Malgré les préférences marquées par ses parents pour Léon, Barbey ne lui en veut pas... Il sait à qui il en veut et n'a pas dû être tendre, ni facile, lui non plus. " Comment ne pas voir dans ce système de défense un appel à l'amour? Ses parents ne l'entendront pas. Ils préfèreront juger l'enfant capricieux et violent plutôt que de réviser leurs principes. "198ou plutôt, dirions-nous, leurs préjugés et leur expression trop visible, et dont ils ne demandaient pas pardon.
Ce portrait est celui d'un possible Barbey de quatorze ans : rajeuni !
Les techniques actuelles de dessin par ordinateur permettent de vieillir un visage, ce qui est très utile lorsqu'on veut identifier un amnésique, rechercher un disparu, ou prévoir un vieillissement du visage à corriger. Plus rarement, cela permet aussi de rajeunir un visage, avec d'assez bonnes chances de réalisme et de vérité.
On passe au scanner différents portraits; puis on sélectionne les traits communs. La figure âgée, aux traits nets, permet particulier de comprendre la structure d'un visage, les expressions habituelles. Un masque mortuaire est aussi un précieux renseignement.
Le premier portrait de Barbey (page 73) avait été fait de mémoire par la même personne que celui de son père (page 67). On retrouve le même coup de patte, ce qui est déjà une source d'erreur. D'autre part, de mémoire, il est plus difficile de se rappeler les défauts pour les dessiner. (En particulier, si on est un admirateur de Barbey). Et enfin, on a tendance à dessiner les enfants selon des "canons" ou des types qui doivent se ressembler. Le docteur B.Lorenceau,199 chirurgie plastique et esthétique, et très bon en informatique, ainsi que sa fille, spécialiste en arts graphiques, ont bien voulu remonter le temps à partir des dessins et photos (voir ici en VIII). Un menton un peu fuyant, des dents " à problème", un nez un peu trop busqué un peu trop tôt, un teint très brun, des cheveux noirs, abondants, mais difficiles à coiffer, des yeux sûrement très noirs, mais peut-être aux paupières naturellement tombantes ( d'où une position un peu cambrée lorsqu'il voulait fasciner) permettent de donner ici un portrait assez probable de Jules Barbey. Sans être "laid", peut-être les parents pouvaient-ils être un peu déçus par lui ?
Il correspond sans doute assez bien, de plus, à cette description d'Allan qui a un son autobiographique : " Il y a des êtres d'un bien triste privilège, qui commencent leur martyre d'homme de bien bonne heure ; les premiers que le Maître ait pris, sur la place publique de leur oisive enfance, pour les mener travailler à la vigne de la Douleur. Ils en reviennent le soir, tout pâles, la bouche malade, et le regard obtus, et les parents croient que ce sont les ennuis de l'école qui les changent ainsi. Leur idiote tendresse ne comprend pas ce qui se passe dans ces âmes trop avancées. L'idée en apparaît-elle, un jour, à leur expérience, ils la repoussent, parce qu'eux étaient heureux et tranquilles, à l'âge de leur fils. " 200
Voici donc un portrait familial, axé essentiellement sur notre sujet, mais qui permet de comprendre mieux les relations qui contribuent à élaborer la personnalité.
Il connut une autre blessure, qui envenima celle du cordon.
Julien Gracq transmet une image frappante de la mère et du fils : pendant toute son enfance, sa mère, Ernestine Ango, ne cache guère qu'elle trouve laid ce fils malingre comme "un chêne poussé dans un pot de confitures." Si c'est exact, que de revanche à prendre... y compris " culturistiquement " !
Voici quelques éléments descriptifs de la façon dont Barbey ressent cette raillerie.
La famille est le terreau où se construit la personnalité... et Barbey, qui en souffre, clame haut et fort la seule revanche qu'il va trouver, bien plus tard : " Mon oncle m'a proclamé extrêmement beau. J'en suis très fier morbleu d'autant plus que mon adorable famille m'a toujours chanté que j'étais fort laid. Pardonnez-moi ces vanités féminines mon ami. "201Cette phrase, racontée à la première personne, dans une rare confidence à son meilleur ami, est modulée parfois dans des oeuvres romanesques, (que nous détaillerons plus loin) mais Barbey ne s'y plaint presque jamais lui-même, pas plus que ses personnages d'ailleurs. Disons aussi tout de suite qu'on trouve ce thème dès les premières oeuvres, et surtout là, comme si cela avait été le premier cri à jeter, le plus urgent. (Cf. l'annexe 6)
Il ne se confie que sous le masque : un des plus détaillés, et dont nous avons déjà parlé, c'est Aloys de Synarose. "Il était laid, ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors que le coeur s'épanouit et que l'on s'aime avec cette énergie et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore! "202...
Cette raillerie a été dite et redite : l'expression " toujours chanté " implique une fatigue des oreilles due à la répétition d'une scie qui lancine. Même idée à propos d'Aloys : "On le lui avait tant répété dans son enfance... " de même les imparfaits d'habitude (l'avait raillé,) et les pluriels (" ces premières impressions, ces souvenirs, les douleurs, les dégoûts d'un père et d'une mère ") qui se rattachent toutes à " la raillerie " qui elle est au singulier, et répond au singulier " sa laideur " presque totalitaire... maintes et maintes fois redite à l'identique quant au fond....
Cette raillerie sur sa laideur, aussi réelle que si elle était objet contondant, est ressentie également par lui presque physiquement. Le domaine physique de la laideur est intimement mêlé à l'immatériel de la blessure : sa laideur rend ses baisers moins bons à prendre pour les parents, la raillerie ressemble à des balles qui font couler le sang, et dont le souvenir seul fait " recouler notre sang à certains jours " 203, la trace de cette raillerie amère elle-aussi se manifeste par une métaphore physique, même si le lieu est immatériel : la rougeur ne brûlait pas la joue, mais la pensée.
Le schéma corporel, et surtout l'image du corps, est profondément atteint, au point de se dissimuler sous un masque...
Les ressentis physiques de cette raillerie qui porte sur son physique nous feraient volontiers penser que Barbey les vivait encore comme d'autres tentatives de meurtre sur lui : la phrase citée juste au-dessus montre bien comment la vitalité et l'énergie du nouveau-né dépendent du narcissisme parental..., qu'elles soient biologiques ou psychiques. Et le masque n'aurait été d'abord, sans doute, qu'une protection mise effectivement en place contre le narcissisme mortel pour lui des parents.
Les railleries font recouler le sang à certains jours... Il semble que malgré Flavie de Glatigny, Barbey n'est toujours pas sûr que ce cordon ait été bien noué, " efficacement ", positivement dirons-nous, pour son psychisme. Il se sent à chaque raillerie en danger de mort, comme le Jour des Morts 1808. La raillerie reprend métaphoriquement le cordon mal noué qui fait s'écouler le sang et la vie. Elle a le même but : faire disparaître celui qui est laid. La raillerie sur sa laideur est un autre type de blessure que celle de la naissance : elle est à petit feu, à petit bruit, petites épingles qui entraînent la perte de sang.( et bien sûr le thème du sang est très important chez lui.) Et peut se révéler aussi mortelle qu'une hémorragie brutale, et plus cruelle.
Et ces flèches dessinées partout ne seraient-elles pas une façon de conjurer le sort? Rasoir ou lame de métal coupant le cordon, flèches d'Apollon tuant les enfants de Niobé, si Barbey se les approprie, il identifie le mal, peut rendre coup pour coup et se protéger...
Disons-le, pour finir, encore une fois, cette naissance n'aurait eu aucune conséquence traumatisante si la raillerie répétée sur sa laideur n'avait pu faire croire à Jules que ses parents auraient été heureux qu'un tel monstre disparaisse de la surface de la terre... C'est donc ce traumatisme de laideur qui oriente sa relecture de la vie familiale, de son enfance, de sa naissance.
Même si on ne doit pas éliminer l'hypothèse qu'il avait raison dans sa façon de percevoir l'inconscient des parents, il faut bien comprendre qu'il s'agit ici de redonner la vision subjective de Jules. Nous ne sommes pas capable de discerner la réalité objective par manque d'éléments.
Toutes ces choses auraient pu être bien vécues sans ce mot " tu es laid ", ce mot qui recouvre tant de choses dans notre société, qui a tant de conséquences.
La froideur maternelle aurait pu être supportée, mais ce que Barbey reproche, c'est qu'on l'ait raillé sur sa laideur...
Devant ce problème, l'individu réagit, sinon il meurt...
Naissance et enfance : premieres réactions : ... II
Conséquences de la froideur des parents et de leurs railleries... II-2
Barbey a eu devant cette froideur de ses parents, (problème qu'il a directement relié avec le fait, trop souvent seriné à son goût, de sa laideur), diverses réactions que nous pourrions caractériser comme " spontanées ". Elles seraient importantes à étudier et d'autre études, que nous avons mentionnées, l'ont déjà fait en partie.
Or la froideur concerne notre sujet indirectement et en bout de chaîne dans la mesure où ce sont des réactions à ce problème de froideur, froideur poignante car raillant sa laideur. C'est pourquoi nous essaierons d'être très bref dans cette partie, d'autant plus que nous voudrions nous étendre plus longuement sur les réactions qui ont à voir avec l'esthétique et qui feront l'objet du reste de notre travail.
Pourquoi alors traiter de ces réactions qui ne touchent pas vraiment notre sujet, la laideur ? Parce que l'image qu'on aurait de Barbey serait inexacte si on se limitait trop étroitement à décrire ses réactions appartenant au domaine à proprement parler esthétique, ou celles nées de la raillerie sur la laideur.
La laideur en effet serait plus supportable si les parents avaient été chaleureux...et c'est en cela que notre sujet reçoit une empreinte de la froideur.
L'enfant est fort à sa naissance, nous disent ceux qui les étudient. S'il peut réagir, il s'en sortira et les réactions possibles devant la froideur parentale sont nombreuses.
Lorsque les relations mère enfant se passent mal et que " l'enfant a fait la cruelle expérience de sa dépendance aux variations d'humeur de la mère il consacre désormais ses efforts à deviner ou à anticiper "204. Il va, beaucoup trop pour son âge, " être contraint d'imaginer, contraint de penser à un sein rapporté, morceau d'étoffe cognitive destiné à masquer le trou du désinvestissement " 205 maternel, développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles... 206 La mère absente est remplacée par un jeu de langage, un jeu avec la langue maternelle.207
Ainsi la richesse de la vie intellectuelle ou artistique sera grande mais le sujet restera vulnérable sur le plan de la vie amoureuse : il ne peut jamais vivre un amour durablement comme si son amour était toujours pris par cette mère morte qui ne le lui rend pas et ne peut lui rendre puisqu'elle est comme morte.
Il essaiera aussi de compenser là où les manques ont été les plus grands : les signes auxquels auxquels le nourrisson est sensible sont liés aux perceptions qu'il a de sa mère : bras, expression du visage, voix, équilibre, tension musculaire ou autre, posture, température, vibration, contact cutané et corporel, rythme, tempo, durée, diapason, ton, résonance, sonorité, cénésthésie... Ces perceptions sont celles auxquelles sont sensibles ceux qui deviennent souvent des artistes, acrobates, aviateurs, peintres, poètes, au tempérament sensible, nerveux et labile, nécessitant beaucoup d'introspection. Intuition, goût de l'irrationnel, instinct de divination, de perception de l'autre, sont les modes de fonctionnement du nouveau-né (et de l'animal) réponses de type total, et non simplement langagières. La régression de la communication jusqu'à ce stade primitif est nécessaire de la part de la mère208. Ces signaux affectifs répétés constituent un climat affectif. 209 Leur excès entraîne par contre dégoût ou obsession qui peuvent conduire à privilégier ou à rejeter ces modes d'expression. Mais leur manque est tragique. Ou l'enfant se laisse mourir affectivement, ou il va compenser en emballant la machine... : Barbey connut sans doute un de ces déséquilibres.
Conséquences d'une déception affective de l'enfant vis-à-vis de ses parents et vis-à-vis ensuite de lui-même (car le petit a-t-il la force de donner tort à ses parents aussi tôt?): il est frustré et devra réussir à opérer presque lui-même son éducation, ses castrations pourrait-on dire... (car la frustration est quand il y a présence, mais non-comblement, tandis que la castration se fait quand il y a de l'intermittence organisée ; frustration douloureuse stérilement car n'apportant rien ; castration, elle, douloureuse, mais positive, quasiment " utile "...)
Dans de telles conditions, l'enfant démarre en autodidacte, avec des erreurs et des troubles...
Nombreuses furent les réactions de Barbey, et il les exprima assez clairement, bien avant que le vocabulaire de la psychanalyse le lui permît facilement. 210
Premières conséquences : il émet des hypothèses pour essayer de comprendre
Un premier type de réactions, nous l'avons mentionné, c'est la verbalisation, et recherche des explications : cette mère que nous avons essayé de décrire, tant bien que mal, avec tout le mal qu'elle lui fait, selon lui, Barbey la caractérise - sous couvert de Madame de Ferjol - par une expression très forte et presque scientifique : " mère antisentimentale et concentrée "211. (Ces termes rappellent la première Diabolique qui ait été écrite : l'on y voit une mère qui tue sa fille rivale, et peut-être son propre enfant ou celui de sa fille, et elle est définie comme un " caractère qui porte en dedans. ") Un peu plus tard, il résume l'histoire ainsi : " deux femmes qui s'aiment et qui ne se confient pas "212. Sans doute ce qu'il a vécu de plus dur avec ses parents. Et on ne sait à quel sujet.
L'enfant qui ne comprend pas cherche et est conduit, nous l'avons vu, à la réflexion intellectuelle : les hypothèses.
Devant cette froideur à la cause inconnue, devant cette accusation de laideur qui lui est signifiée depuis toujours, il bâtit une série d'hypothèses que nous allons brièvement synthétiser.
Les unes n'ont rien à voir avec la laideur ne nous y attarderons que peu, pour être complet ; les autres naissent de l'exclamation terrible " tu es laid !": celles-là nous prendrons le temps d'en voir plus loin l'étendue, les implications, et les incidences.
Voici donc une série d'hypothèses auxquelles est arrivé Barbey, assez jeune, pour expliquer le comportement froid de sa mère ou de sa famille.
Trois hypothèses dans lesquelles l'enfant peut pardonner à sa mère :
- la crainte de la maladie ou d'un excès de sensibilité : Mme de Saint-Séverin (interprétation janséniste de la relation)
-la froideur naturelle ou acquise, après des passions trop violentes, et des déceptions amoureuses : il n'y a plus de place pour les sentiments dans le coeur dévasté de la mère. Cette hypothèse est longuement examinée dans Germaine " Il n'y avait donc que des rapports extérieurs entre elles ! un sentiment doux comme tout ce qui est sur le point de n'être pas, engendré par l'habitude, par l'idée de la faiblesse de l'enfant qui constituait un devoir de protection dans l'esprit de Mme de Scudemor, mais rien d'adhérent et d'étroit. " 213 L'on sent bien la douleur de l'enfant qui n'est pas aimé par la mère-amante souhaitée, et qui se plaint de la froideur distante incompréhensible de celle-ci. 214 L'ayant écrit à l'âge de 25 ans, Barbey n'en corrige pas un mot à 75, lors des modifications de l'édition...
On dirait dans ce passage que Barbey peut avoir réfléchi, avec empathie, sur l'origine de la froideur de sa mère, et essayé de comprendre - on ne sait s'il y a réussi - et de pardonner.215
" Beautés charmantes répandues dans l'univers qui nous entoure, vous n'existiez pas plus pour cette femme que la beauté d'Allan elle-même, à laquelle elle n'accorda jamais le regard caressant d'une contemplation momentanée! " 216 Cette froideur indifférente de la mère est un mystère incompréhensible pour Allan, qui se sent beau. Sa beauté pourrait en fait permettre à Barbey écrivain d'éliminer une des causes de la froideur de sa mère : ce roman n'a-t-il pas été écrit pour montrer qu'une mère dépressive ne peut pas aimer un fils même beau, ou qu'elle peut même voir laid un fils beau, à cause de sa maladie ?
- nécessité de s'occuper soudain d'un enfant en plus grande difficulté :
Autre hypothèse formulée dans Léa : la mère doit se contraindre au silence pour ne pas faire souffrir sa fille ou son fils. Et une phrase à travers laquelle on sent la douleur de la comparaison : " Cependant, et peut-être pour ménager son fils (il paraît que les mères ont de ces courages), Madame de Saint-Séverin reprit son calme habituel. " 217 : cette phrase pourrait être dite par quelqu'un qui ne connaît pas d'expérience ce qu'est une mère, en tout cas qui affecte de ne pas le savoir, qui laisse entendre que sa mère n'a jamais cherché à le ménager... Cet air de dire : " moi je ne connais pas cela... " est bien sûr destiné à ses parents lecteurs. Réginald a perdu des parents, mais, lui, " rien ne l'avait averti qu'une mère lui eût jamais manqué "218 car madame de Saint-Séverin a jusqu'ici été une mère tendre pour lui.
Dans Germaine, la mère est tiède envers sa propre fille tout comme envers son fils adoptif Allan : son coeur usé n'a plus d'autre sentiment que la pitié. Mais la tiédeur même de cet amour maternel va diminuer car Allan, le fils de son amie, malade (d'amour) à cause d'elle, va nécessiter plus de soins : "La surveillance de sa fille se perdait dans une surveillance bien autrement anxieuse. "219 Texte décisif qui montre comment Barbey peut imaginer une mère qui ne s'occupe plus d'un enfant si un autre la soucie, et l'on sent aussi que, dans l'amour maternel, Barbey ne voit (ne demande avec instance) qu'une transformation de l'amour en général, un amour sensuel et sexuel, et non d'enfant à parent avec une castration réussie. C'est à propos de ce roman que Barbey a tant demandé à l'Ange Blanc de le comprendre...
Grâce à ces trois hypothèses, même si l'enfant ne peut comprendre, il a l'impression qu'il peut y avoir une explication où il n'est pas en cause et contre laquelle il n'a pas à réagir. Elles lui proposent des raisons qui ne lui infligent qu'une douleur modérée, à côté de celle de n'être pas aimé, - qui peuvent même le soulager.
Elles sont présentes dans les premières oeuvres de Barbey, comme s'il étudiait ces hypothèses : ainsi Allan est décrit comme un très beau jeune homme, et les problèmes relationnels ne viennent pas de sa laideur. Est-ce ainsi qu'il se rêve, ou bien plutôt cette figure, idéale de beauté, lui permet-elle de se concentrer sur les problèmes entre Yseult et lui, sur la froideur d'Yseult devant tout, même la beauté ?
Voici les autres qui mettent directement en cause les relations mère-enfant :
Deux hypothèses où l'enfant souffre sans pouvoir modifier les faits passés :
- L'enfant prend conscience de la déception de la mère à la naissance : elle pensait donner chair à un rêve et elle se retrouve face à une réalité qu'elle prend (presque) pour un cauchemar vivant (Madame de Synarose par exemple devant Aloys). Ce choc devant un enfant non-conforme au fantasme génère du dégoût, parfois de la froideur.
- L'enfant réalise le fait qu'il n'a pas été désiré.
Face à ces deux hypothèses qui tiennent au passé révolu, plus ou moins confirmées par les dires et les actes, l'enfant se sent impuissant. Ses réactions vont d'une compréhension tendre au rejet, selon l'attitude aimante (éventuellement repentante) ou non de la mère.
Quatre hypothèses où l'enfant va agir pour survivre :
-il croit que l'amour va au reste de la fratrie : alors, il va la rejeter. Il y a certains de ses frères que Barbey ignore ou méprise complètement.
-il se sent injustement accusé, de laideur, par exemple : l'enfant rejette les accusateurs. Barbey le fera fréquemment.
-il croit que la religion a fait craindre à sa mère les emportements maternels malséants, causant ainsi la froideur maternelle : Barbey passera par un rejet de la religion.
"Peut-être n'y a-t-il qu'une mère malheureuse et coupable qui puisse aimer passionnément son enfant. C'est la première fois que manquer à ses devoirs produise quelque chose de plus sublime que ces devoirs mêmes"220. Il est curieux de voir cette pensée isolée, sans rien qui la prépare. Comme la mère de Barbey semble avoir été une épouse très proche de son mari, Barbey semble dire là qu'une mère ne peut aimer son enfant plus que son mari et son devoir conjugal, mais qu'elle pourrait aimer bien plus son enfant s'il lui rappelle un amant, car alors les relations sont en dehors des lois du devoir et du conscient.
- l'enfant croit que l'amour pour le mari passe bien avant celui pour les enfants, que le père est effectivement un rival vainqueur et égoïste : il va rejeter le père.
Vellini et Ryno ont un enfant, et Vellini est amante et mère, image magnifique de ce que Barbey aurait voulu voir chez ses parents. 221 Mère idéale, rêvée, pour Barbey, unique dans son oeuvre, (mais l'enfant meurt quand même, accidentellement...) 222Cette mère qu'il n'a jamais vue ainsi, ni sentie, même lors des dangers ou des difficultés par lesquels il est passé.
Dans Une histoire sans nom, Mme de Ferjol aime tant son mari qu'elle n'existe pratiquement plus une fois qu'il est mort. Vis-à-vis de son mari, qui est décrit d'une beauté remarquable, elle se reproche d'" éprouv(er) des sentiments par trop... turbulents "223, " il avait été l'unique miroir dans lequel elle se fût admirée ", et ce reproche retentit également, après la mort du mari, sur leur fille. C'est " une mère qui ne pensait qu'au mari qu'elle avait perdu et qui n'avait jamais eu pour elle un mot de tendresse "224Pourquoi cette froideur incroyable d'une mère envers sa fille unique? Parce que le coeur de Mme de Ferjol n'est pas comme celui de Vellini : il n'y a pas de place dans son coeur pour " cette enfant qu'elle aimait encore plus parce qu'elle était la fille de son mari, que parce qu'elle était son enfant à elle - plus épouse que mère jusque dans sa maternité! "225Ces pulsions, qui l'ont conduite à l'"inconduite" sont condamnées par l'Eglise.
Or, on peut aller encore plus loin, Lasthénie ressemble à son père, et sa beauté est encore plus perçue par Mme de Ferjol qui vit retirée et n'a plus les critères mondains habituels.226 Sa mère n'ose donc dire à son enfant son amour pour elle, parce qu'elle sait peut-être qu'elle aime sa fille du même amour qu'elle ressentait pour le baron de Ferjol ; elle pressent - inconsciemment - qu'en fait sa fille n'est qu'un objet de remplacement, et que ce transfert est malsain pour elle comme pour l'enfant. " elle l'aurait mangée de caresses, et lui aurait entr'ouvert sous ses baisers ce coeur né timide, et fermé comme un bouton de fleur qui ne devait peut-être jamais s'ouvrir. " " Mme de Ferjol était sûre du sentiment qu'elle avait pour sa fille, et cela lui suffisait. Elle pensait que son mérite à elle devant un Dieu était de contenir enfin le flot d'une tendresse qui ne demandait que trop à déborder. Mais en se contenant, du même coup, (le savait-elle bien?) elle contenait celui de sa fille. Elle mettait la raison, comme un mur, sur cette source de sentiments qui cherchaient leur lit dans le coeur maternel, et qui, ne le trouvant pas, refluèrent. "227Arrêtons-nous un moment pour considérer cette situation par rapport à celle du jeune Jules.
Si Mme de Ferjol aime trop, et se contient, ce n'est pas vraiment l'amour pour sa fille qui est excessif, c'est même une litote : sa fille n'est qu'un objet de remplacement. En fait, quoique trouvant sa fille très jolie, trop peut-être, Mme de Ferjol n'aime pas vraiment sa fille, en elle-même, ni pour elle-même. Cela revient au même que si elle ne l'aimait pas. Les parents de Barbey, selon lui, ne l'aimaient pas non plus - mais pour une toute autre raison. Cependant les relations affectives sont les mêmes : l'enfant est demandeur d'affection. Les parents de Barbey, comme la mère de Lasthénie, vont donc se détourner de cette demande d'affection, et de l'offre d'affection de leurs enfants. Dans la suite du texte, l'adjectif possessif " nos " montre bien comment Barbey a vécu, alors qu'il aimait ses parents, sa mère en particulier, les mêmes conséquences d'un manque affectif, et le mot " lit " que nous avons cité au-dessus pourrait prendre, selon certains, un sens beaucoup plus fort, presque incestueux.
Reprenons la suite du texte : " hélas, la loi qui régit les sentiments de nos cœurs est plus cruelle que la loi qui régit les choses, une fois écartée la main qui faisait mur et s'opposait à son jaillissement, la source repart, délivrée de l'obstacle et recommence de plus en plus impétueusement à couler, tandis qu'il arrive toujours un moment dans son âme où les sentiments qu'on y a contenus s'y résorbent et ne réapparaissent plus quand on voudrait les voir reparaître, de même que le sang qui, dans les cas mortels, s'épanche à l'intérieur et ne coule pas par la plaie ouverte. "228 Dans les cas mortels, l'enfant peut mourir : ce n'est que si on voit qu'il perd du sang qu'il peut être sauvé. Encore faut-il que quelqu'un le voie... et nous revenons au thème de la naissance et du cordon mal noué, de la mère " absente " etc.
Mais Barbey continue sur sa lancée autobiographique et personnelle : " Et encore le sang : on peut l'aspirer en suçant fortement la blessure, mais les sentiments gardés trop longtemps en nous semblent s'y coaguler, et on ne les fait plus reculer, même en les aspirant par la blessure qu'on a faite ". Le jeu des pronoms et adjectifs personnels est ici très important : Barbey écri