Jules Barbey d'Aurevilly - Deux ' religieux ' qui s'opposent en Poésie : Jules Barbey d'Aurevilly et son frère Léon.







Jules Barbey d'Aurevilly



Communication faite dans le cadre de six journées d’études de 1996 à 1999, prévues suivies d’un colloque international, consacrées à « Polémique et religion en France » (1730-1870)  » , à l’Université Blaise Pascal , de Clermont-Ferrand, organisé par le Centre de Recherches Romantiques et Révolutionnaires, sous la responsabilité scientifique d’A.Petit et J. Wagner. lors des 26 et 27 novembre 1998 consacrés à "Poésie et religion en France aux XVIII° et XIX° siècles » par Marguerite Rousselot, née Champeaux ( 30 mn )




Deux « religieux » qui s’opposent en Poésie :

Jules Barbey d’Aurevilly et son frère Léon.




J’aurais pu moi aussi intituler ma communication «  Barbey et Dieu » , mais je n’ai pas beaucoup parlé du problème religieux de Barbey , qui est aigu , et se voit surtout dans la prose.

Ce qui m’a intéressée dans le cadre de ce colloque « Polémique et Religion » et en particulier « Poésie et religion » aujourd’hui, c’est d’observer deux frères très différents (quoique confondus même encore aujourd’hui dans le Dictionnaire des Auteurs !) et leurs relations à travers et autour de la Poésie et la Religion ... ou plutôt, en donnant un sens fort de relation à la conjonction « et » comme dans le titre de notre journées, observer les relations et l’histoire psychologique de deux frères, Jules et Léon à travers les relations qu’ils vivent entre Poésie et Religion. Ce qui fait vous le voyez, un tissu de relations assez complexes à démêler et analyser, mais qui nous permet de les définir par leur pratique et leurs idées.

Il était une fois quatre frères à Saint-Sauveur, quatre frères nés nés en quatre ans…

Quatre frères Barbey .

Même pas dix mois d’écart entre Jules Barbey, l’aîné de tous, né en 1808, et Léon le second 1. D’où le thème récurrent et constant de la comparaison ... Deux frères qui s’aimaient, se sont quittés , se sont opposés et retrouvés autour de la Religion et de la Poésie...


Notre exposé suivra l’ordre chronologique de ces évolutions chez les deux frères , parce que, dans notre cas, il est le plus efficace, nous semble-t-il, pour envisager concrètement au passage de grandes questions , polémiques parfois qui gravitent autour du triangle bien particulier déterminé pour ces journées d’études :

Et maintenant, revenons à nos sujets d’étude : à Jules et à Léon Barbey !



Formation

Parents, entourage, et formation sembleraient avoir été semblables . Mais Jules dit qu’il fut trouvé laid, ( ce qui est à la source de son problème personnel avec Dieu ) et laissé de côté par sa mère . Léon semble bien avoir été le préféré .2 Ce simple fait peut expliquer en grande partie les bifurcations qu’on va constater dans leurs goûts et leur façon de vivre, dans leurs intérêts et leur façon d’écrire .

Le milieu est traditionnaliste, catholique, et assez intellectuel 3.45... Plaisir d’ouïr des histoires, imagination ardente, lectures : les classiques pour Léon, et Byron et Alfieri pour Jules, qui les connaissent littéralement par coeur. 67 8910

11Comment et quand12 sont-ils passés à l’écriture?

Jules publia le premier . 13L’Ode aux héros des Thermopyles, qu’il dit, dans sa dédicace, qu’il l’a composé à « quinze ans et demi » ; mais son frère se rappelle qu’il « avait à peine quatorze ans ». La différence d’âge nous donne simplement à penser que, pour Léon, Jules devait écrire déjà depuis longtemps. Cependant , là, aussi jeune , il a publié tout jeune un poème , et cela a dû faire date ... 14 Ses parents ne l’ont pas soutenu : on vient de découvrir qu’il a été publié aux frais d’un de ses lointains parents qui était bonapartiste . On sait qu’il a brûlé les suivants à 16 ans , vexé de ne pas avoir été publié .15 La modestie n’est pas son fort !

Léon aussi manifeste aussi des dispositions merveilleuses pour la poésie . Il versifie thèmes, version latines et narrations avec une aisance incroyable.1617

Et sans doute les lut-on dès le tout début en les comparant.

Après leur bac, tous les deux menèrent à Caen une vie mondaine, causeurs spirituels et recherchés dans les salons . Ils étaient proches .

Jules, à Caen, fait la connaissance de Trébutien qui l’admire, l’encourage à écrire, et même le publiera .18 Puis il présente Léon à Trébutien qui l’encourage lui aussi dans les lettres , lui suggère des thèmes, le corrige , et le publie également . Jules ne se montre jaloux ni de son frère, ni de son amitié pour Trébutien .

Un exemple : Jules écrit ceci à Trébutien parti en voyage :

«  Je me dépense ici, âme, voix et vie, dans d’innénarrables causeries : c’est un charme infini. Mon frère me lit son beau poème et je me laisse entraîner à cette dérive de poésie qui , à toutes les indicibles mélancolies composant sa divine essence, joint de plus pour moi celle des jours écoulés. Ah!mon ami ! que n’êtes-vous entre nous deux ! Nous parlons , ou pour mieux dire , nous rabâchons de vous . Hier je disais à Léon ce que vous aviez de poétique dans votre nature (...) Je ne voulais que presser du genou le flanc plein d’haleine, solliciter la lyre d’un doigt curieux , jeter l’émeraude comme le roi grec dans la mer de poésie silencieuse. L ’émeraude m’a été rapportée ce matin, et encore plus heureux que celui qui retrouve la sienne dans le ventre d’un brochet, la mienne m’est revenue tout ornée et entourée de mille cristallisations . Pour parler sans figure , mon ami, Léon a fait une ode en votre honneur et gloire (...) »19 Il n’est pas encore question de polémique .

Quand on observe bien, Léon et Jules , en fait, en ce qui concerne le dons de l’expression et certains côtés joyeux, ne sont pas tellement différents l’un de l’autre. Il y avait une parenté dans le style et l’être entre les deux frères .20 Gaieté, humour, esprit, goût de la beauté, épicurisme, attention au matériel ( qui deviendra chez Jules , le raffinement du dandysme, et chez Léon, le raffinement souriant de la pauvreté discrète du prêtre ) . Mais chaque fois , ce qui chez Jules n’est que conversation éblouissante , se change en plus chez Léon en poèmes .21 22



Bifurcations :


Les différences de tempérament font qu’ils se différencient de plus en plus.

Léon reprend le nom « d’Aurevilly » que lui lègue un oncle et réside souvent chez ses parents . Avec l’encouragement même financier de ses parents, il fonde en 1831 un journal légitimiste et bien-pensant Le Momus Normand. Il y fait paraître deux poèmes légitimistes de sa mère «  qui versifiait presque aussi bien que lui ». Chansonnier satirique connu et redouté, il essuie un procès pour une Ode à la Duchesse de Berry, procès où il fut acquitté. Poèmes de circonstances, légers, humoristiques ou poèmes moraux, presque religieux , et souvent politiques ... Il dédicace très affectueusement à Jules son premier recueil de poèmes... 23. Son ton devient de plus en plus moral et bien-pensant ... et s’il a un échange avec Jules, son ton est souvent celui d’un frère aîné (!) qui morigènerait avec indulgence un cadet trop remuant.

Jules trouvait là encore en Léon un frère préféré de sa mère, qui réussissait aussi bien que lui dans les lettres, et même mieux mondainement alors que sa propre est bien différente ! Jules, à la mort de son oncle, refuse de reprendre le nom, par conviction démocratique, et, fuyant ses parents, quitte le moins possible Caen. Il fonde lui aussi une petite feuille , mais libérale, La revue de Caen, puis lance une autre revue très peu conservatrice : La revue critique de la philosophie, des sciences et de la littérature.. Il écrit des nouvelles amères et scandaleuses : 24A son désespoir ou à sa fureur, il ne publie que de très rares textes, et encore grâce à l’amitié généreuse de Trébutien ou d’autres amis...

Jules, qui a souffert du manque d’affection du côté de ses parents et souffre d’un relatif échec littéraire, est amer et commence un processus de rééquilibrage tant vis à vis de ses parents, ( mais ce n’est pas notre sujet ici), que vis à vis de ce jeune frère quelque peu encombrant , qui a tant de succès : à l’époque Jules et Léon, rivaux en études, littérature, et célébrité, en sont en effet à peu près au même point devant l’Histoire...

Léon , plus calme , moins rebelle, est heureux et se sent en harmonie avec le monde, ce qu’il n’a de cesse d’écrire pour tous afin d’augmenter ce bonheur général . Jules, malheureux et passionné, écrit une nouvelle Léa que lui inspire son malheur et sa façon de compenser . Il y parle entre autres de son frère et de lui . En résumé, il s’y décrit comme un homme laid, mais génial ; son frère étant beau et apprécié, mais ordinaire ... 25 26 27 28 29 Il intime donc à la foule aveugle de reconnaître sa supériorité .30

Des réactions ultérieures nées de la situation affective qu’il vit : il mène une vie de dandy et de Roi des Ribauds, ayant complètement rompu avec sa famille et même avec son cher Léon. Il abandonne quasiment toute religion sincère, et vit un amour passion interdit et scandaleux avec la femme d’un cousin ...


Léon et Jules continuent à se différencier :


Ses parents veulent marier Léon, mais il n’aime pas la jeune fille. Puis il tombe amoureux , mais cette jeune fille semble trop religieuse à son goût . A la suite d’un procès où il a découvert les hypocrisies et les lâchetés de certains de ses amis, il arrête le Momus Normand et, lui qui vivait tranquillement chez ses parents, se décide à être avocat et à changer de vie . Il a l’impression d’abandonner sa chère poésie et confie31 à un ami :  j’ai décidé de m’ 0  et d’abandonner « cette vie de poésie et d’imagination, la seule pour ainsi dire que je connaisse depuis douze ans . » et il mentionne au passage à cet ami « (ses) deux grands poèmes de plus de deux mille vers chacun (... ) , cette réalisation de mes sentiments inextinguibles amour et misanthropie. » On sent chez lui, malgré la crise, une nette volonté positive de surmonter les difficultés « Nous tâcherons , à force d’étude et de courage , de nous modeler sur ce Walter Scott32 , qui ne perdit rien de la fraîcheur de son esprit poétique dans les études arides et poussiéreuses du Droit. » 

Mais la bifurcation va encore continuer .

En effet, vers 1835 Léon se convertit radicalement . Il écrit toujours abondamment des poèmes , mais de plus en plus religieux. Trébutien lui demande une fois encore de les publier . Ce sera Sonnets, avec cette épigraphe : « cantabo et psalmum dicam. Ps 56° ».  A cette occasion, il réfléchit sur la valeur de cette nouvelle poésie : « Ces Sonnets n’ont pas peut-être comme poésie une grande valeur . Comme initiation à ma vie intérieure nouvelle, ils en ont une et fort réelle à ce qu’il me semble. (...) L’homme de passion s’efface, le chrétien commence à poindre tout doucement (...) C’est qu’en effet, mon cher bon ami , si chrétiennes que soient ces poésies, (échos vagues et mourants de mes consolations intérieures) elles le sont moins encore que leur auteur (...) il m’est impossible de m’abstraire de ma manière colorante de dire les choses.(...) » 

Léon hésite maintenant entre épouser la jeune fille très croyante et devenir prêtre « Ma tête et mon âme sont deux abîmes d’idées et de sentiments, de vrais mondes. Un jour ou l’autre, une création sortira , pure et brillante , je l’espère, des ombres du chaos qui la couvrent encore; »

Il se décide à rompre ses fiançailles 33, et , après de rudes tergiversations 34, il entre au séminaire . Là , « ses cruelles perplexités avaient disparu comme par enchantement, une paix délicieuse régnait dans son âme, et il chantait son bonheur dans des improvisations qui coulaient de source . » 35 « son bonheur s’exhalait aussi en flots de poésie . »36

Il fut ordonné prêtre le 25 mai 1839.


Jules, pendant ce temps, lui avait maintenu son cap.



Les chemins des deux frères semblent avoir divergé de façon irrémédiable. Qu’en est-il alors de la poésie pour eux, entre 1839 et 46?


Léon :L’écriture


Chez Léon, nous l’avons dit , l‘écriture semble effectivement naturelle : elle est communication aisée , harmonieuse, en accord, réussie. Sans doute à la suite du bon contact avec ses parents . Léon, qui se sentait bien accepté , a pu parler et écrire naturellement, par imitation, ou par émulation.

Il faisait de la poésie avec tant de plaisir facile que, lors de son ordination, en 1839, il avait fait un voeu par mortification : ne plus faire de poésie pendant 10 ans. Et il tint parole. Puis il recommença ! 37 38

De même , vers la fin de sa vie, il réitère ce sacrifice : en juin 1872, «  il offrit à Dieu, pour le salut de l’Eglise et de la France, le sacrifice de sa vie intellectuelle, morale et physique , le tout selon le bon plaisir divin, avec le voeu de renoncer pour jamais à ses chères correspondances littéraires, supposé même que la santé lui soit rendue. »39 C’est dire si ce plaisir d’écrire devait être grand pour Léon !

Tout lui est prétexte à écrire des vers : l’anniversaire de sa mère, une nouvelle invention, un objet qu’on lui a retrouvé, les étrennes , des jeux de pensionnaires etc. Il lit volontiers ses poésies et laisse publier ses vers facilement.

Ce don profane, il le fait passer dans le religieux une fois prêtre.

« Souvent mes nuits se passent sans sommeil. Alors je trompe la douleur ou en faisant des oraisons, ou en me souvenant de mon premier métier . Les muses chrétiennes, en longue robe blanche, en guimpe de religieuses avec un visage vermeil où se peint un coeur brûlant, me visitent parfois la nuit. « 

Logiquement très doué aussi pour les prédications, (la poésie au service de la prose), il est envoyédans les missions en France et fait équipe avec un autre prêtre poète lui aussi . « Poètes tous deux , doués d’une imagination vive et brillante, (...) ils avaient tous les deux la véritable éloquence de l’orateur sacrée, celle des grandes pensées, des grandes convictions. Ils avaient surtout l’éloquence du vrai missionnaire, cette éloquence du coeur qui seule fait retentir la voix de Dieu jusqu’au fond des consciences. . Rien d’entraînant comme cette parole originale où abondent les traits saisissants , les expression imagées et poétiques, les inspirations soudaines qui réveillent et emportent les âmes. »40 « Rien de plus poète que le peuple, comme l’a dit un philosophe. Aussi la foule goûtait-elle tout spécialement cette parole ardente et imagée , ce style chaudement coloré du poète-missionnaire. »41

Ses succès lui donnent le droit de parler sans rougir de ce que doit être la Poésie :

« C’est chose fort rare que des vers qui soient vraiment de la poésie. Avec tout le développement donné à l’esprit par des lectures nombreuses, il n’est pas bien difficile de tourner agréablement des vers. La partie matérielle de la chose s’étudie .. et moyennant un peu d’oreille, on fabrique une strophe harmonieuse , comme on chante : Ah!vous dirai-je maman, ou Malbrough s’en va-t-en guerre ; mais la vie, l’âme, la pensée, avec ce je ne sais quoi d’indéfini qui vous conduit dans les régions de l’infini, voilà ce qu’il n’est pas donné à tous d’atteindre . Ceci est une vocation réelle, vocation extraordinaire et très rare , - et il en est de la poésie, muse et vierge , comme de la virginité elle-même : : Non omnes capiunt verbum istud, sed quibus datum est . »

Ou encore «Avant le rythme et le savoir faire , avant le style même, qui cependant est tout l’homme , il y l’inspiration, le souffle et quelque chose d’enlevant, sans lequel on peut faire des vers et même de beaux vers, sans jamais faire de la poésie. »

La poésie de Léon prêtre semble alors en contradiction avec cet idéal de Poésie, car elle est « fade » , ( nous parlerons plus loin des réactions des lecteurs) , mais ce serait sans doute une erreur de croire que Léon ne pouvait écrire autrement. Il a choisi en fait volontairement une écriture qui va à l’encontre de ce qu’on demande au « grand écrivain » selon notre terre . Il ne cherchait plus le succès pour lui-même mais seulement à gagner des âmes. 42 « C’était une nature impétueuse, brillante, pour qui vouloir et agir étaient la même chose. La grâce prit cette nature telle qu’elle était et s’en servit pour la gloire de Dieu. La transformation s’accomplit dans cette partie supérieure de l’âme qui dirige les pensées et les affections. » Il a mis ses talents au service de la religion, en toute modestie et efficacité. Il a bien conscience d’avoir une  « âme de Missionnaire et de poète chrétien » , et il est tout à fait capable d’argumenter sur la poésie et la morale , affirmant que la forme doit être mise au service du fond . .

Dès Amour et Haine ,4344, il revendiquait qu’on suive ses opinions, mais pas qu’on apprécie ses ses vers :   « Pour ce qui est de leur forme poétique, mauvaise ou bonne, nous nous en soucions fort peu, et ce n’est pas nous qui affronterons le ridicule d’être le Don Quichotte de nos futiles productions.»

Plus tard, lorsque Léon relit les vers écrits il y a longtemps sur Trébutien , il versifie ! encore ceci :

« Dans ces vers chatoyants , je ne vois rien de bon

Que le sentiment pur que chaque strophe exprime .

Aimer en méchants vers n’est pas un fort grand crime ;

Si ma lyre avait tort , mon coeur avait raison. »

Le contenu moral lui importe donc plus que la renommée de poète.

En fait, Léon se sert de la poésie . Profanes ou religieux, il écrit des vers surtout à destination des autres : c’est un message cohérent avec l’Evangile, et les beautés profanes feront chez certaines brebis mieux passer le message religieux du pasteur . Il estime, une fois prêtre, que sa facilité à écrire des vers n’est qu’un talent donné par Dieu, et que le style n’est qu’un moyen de dire Dieu aux autres ou de rendre gloire à Dieu. C’est pourquoi ses poèmes sont presque de la prose en vers, contiennent parfois des chevilles ou des lourdeurs, connaissent le succès sous forme de chanson ou dans des formes banales et suivent bien plan-plan les règles .4546 Ce sont la foule qui le trouve excellent poète . Lui ne revendique pas ce titre , et ne cherche pas à l’être.

Il semble que Léon cultiva la modestie : comme un admirateur lui avait écrit que dans ses poésies religieuses, il avait le   « regard et le vol d’un aigle ». il écrivit aussitôt un poème en réponse : «Je ne suis qu’un petit oiseau ». Il brûla souvent sa correspondance poétique et littéraire. Il réclama à la mort de Trébutien ses lettres, ses oeuvres et même les copies que Trébutien en avait faites, et les brûla. Il décida de ne pas avoir d’intelligence personnelle et cultiva l’honnêteté jusqu’à éviter le mot d’esprit qui fait mal 47 . Au contraire de Jules, Sagittaire redouté pour ses épigrammes et se symbolisant avec une flèche, il est toute douceur et obéissance : il demande toujours toutes les permissions : il est invité à prêcher une retraite et répond : « J’attends la licence de mon supérieur. Le fiat ne dépend pas de moi. Il faut que la flèche, si flèche il y a , soit mise par l’archer sur la corde de l’arc. Croyez bien que, une fois posée, la flèche, sous l’impulsion du doigt de Dieu, volera soudain. Puisse-t-elle, comme celle qui blessa sainte Thérèse, être d’or et avoir à son extrémité un peu de ce feu qui fait brûler les coeurs! »48

Mais son intelligence et ses capacités, confirmés par ses succès, lui permettent d’aller jusqu’à la critique

Ainsi il admire le journal et les lettres d’Eugénie de Guérin qu’il met bien au dessus des poèmes et des lettres de son frère Maurice de Guérin : ce dernier est , comme le dit Trébutien, « trop occupé à lécher ses plaies : c’est vrai , et lécher est le mot; c’est une occupation pour lui pleine de je ne sais quelle volupté. ». Pour Léon, « Un des caractères du charme d’Eugénie, c’est qu’elle est impersonnelle, et que toute sa vie et son âme semblent passées dans les intérêts et le souvenir de son frère bien-aimé. Maurice n’a guère que le mérite de la forme : je sais qu’artistement parlant , c’est beaucoup . Mais quand l’inspiration du style est vertueuse, désintéressée, et quand le style est aussi ferme, aussi beau, doué d’une grâce égale pour ne pas dire supérieure, alors, il convient, en mettant l’ordre voulu entre les astres du Cayla, de donner le rôle de la lune au frère , et de voir dans la soeur le soleil lui-même , ou du moins la vierge revêtue du soleil. »

Un de ses poèmes sur les but de la poésie va de la mièvrerie peut-être jusqu’à la polémique à coup sûr :

49« La sainte poésie est la splendeur du Beau :

Excepté pour les sots, les plats ou les infâmes,() »


50Léon ose être extrêmement ferme dans ses conseils spirituels à propos du dandysme par exemple : « Les obstacles à cette vie spirituelle et divine sont l’esprit propre, l’amour-propre et la volonté propre. L’esprit propre, c’est la possession égoïste et solitaire de son intelligence, c’est l’esprit cherchant en lui-même sa propre règle . L’esprit poussé à ses dernières limites, c’est la folie. » C’est un l’avertissement très solennel , mais il sait aussi manier l’humour et se moque des « intelligences qui happent de mauvaises mouches dans l’air littéraire de note siècle et se nourrissent d’araignées, viande bien creuse sinon malfaisante » et méprise ceux qui veulent « servir Dieu ric à ric , et qui ne veulent que tremper le bout de leurs pieds ou le bord de leurs lèvres dans l’océan de l’amour divin. »   



Léon est bien, dans son écriture et dans ses avis littéraires, l’opposé du Jules dandy, aristocratique et provocateur . .

Jules :


Jules s’est senti agressé dès avant sa naissance, tout au contraire de Léon, qui a été très chéri . Il cultive l’orgueil, l’esprit, la cruauté dans la critique, l’apparence, l’indépendance . Il se tue en efforts pour reconnu comme le Roi des Ribauds, le critique le plus redouté, le Prince des dandys etc. Il bataille pour être publié, commence enfin à l’être, et pas seulement par un ami intime . Il touche ses premiers cachets pour les journaux, ce qui est enfin une preuve de succès ... Il a la conscience de sa valeur personnelle, et la cultive . Il est très fier de voir ses oeuvres soignées et embellies par Trébutien . Il est difficile pour lui-même comme pour les autres.

Dans les salons , il se voit reconnaître lui aussi d’éblouissantes qualités de causeur

Dans le journalisme , il a choisi la critique , comme une revanche sur ceux qui ont été si critiques à son égard. Il écrit nouvelles et romans, de la prose essentiellement donc, en polissant son style dans la difficulté.

Mais nul ne le connaît comme poète.

Pourtant il a commencé par écrire lui aussi des poèmes , mais, hélas, ils n’ont pas été bien accueillis par son entourage : on vient de savoir que son premier poème a été publié aux frais d’un de ses lointains parents qui était un parent lointain et bonapartiste .

Il a brûlé les suivants, vexé de n’avoir pas été publié.

Son caractère se traduit aussi dans sa poésie qui évite le plus souvent les formes régulières, et en invente même d’inédites . En particulier des poèmes en prose . Les titres de ses recueils sont significatifs : Rythmes oubliés, Poussières etc. Le style a pour lui une importance extrême et égale au fond . La soumission des autres poètes aux règles n’est pas forcément bon signe 51 5253 et il dégaine facilement la critique 54 .

Par ailleurs, il écrit excessivement peu de poèmes et la quantité ni la rapidité ne sont à ses yeux un critère de génie... Il refuse les poètes rêveurs, précieux, vulgaires, enfantins, béni-oui-oui 55 ... Ceux qui rimaillent , même avec talent, sur les chapeaux et les photos : « Le génie dans les petites choses n’est plus le génie . L’étonnement n’est pas l’émotion. Un Alhambra fait avec un noyau de cerise serait plus étonnant que l’autre Alhambra , et cependant il toucherait moins. » ( OH III, p.184). Le succès massif en poésie serait plutôt inquiétant : « Il faut aux livres comme aux talents destinés au succès rapide, au succès à l’heure même, un côté de médiocrité, soit dans la forme, soit dans le fond , lequel ne déconcerte pas trop la masse des esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n’a pas ce bien heureux côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu’on annonce. (...) Les gloires les plus pures et les plus solides, espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et les plus belles cristallisations. » ( OH I p.245).56

Il ne communique même pas toujours ses poèmes à son meilleur ami, et n’a plus l’intention de les publier : il n’accepte de le faire, vers la fin de sa vie , à la demande pressante de Trébutien, qu’une fois qu’il se sent accepté par certains lecteurs.

Il ne cherche pas à convaincre un public. Il écrit pour lui-même ses rêves et ses révoltes. Il emploie lui-même la formule « diversion à une idée fixe qui me faisait souffrir »5758. Il accomplit dans cette écriture la vengeance de ses rêves, comme il l’a dit .

Il n’écrit qu’inflammatoirement, sous l’impulsion donnée souvent par la souffrance, la passion et le souvenir .59Ecrire, même si c’est douloureux, apaise ses douleurs. Douleur choisie contre douleur imposée.

La littérature aurevillienne, comme l'analyse Philippe Berthier60, n'est pas activité d’appoint, mi-temps détendu, agrément mondain, plaisir de dilettante. Elle est le résultat obligé de lois intérieures impératives, la conséquence positive d'un joug souvent secoué. Ce talent n'a paru et ne s'est développé que parce que beaucoup de forces contraires se sont coalisées contre lui pour le rendre difficile. Barbey est bien "Fils de la Douleur et de l'Obstacle"61 engendré par la persécution d'un long échec.62

Jules est fier d’ avouer écrire difficilement de la poésie , n’écrire, dans la souffrance, que de la souffrance ... C’est conforme à son esthétique .

Il appelait ses vers mes gouttelettes de sang , tandis que ceux de Léon coulaient de source.


Deux façons de faire de la poésie très différentes donc.


Comment se jugeaient-ils l’un l’autre sur ce plan? Polémique, Poésie et religion :


Léon sur Jules


Jusqu’en 1858 , Jules est moins connu, même sur un plan littéraire, que Léon. Même ensuite, quand Jules commença à être connu, pendant longtemps, on les distingua mal .

Quand Léon parle de Jules à autrui, on sent qu’il l’admire , surtout pour sa précocité, tout en lui donnant tort parfois ses choix d’opinions 63 64

A propos d’Un Prêtre marié , où Jules avait écrit que les Anges éprouvaient de la douleur devant les impiétés de Sombreval, Léon corrige son frère: les anges du Ciel de peuvent souffrir, et il termine en disant : « J’ai cru devoir te faire cette observation , pour t’engager à modifier quelque chose de très beau au premier coup d’oeil, mais qui après tout n’est qu’un mirage , en raison de cet immortel principe :

«  Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »

Tu verras aisément comment ton génie peut s’emparer de cette idée pour faire resplendir , à l’endroit indiqué, des magnificences de sentiment et de style qui soient dans les convenances absolues de la vérité catholique.

Il est certain que, mises dans leur vrai jour, les choses religieuses sont un trésor inépuisable de ressources poétiques pour l’artiste. La Religion, étant l’oeuvre du Dieu vivant, de celui qui est la Beauté essentielle et éternelle, renferme par là-même toute vérité et toute beauté. N’entrevois-tu pas déjà tout ce qu’il y aurait à dire sur ce sujet, dans un traité de l’Art chrétien? »

Un autre jour, Jules ayant semblé trop céder aux sirènes byroniennes, au lieu d’écouter l’Ange Blanc et les voix divines, Léon lui écrit ce poème :

« O vous qui possédez , comme un trésor sublime,

La vérité de Dieu dans un vase mortel,

N’allez pas consommer l’épouvantable crime

De pervertir en vous les lumières du Ciel !

Un pareil sacrilège est un si grand outrage

Qu’il faut, sachez le bien, Dieu pour le concevoir ;

N’imitez pas Byron dont le terrible page

Fut l’Ange noir !


Mais, quand vous écrivez, - d’une main assurée,

Loin de ces feux maudits que l’orgueil trouve en soi,

Elevez vos regards vers la clarté dorée

Où Dieu se laisse voir à l’oeil pur de la foi.

A l’orgueilleux déçu, la gloire se refuse;

Le talent qui s’oublie est un double talent...

Croyez et soyez humble, - et vous aurez pour Muse

Un Ange blanc.


Léon parle donc avec autorité à Jules, suggérant ou critiquant ...


Voyons maintenant comme Jules parle de Léon :



Jules parle de Léon :


On peut extrapoler ce que Jules pensait de Léon à partir de ce que nous avons dit plus haut sur ses conceptions de la Poésie en général.65

Trois exemples :

Vers 1850 , les dix ans de silence poétique achevés, Léon recommença quelques improvisations, à Marie surtout . Trébutien s’empressa de les publier sous le nom de Rosa Mystica , avec cette Introduction : «  Ces vers trouveront -ils dans les voies du monde le public caché pour lequel ils sont faits? Cela est douteux ».

Jules, chrétien convaincu maintenant , va-t-il soutenir son frère? Non, car Jules, avec qui il entretient pourtant des relations constamment bonnes, n’aime toujours pas vraiment son style. Heureusement, leurs domaines66- tels que Jules les définit- sont différents... et ils peuvent alors cohabiter : « Causé avec Trebutien67de la Rosa Mystica de mon frère qu’il va publier (...) poésie sans saveur pour moi - il faut être plus avancé que je ne le suis dans la vie religieuse, pour être touché de ce qui touche Léon comme poétique. »68 69

Deuxième exemple : Trébutien publie Les Hirondelles, toujours de Léon ...S’est-il rappelé les réticences de Jules et a-t-il voulu le piéger? toujours est-il qu’on nous raconte la ruse de Trébutien : 70 Trébutien  « avait voulu en donner les prémices au frère du poète sans lui désigner l’auteur. » Trébutien qui avait l’habitude de recopier d’une écriture magnifique les textes qu’on lui envoyait, en avait donc envoyé sa copie à Jules . Jules répondit à Trébutien une lettre fort clairvoyante, mais tout aussi pleine de réticences et de réserves que les précédentes . On y sent véritablement une patience qui s’use envers une poésie impatientante , l’amour pour son frère et l’amitié pour Trébutien , et la tristesse peut-être que Léon ne fasse pas de la grande poésie comme il l’aimerait : «  J’ai reçu, écrite incomparablement par vous , une poésie intitulée l’Hirondelle délivrée . Elle est signée d’une âme en peine, mais je la crois de Léon. Oui, il y a progrès dans sa manière. Il y a de fines beautés dans cette pièce . Cela tient-il à la disposition actuelle de mon âme ? Il est des moments, disait Sterne, où les flageolets faux vous paraissent si doux... Je ne crois pas cependant le flageolet de Léon le moindrement faux. Cette poésie est réellement touchante , d’un coloris délicieux et d’un rythme adorable de langueur. Dites-lui pour moi ( cela le flattera davantage) le muy bien! que je disais il y a quelques jours aux Carmen (qui n’étaient pas des poèmes) du Nord de l’Espagne. » 71

En fait Jules refuse à Léon le titre de grand poète, même s’il accepte sa supériorité sur le plan religieux et théologique.

C’est sur le même ton un peu mielleux que Jules décrit Léon dans un de ses romans sous les traits de l’abbé Méautis : «  72Né avec une imagination mélancolique et charmante, qui rappelait celle de Gray dans son Cimetière de campagne , ou de Wordswoth dans sa délicieuse ballade Nous sommes sept, poète d’instinct et de génie, il avait, en devenant prêtre, commencé par jeter son génie dans la flamme de son sacrifice, puis il y avait jeté son âme tout entière . Mais s’il s’était résigné à n’être jamais un grand poète, il lui eût été difficile de se résigner à n’être pas un grand saint.  »

Encore une fois ici Jules refuse à Léon le titre de poète.

Il écrivait de même en répondant au père Dauphin qui préparait alors une biographie de son frère : dans l’avant-propos, le père Dauphin raconte son échange avec Jules , et l’on sent encore une fois chez Jules, l’attitude ambiguë qui veut faire taire Léon en tant que poète : 73 « Je suis touché de votre projet d’écrire une notice sur mon frère, l’abbé Léon d’Aurevilly, nous répondit-il, et je serai un renseignement vivant, toujours à vos ordres quand il vous plaira . .. Cependant, mon Père, permettez-moi quelques observations sur votre projet.

Mon frère , avant d’être prêtre, fut un mondain . Le monde l’aimait et il aimait le monde . Il allait se marier quand la grâce de Dieu le toucha et lui donna la force de briser des liens qui devaient lui être chers. La vocation le prit tout à coup par les cheveux , comme le prophète, et le jeta dans les bras de Dieu. (.74..)Il eut aussi un instant des passions politiques , et un procès à Caen, en Assises , qui fit beaucoup de bruit , pour une ode enthousiaste , publiée dans les journaux du temps, en l’honneur de la duchesse de Berry , après sa campagne de Vendée.

L’abbé mon frère était né avec des talents très mondains. Il était poète, vous le savez, et même chansonnier , - chansonnier délicieux , - capable , s’il ne s’était donné à Dieu, d’atteindre à plus d’un genre de renommée, mais il préféra Dieu à tout. Cependant, en prenant de lui ce qu’il avait de meilleur, Dieu n’éteignit pas ses facultés. Il était resté poète , et même chansonnier toujours, mais entre amis. Les sévères trouvaient même qu’il l’était trop . Mais ceux-là qui ont en eux l’esprit maternel de l’Eglise , lui pardonnaient d’être gai, spirituel et charmant , en toute innocence, et si vous, mon Père, vous l’avez personnelelment connu, vous savez combien il l’était !

Il avait le christianisme aimable , un genre de séduction qui était pour lui une prédication encore !

Voilà ce qu’il était ! Seulement , mon Père, puisque vous pensez à consacrer une notice à sa mémoire, j’oserai me permettre de vous donner un conseil . Parlez moins de ce qu’il avait été que de ce qu’il était devenu. N’insistez pas beaucoup sur ses facultés et ses productions littéraires . Passez légèrement là-dessus, faites comme lui, il n’y tenait pas et n’en parlait pas . Vous qui voulez être son historien, vous ne pouvez pas ne pas en parler : mais ne pesez pas sur cette partie de sa vie et de ses mérites. Il avait , avant d’être prêtre, écrit beaucoup de choses d’un sentiment poétique très élevé, et publié un recueil de vers intitulé : AMOUR ET HAINE ; mais il avait tout détruit de ces choses brillantes et qu’il jugeait vaines, et moi, mon Père, qui venais le premier dans son coeur après Dieu, je n’ai pas une pauvre bribe de ses vers à vous renvoyer.(...) 75 La gloire de mon frère est parmi vous, mes Pères! Ne le vantez que de celle-là! »76

Il est gênant que ce soit l’un qui rappelle que l’on ne doit pas faire trop de compliments sur l’autre !

Cette biographie ne parut qu’après la mort de Jules. Ainsi celui-ci ne put-il pas lire que le père Dauphin avait choisi comme titre : «  Un poète-apôtre »... , un titre qui l’aurait sûrement agacé ! tout comme des comparaisons sur les vers mesurés au kilomètre ...


Pas de jalousie mais une certaine conception esthétique de la poésie


Cependant il ne faut pas voir dans l’attitude de Jules pure jalousie . Léon et Jules avaient un grand coeur , et, malgré leurs différences, s’aimaient véritablement.

Simplement Jules devait souffrir de devoir juger mal la poésie de Léon, et s’attrister que son frère ne fût pas un plus grand poète , et que lui-même ne pût en dire tout le bien possible .

Il faut dire que ce dut être une situation difficile pour les deux!

Léon est « à l’aise  » dans son rôle polémique en tant que prêtre et poète . Jules nous semble dans une position plus difficile dans sa polémique .

Pourquoi Jules dit-il cela ?


Jules vit la Poésie d’une façon particulièrement intense . Il la sent comme une oeuvre d’art .

Or l’oeuvre d’art, expression qui qualifie habituellement la poésie encore plus que la prose, est en fait, comme la psychanalyse l’a montré bien plus tard, , le fruit de la souffrance . Et les protestations de Jules sont en fait la revendication- inconsciente - d’une esthétique de sublimation. Nous employons ce dernier mot dans le sens général comme une tendance à éviter l’agressivité en se réparant et se restaurant après un choc . 77. Je ne m’attarde pas ici et renvoie à ma thèse sur la laideur et Jules Barbey d’Aurevilly. J’y explique que l’on peut penser que selon Freud, la beauté qui règne dans une oeuvre d’art, est en fait résultat personnel d’une tension et victoire sur le chaos de la douleur. Mélanie Klein, par exemple, pense que pour que l’expérience esthétique soit complète, beauté et laideur doivent être présentes ensemble. On doit y sentir la tension de contradictions et de souffrances résolues par une sublimation. Même dans l’art classique . Sinon, c’est du pastiche, de l’imitation froide. 78

Une des raisons pour lesquelles Barbey est un grand écrivain, est que chez lui le dualisme fait tension, derrière le sublimé .

Et si les poèmes de Léon sont regardés comme des oeuvres plus mineures , si sa poésie est « moins » de la Poésie que celle de Jules ..., c’est peut-être que, chez Léon, l’oeuvre d’art, expression qui qualifie habituellement la poésie encore plus que la prose, est le fruit d’une sublimation moins intense que chez Jules. Le traumatisme vécu par Jules à la naissance était fondateur . Chez Léon, il ne semble pas qu’il y ait eu la même blessure.


Une seconde raison fait que cette poésie de Léon semble « fade » aux lecteurs difficiles comme à Jules, nous l’avons déjà dit , c’est le choix de Léon adulte : il a cherché à progresser religieusement . Délaissant le côté jugé superficiel et quantitatif de sa vie et de ses écrits, il a abdiqué sa personnalité, sur le modèle qui lui est donné dans sa religion et dans son ordre . La modestie, l’humilité, l’obéissance , la simplicité, la discrétion, la haine du moi, la confiance et la Foi qui entraînent la « détente », et l’acceptation de la primauté de Dieu ou de l’autre ... : toutes ces qualités s’opposent à l’écriture comme expression de la personnalité. Ce type d’effort sublime peut en arriver à presque «  lasser  » le lecteur .

Jules critique le côté systématique, monotone et uniformément rose et bleu ciel de la sublimation de son frère.

Pour lui l’artiste est justement celui qui part d’une complexité qu’il cherche à unifier , celui qui va au difficile : 79

Reginald, artiste peintre , tombe amoureux d’une jeune fille malade au dernier degré : « Il était humilié comme artiste. Jamais la beauté d'une femme, quelque resplendissante qu'elle fût, n'avait parlé un plus inspirant langage à son imagination que cette forme altérée et qui bientôt serait détruite" Involontairement, il se demandait s'il y a donc plus de poésie dans l'horrible travail de la mort que dans le déploiement riche et varié de l'existence? » 80 Oui , bien sûr , et pour lui Reginald est le vrai poète , comme nous l’avons vu .

Vellini est un être laid mais fascinant : « Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. Le vieux vicomte n'avait pas en lui un grain de poésie. Aussi ne comprenait-il rien aux éclairs de passion qui passaient sur Vellini; mais, comme il était corrompu, blasé et vieux...  »81

Les poèmes qui évacuent , comme ceux de Léon , toutes ces tensions, nous semblent, moins « beaux », car la sublimation de Léon est une sublimation qui évacue systématiquement toutes les tensions. Jules ressent vivement le côté artificiel des efforts de Léon, louables sur le plan moral bien sûr, mais désastreux sur le plan artistique . Le lecteur n’a pas conscience des efforts esthétiques de sublimation, et ne peut pas beaucoup en tirer de bénéfice pour lui même , sauf s’il cherche lui aussi à reproduire ce modèle. Le saut du sujet étant fait définitivement par l’auteur, il n’y a plus d’action possible pour le lecteur . La catharsis par exemple devient impossible.828384Ceci a été fort bien expliqué par Freud, Kris et Anzieu .

L’oeuvre intéresse donc certains parce que spectateur, admirateur, ou lecteur s’y reconnaissent parfois dans des schémas, des tensions et des vécus communs à tous, mais niés souvent « officiellement », y compris par eux-mêmes !

Si l’artiste ne fait que copier, ou imiter , ou évacue sa propre personnalité , nous nous trouvons devant un art froid, pastiche.

C’est l’impression de Jules, et même de nous , devant les poèmes de Léon : ce n’est pas de la Poésie , mais de la Prose en vers.


Or Léon ne changera pas d’un iota dans ses choix de vie ni d’écriture.


Tandis que Barbey va se convertir ... Dès 1845, il revient intellectuellement d’abord à la religion, puis connaît une véritable conversion en 1846 , et retourne à la pratique religieuse sous l’influence d’amis et de sa fiancée en 1845-50

Jules, qui critiquait la poésie de Léon sur le plan de l’esthétique , est confronté, lorsqu’il se convertit , au choix terrible : ou une poésie qui recherche la beauté , ou une poésie qui s’humilie devant la religion...

Redevenu chrétien, l’appréciation de la poésie de Léon est très difficile pour Jules : en tant que frère et ami, en tant que chrétien, en tant que critique d’art objectif .

En fait , Jules n’a jamais pu accomplir complètement et sincèrement cette démarche religieuse . La beauté du sujet et de la forme passaient avant la moralité du fond. Il vilipendait les poètes chrétiens dont l’écriture était molle et laide ... Ainsi a-t-il eu pour ami Baudelaire dont il ne partageait pas les idées , admirait-il Huysmans avant sa conversion, et idolâtrait-il Byron qui ne supportait pas l’idée du Dieu des chrétiens en qui il croyait pourtant ...

Que fit-il ? Il se mit alors à faire de beaux discours sur la beauté de la poésie chrétienne85 et surtout catholique . Parfois même il fustigea la mode d’ écrire « athée » et tenta de convertir des poètes, Huysmans en particulier et Baudelaire : « Maintenant avant d’être passionné, on est malade .De toutes les libertés auxquelles on fait mine de croire, c’est la liberté de l’âme à laquelle on croit le moins86(...)Un jour je défiai l’originalité de Baudelaire de recommencer les Fleurs du Mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé du blasphème. Je serais bien capable de porter à l’auteur d’A Rebours le même défi : «  Après les Fleurs du Mal , - dis-je à Baudelaire, - il ne vous reste plus, logiquement, que la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix. »87

Mais Jules Barbey constate que le « païen » fait recette, et s’essaie à proposer préventivement aux auteurs chrétiens d’apprendre la modestie ! «   Il faut avertir la littérature chrétienne qu’elle est livrée aux bêtes, et à des bêtes qui n’en veulent pas ! Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, il n’y a désormais, par ce temps sans Dieu, que l’enterrement vivant du silence et le sacrifice des oeuvres les plus belles et les plus pleines de Lui , à brûler comme un dernier encens sur l’autel secret des catacombes! » (OH VI p. 403) Le chrétien doit apprendre l’humilité et la discrétion, et il ne peut espérer le succès.

Ce fut un bel effort , mais , chassez le naturel il revient au galop, il reprend bien vite ses critiques sur la poésie trop artificiellement lissée et sublimée 88 car lui-même aussi a du mal à trouver de la belle littérature chrétienne et n’en écrit pas ... même si il veut écrire chrétien en se faisant le repoussoir du vice en décrivant le vice ... :

Si le poète chrétien est plus émouvant pour un chrétien, sa Poésie n’en est pas meilleure pour cette raison seule...


Lui, Jules Barbey, finira par choisir, comme Léon, d’aller à côté de ces critères esthétiques pour juger de la poésie chrétienne : « La simplicité du saint vaut mieux que la sagacité du génie. Etre saint, c’est être plus que tout : c’est un déclassement sublime de l’humanité. » ( OH IX p.327)

Barbey évoluera encore, s’intéressera toujours à la religion, et sera toujours partisan de la morale , mais il se servira de contre-exemples ... plus attirants !

Sa façon de parler de Madame Ackermann et de ses poésies est très significative elle aussi de ce déchirement qu’il ressent : il la juge athée et en même temps sublime . « Madame Ackermann est, au fond, quelque chose comme un démon, et, moralement comme esthétiquement, c’est intéressant , un démon ! »89 . Elle écrit un livre et « elle y souffre comme toutes les âmes fortes , qui périssent d’orgueil, déchirées dans leur force vaine. Ces cruelles et sacrilèges Poésies , qui insultent Dieu et le nient, et le bravent, rappellent involontairement les plus grandes douleurs de l’orgueil humain .  »90 Toutefois , après avoir bien dit son admiration esthétique, il pose une bien étrange question : « cette malheureuse athée qui se dresse sur ses petits ergots contre le Seigneur »91 donnera-t-elle encore des poésies ? Pourquoi cette étrange prophétie ? Barbey s’explique : «  Là se pose pour la Critique une question plus profonde que la personnalité de madame Ackermann . Un grand poète peut-il être athée longtemps et sans déchet? Par la nature de son inspiration bien plus que par celle de ses facultés, l’auteur des Poésies philosophiques ne devait-il pas être forcément plus ou moins stérile? Une négation n’est jamais féconde , mais la négation de l’Affirmation infinie, la négation de Dieu , source de toutes les fécondités , ne peut pas engendrer longtemps ... Madame Ackermann, malgré la force prolifique de ses facultés de poète, n’a pas produit en fonction de la force de ses facultés. Y aurait-il une raison à cela, sinistre pour elle , religieuse et consolante pour nous? L’athéisme, cette teigne du temps, aurait-il desséché sa noble tête de poète et condamné son génie à la stérilité des terres maudites?

Peut-être ! Et au nom de son génie dont elle doit avoir la fierté aussi, qu’elle y pense et qu’elle tombe à genoux devant ce qu’elle nie .

Ce serait la vengeance de Dieu ! »92

Pour Barbey la foi , même imperceptible, approfondit la Poésie ... Il mettra lui-même en pratique ces maximes en écrivant certaines oeuvres qui seront mises à l’index et condamnées ...


Jules, croyant, pense qu’il faut croire pour être poète.

Mais Jules, blessé, a besoin de s’exprimer, et Jules provocateur, pense que la poésie trop prêcheuse ne peut faire une littérature de qualité esthétique. C’est ce que Jules ressent devant les Poèmes de Léon où la part de l’inconscient et des tensions est quasiment inexistante.

C’est pourquoi Jules quoique chrétien , voulant être artiste et s’exprimer, prend un biais ... : il trouve donc son compromis : une littérature morale qui a l’excuse de servir de contre-exemple. Mais dont la charge inconsciente est maintenue . Ce qui lui laisse sa réalité d’oeuvre d’art efficace et communicante .

Il croit bien que ce n’est pas Satan qui enseigne aux parias le goût du paradis, il croit à la miséricorde infinie de Dieu et sait comme il le dit à plusieurs reprises à propos de Poe et de Baudelaire que «la poésie fait presque tout pardonner» et que «les poètes sont, comme tout les saints, les plus aimés de Dieu.». Et c’est donc vrai, au moins en ce qui concerne les poètes, que Barbey sait se montrer « un parfait catholique arrangeant tout le monde.» On sent qu’il croit, lui, à cette grâce qui vient à ceux qui crient des profondeurs, on le sent prêt à aller prêcher auprès de Dieu la cause des poètes, sûr qu’  « il leur sera beaucoup pardonné pour avoir beaucoup aimé...».

Il continuera à écrire ses poésie en secret et pour lui d’abord.

Jusqu’au bout, les discussions entre les frères iront bon train... Léon prêchant en vers et ayant le droit de faire la morale à Jules, et Jules, acceptant la morale, se libérant par l’écriture mais jugeant médiocres les vers de son « pasteur » ...


Les derniers mots de Jules sur Léon sont touchants justement parce qu’il lui accorde, pas très nettement il est vrai, mais il le lui accorde enfin tout de même , le nom de poète . Jules écrivant à un de ses amis : «  Je l’ai enterré dans le cimetière des pauvres , comme s’il avait été franciscain, - et il était digne de l’être !- et il s’est trouvé que ce cimetière est sublime! On peut y enterrer également des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Il y est entre une croix et le mur du château-fort de Saint-Sauveur, bâti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin . Sa tombe est au fond d’un fossé de guerre , sous lequel on a planté des pommiers qui seront en fleur au printemps prochain, comme il est en fleur immortelle dans le jardin céleste de là-haut ! »

Il a redonné le dernier mot aux valeurs de Léon et lui-même , quelques jours avant de mourir, parlant de lui-même et repensant aux prétentions de l’homme souffrant sous le masque du dandysme , écrit : « Il demandait aux efforts de l’orgueil humain ce que seuls peuvent et pourront éternellement- il l’a su depuis- deux pauvres morceaux de bois mis en croix. » 

Ces efforts avaient aussi abouti à la poésie et à l’oeuvre d’art : Jules arrêtait de polémiquer , sachant qu’il allait passer de l’autre côté , là où la religion englobe la poésie ...


1, Trebutien le souligne dans une lettre « Léon est né le 28 septembre 1809 ; comme vous le voyez, ils ne se sont pas suivis de bien loin. » (9 mois et 26 jours). cité par J.L. Pire, page 177.

2voir ma thèse

3: une grand-mère célèbre pour son esprit et son enjouement, des érudits qui faisaient des recherches et écrivaient, des cousins et des oncles en particulier, dont Jules fut bien plus proche que de son père... et dont la proximité fut bien plus affectueuse... La mère préférait être, était, ou se piquait d’être, une intellectuelle : elle écrivait des poèmes politiques, courageux et viril, tout en étant très féminine, au diapason de la duchesse de Berry ! Sa famille aimait sans doute les légendes normandes, et les histoires du passé.

4

5Dans plusieurs romans de Jules , on voit des enfants entendre et comprendre bien des choses au-dessus de leur âge, et avec tous les contresens possibles Barbey nous glisse une confidence indirecte sur son enfance. « Les hommes, en effet, ne s’intéressent qu’à ceux qui leur ressemblent () les enfants seuls font exception, parce qu’ils ont la naïveté et la foi de l’enfance . Ils croient tout ce qu’on leur raconte, ogres ou fées, mais ce sont là des contes et non des romans! ». page XVIII Introduction au livre de Péladan, Le vice suprême (histoire d’une princesse d’Este, très belle, mais très dépravée, sensuelle, mais froide, et cruelle, aguichante, mais ne se donnant jamais. Barbey en écrit la préface. Il loue tout, mais fait une grosse réserve sur les dons magiques d’un des héros qui affaiblissent considérablement la valeur réaliste de l’histoire de Péladan . Ce qui montre bien en fait comment Barbey entend en fait la sorcellerie et le mystère dans ses romans: rien de magique, tout dans l’humain. Or Péladan veut faire croire que ce qu’il écrit là est un roman, cf. la réflexion de Barbey sur la réalité de ce qui se passe en Jeanne-Madelaine dans l’Ensorcelée.)

Dans le Des Touches, page 865 O.C.I, un enfant aussi a écouté et dans l'histoire, il a retenu et cherché le mystère qui n'était que légèrement suggéré par Barbey.

Dans Le Dessous de cartes d’une partie de whist, page 134, O.C.II sans doute peut-on prendre pour une confidence personnelle ce souvenir du narrateur : « Ma puberté s'est embrasée à la réverbération ardente de toutes ces jeunesses inutiles ». « Mes treize ans ont rêvé tous les dévouements les plus romanesques devant ces jeunes filles pauvres. » : l’adjectif romanesque est à prendre aussi au sens le plus littéraire: digne d’être transcrite en roman. Comme dans Des Touches ou Le Dessous, un enfant se met à rêver et à avoir envie de savoir la vérité ou de bâtir sa vérité.

6tels furent sans doute Jules et Léon enfants.

7Ils rêvaient, ou rêvassaient plutôt, sur ce qu’ils percevaient, et parfois ne comprenaient pas... Rêves tout éveillés, rêveries, imaginations de jour.

8Ils ont sûrement lu beaucoup de Contes, entre autres ceux de Mesdames d’Aulnoy et de Beaumont, de Grimm, Perrault ou Andersen ; ils ont étudié les Lettres, avec un vif intérêt pour l’Histoire, la philosophie et les langues. Intérêt maintenu pendant ses études de droit, comme en témoigne une liste de livres de Jules .cf. Barbey critique par Jacques Petit page 726 : Le premier « carnet de notes » inédit de Barbey .( sans doute 1831-32)

9Ils ont dû pouvoir parler assez vite littérature...

10Même s’ils ne se ressemblaient pas, ni physiquement, ni moralement, Léon fut un frère en littérature pour Jules.

11Ils ont beaucoup lu . Léon aimait les poètes classsiques qu’il connaissait par coeur, Virgile, Boileau, Corneille , Racine , « et telle était la ténacité de sa mémoire qu’à l’âge de soixante ans, il pouvait réciter intégralement ces auteurs qu’il n’avait jamais relus depuis. »page 5 . Vie du RP Léon d’A  ; côté moderne, il portait au pinacle Lamartine . Jules, lui, s’intéressa surtout à Byron et Alfieri et il nous explique pourquoi : ils « n’ont que trop empoisonné les dix premières années de ma jeunesse. Ils ont été à la fois ma morphine et mon émétique ». Les dix premières années de sa jeunesse ! La difformité de Byron tout autant que les relations orageuses avec sa mère ont pu lui faire trouver dès alors en Byron un frère, un porte-voix .

12Jules commença-t-il à se servir de la parole pour autre chose que des besoins physiques... On ne sait pas, mais les quelques éléments qu’il donne : rêve devant les bustes, histoires que croient les enfants, rêveries devant les jeunes filles etc., ses confidences sur Byron et Alfieri nous montrent qu’il a dû être assez précoce - conscient peut-être de sa précocité d’ailleurs - en imagination et en parole : Ce que Jules vivait était assez fort pour que le souvenir soit indélébile. Le poème Treize ans par exemple est un témoignage qui prouve qu’il savait déjà formuler : il n’est pas seulement rétrospectif. Le souvenir n’est bien net que quand il est passé par une formulation, ce qui impliquait déjà pas mal de sang- froid (sauf dans le cas de souvenirs inconscients inscrits dans le corps et qui reviennent à l’occasion d’une perception)

13En ce qui concerne Jules, le premier texte que nous avons est un poème grandiloquent et dont la façon ressemble d’ailleurs assez à ceux qu’écrit sa mère ! Mais il glorifie la démocratie. Qu’en a pensé son entourage direct, plus royaliste que le roi ... ?

14 Quoique Léon ait été apparemment très fier de cette précocité ... il jugeait déjà peut-être son grand frère par les yeux de ses parents, comme le laisse entendre la réflexion qui suit... On sent quand même son admiration pour cet aîné encombrant et le soulagement qu’il ait changé : les soixante ans du frère Léon ne partagent pas - et ses treize ans ne partageaient sans doute déjà pas plus - les opinions de Jules à cette époque, et il ajoute dans sa lettre : « (...) Mais les destins et les flots sont changeants, et Dieu merci, les esprits, aussi, surtout quand ils ont de la vigueur, de la portée, et de la réflexion ».

15Ensuite il a composé souvent des vers. . A quoi pouvaient ressembler ses premiers poèmes ? Sans doute à « Aux héros des Thermopyles » : sans doute racontait-il ses premiers émois, ses premières révoltes, ses désirs militaires, politiques... Peut-être ses poèmes étaient-ils byroniens, romantiques, et faits tantôt de bons sentiments, tantôt de provocations un peu « jeunes » et sans doute cachait-il au fond toute cette complexité, ces souffrances qu’il cherchait déjà à masquer, pour sembler fort, dans son apprentissage de dandysme. Mais on lui refuse de publier ses vers, et, de dépit, il les jettera tous au feu en 1824.

16 Aux dires de ses contemporains, il est presque plus doué encore pour versifier . Il faut qu’ils passent leur bac. Très doué pour le dessin et les sciences exactes, Léon part en taupe à Henri IV, pour Polytechnique. Jules, pour le barreau, philo et bac à Stanislas.

« Au bout de quelques semaines, ( Jules) qui avait composé une satire assez mordante sur l’expédition française en Grèce et sur la victoire de Navarin, n’eut rien de plus pressé que de l’envoyer au jeune élève du lycée , et celui-ci ne manqua pas de faire circuler dans l’école les malices spirituelles du futur écrivain. Mais hélas! la pièce tomba bientôt entre les mains du proviseur qui vit là un acte d’hostilité contre le gouvernement, et, désireux sans doute de mériter un brevet de zèle, congédia sans forme de procès le pauvre Léon d’Aurevilly. »

Léon retrouve donc Jules à Stanislas , et prépare lui aussi un bac letttres.

Bac pour les deux.

Caen, et le droit pour Jules qui ne le souhaitait pas vraiment . Léon, qui était tout aussi peu décidé , retrouve sa maison avec ses parents , et a l’autorisation de se livrer aux beaux-arts et à la poésie .

17Léon, qui n’avait certes rien publié avec autant d’éclat que Jules, écrivait, lui aussi , des poèmes charmants qui le faisaient remarquer de son entourage . On parle partout de la facilité prodigieuse de Léon à versifier, et ses succès vont toujours croissant.

18qui a-t-il publié en premier? Léon ou Jules ?

19(L’aventure comique de Léon ): « Il désirait depuis longtemps voir le coucher du soleil au sein des flots, spectacle dont les poètes font une description si pompeuse, mais qu’il n’avait pu voir jusque là que dans les rêves de son imagination. () il trouva que le soleil se couchait très prosaïquement. ( et décide d’attendre son lever. Il est arrêté par les douaniers , puis reconduit à ce lieu ... et le lendemain matin, s’aperçoit qu’il avait oublié que le soleil se levait à l’opposé

20Nous avons parlé de normandismes. Voici un autre échantillon, nettement plus tardif (souvenir des années 1827 à Stanislas de Léon et de Jules) qui nous intéresse parce que , là aussi, on pourrait étudier les références, ou les perceptions, communes à Jules et à Léon :

« Le jour venait d’en haut, il me semble le voir :

Dans son lit de lumière en se couchant le soir ,

Il projetait au front de la Vierge immortelle

Une vague rougeur qui la rendait plus belle ,

Et moi je n’osais plus presque lever les yeux

Vers le marbre où mourait cette teinte des cieux,

De peur de voir soudain sourire à ma prière

Un regard de statue et des lèvres de pierre... »

Ce serait plutôt captivant de regarder et de comparer les deux styles! Ici, Marie contre Niobé ??!! Toutes ces « parentés » et leurs incidences intimes sont loin d’être inintéressantes lorsqu’on essaie de comprendre la genèse d’un être.

De même la comparaison sur les styles : "Je ne conçois guère le talent que comme un ongle qui vous pousse au fond de l'âme, et qui, pour paraître, brillant et pur, a besoin de la déchirer." (C.G. III, 197) Mais Jules parle du style , et Léon de la vie : «  Ma tête et mon âme sont deux abîmes d’idées et de sentiments, de vrais mondes. Un jour ou l’autre, une création sortira, pure et brillante , je l’espère, des ombres du chaos qui la couvrent encore ».

Même l’expression  « abîme » pour parler du coeur est aurevillienne . On pourrait trouver de nombreux autres points de rapprochement .

21 voici des témoignages.

Mme la Marquise d’Auxais Léziart de la Villorée ( amie et parente) : « Dès mon enfance, il a développé chez moi le goût des lettres ; j’étais suspendue à ses lèvres lorsqu’il me déclamait les chefs-d’oeuvre de notre répertoire , ou qu’il me chantait les spirituels couplets que tel ou tel incident inspirait à sa muse. Je lui ai dû les plus agréables heures de ma sérieuse et sévère jeunesse, alors que, dans de longues soirées au coin du feu de mon grand-père, il abordait tour à tour des sujets littéraires, politiques ou religieux. »

Selon Marie Jenna, il goûtait la beauté «  Aussi ne se faisait-il point scrupule de laisser rejaillir un peu de cette flamme sur les créatures qui lui semblaient belles d’une beauté céleste ; il les portait dans son coeur comme sur un trône ; il les chantait en des strophes si enthousiastes, que l’orgueil même en eût été déconcerté. On était touché par la charité de l’apôtre ,et l’on souriait de l’ardent lyrisme du poète. »

Il aimait les banquets joyeux : « Il y laissait déborder sa verve en traits éblouissants . »

Mme la Marquise d’Auxais Léziart de la Villorée ( amie et parente) : « Devenu prêtre à 29 ou 30 ans, après avoir été très mondain et très élégant, il voulait sans doute expier cette recherche d’autrefois par un contraste qui frisait les bornes de l’exagération. Nous l’avons chicané plus d’une fois sur ses soutanes tachées, et sur un certain vieux chapeau , qu’il chansonna de la façon la plus comique , pour nous réconcilier avec sa caducité. »

Marie Jenna : «  Le Père d’Aurevilly était doué d’une étonnante richesse d’imagination . Toutes ses idées, tous ses sentiments se formulaient comme d’eux-mêmes en image. Combien il en a lancé , au coeur de ses amis , des flèches d’amour divin dont il variait les formes et les effets! Combien il a esquissé de charmants tableaux , à rendre jaloux le plus fécond des peintres! »

Marie Jenna « Il ne faisait rien de mieux que les bouts-rimés , si ce n’est un sermon sur l’amour de Dieu ; et même , après la conquête d’une âme , il ne dédaignait pas celle d’une rime heureuse ou d’un mot spirituel . » 

22Un exemple : ils ont ensemble des joutes poétiques que Trébutien admirait. Ainsi Jules avait manifesté le désir d’un long voyage. Léon lui écrivit un poème pour l’en détourner, en lui expliquant que le voyage est inutile : le contentement, le repos sont affaire d’intériorité . Il clôt ainsi son poème :

« Ah! S’il est un pays où l’âme se repose,

Se baignant des parfums dans un bocage obscur,

Comme le papillon englouti dans la rose ,

Baisé d’un chaud soleil, caressé d’un vent pur ,

Ce merveilleux Eden que toute âme désire ,

Fût-il au bout du monde, allez vous y plonger !

Mais l’âme en tout pays , ardente , aspire, aspire !...

Oh! pourquoi, pourquoi voyager? »


Et Jules répondit :


« C’est qu’on est mal ici . Comme les hirondelles,

Un vague instinct d’aller nous dévore à mourir .

C’est qu’à nos coeurs , mon Dieu! vous avez mis des ailes...

Voilà pourquoi je veux partir . »

23 édité en 1833 ( bien avant ceux de Jules) : « Amour et Haine, poésies politiques » : les sujets sont badins d’abord, sur les menus événements de la vie, sur les fêtes, les saisons, sur la Normandie . Un des poèmes, sur la mer est dédicacé ainsi :

A Jules Barbey, mon frère aîné et excellent ami :

Ballade normande : La Blanche Caroline.Il serait intéressant de faire la comparaison avec Une Vieille maîtresse . (Il commence par parler d’un marin qui aime les orages.)

Il aimait tant la mer et les orages

Et la marée au flot joyeux et clair

Que son discours n’était plein que d’images

Où j’admirais les phases de la mer.


Dans ses discours dont j’étais idolâtre,

Je la voyais s’étendre à l’horizon,

Houleuse ou calme, empourprée ou grisâtre

Par un soir pur ou par un ciel de plomb.


Puis j’allais voir cette mer, lame à lame,

Se déroulant sur le sable argenté,

Petit garçon gardant au fond de l’âme

Les beaux récits qui m’avaient enchanté.


Eh bien, ce mâle et rude camarade

Qui ne craignait flots ni feux meurtriers,

Craignait une ombre et croyait aux sorciers...

Vous le verrez si lisez ma ballade

Suit toute la ballade de la Blanche Caroline avec de nombreux normandismes.

24Le cachet d’onyx en 1831, Léa en 32, La Bague d’Annibal en 33.

25 Dans toute son oeuvre, seule cette Léa, publiée en 1832 (Barbey a 24 ans) nous campe deux (quasi) frères : Réginald et Amédée . Leur relation est analysée comme une comparaison sous entendue, physique et intellectuelle. Amédée, beau jeune homme, semble, avec « son front serein et ouvert »Léa, O.C.I, page 25.

26 , « le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens » Léa, O.C. I, page 23.

27 , cet Amédée pourrait bien être Léon ... « Amédée n’était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald » . Reginald, « celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était plus largement empreinte de génie et de passion »Léa, O.C.I, page 23.

28, Réginald, le héros de l’histoire, l’artiste, est Jules lui-même. En compensation de sa laideur, ( il s’accepte laid, donc) Jules se dote du génie et de la passion... La nette constatation de leurs différences d’aspect physique, qui sont devenues des différences esthétiques, constatation que Jules essaie de rendre objective, le conduit donc à se doter, en compensation de sa laideur, dans cette oeuvre précoce, du génie et de la passion...Autrement dit, déjà dans Léa, la laideur de Reginald implique son génie, et Amédée, qui est plus beau, est décrit comme moins intelligent. Certes Amédée aime Réginald , et c’est réciproque ; de même que Léon semble avoir été un garçon affectueux et sensible, qui, peut-être, n’a jamais dit à Jules qu’il était plus beau que lui... Mais, malgré tout, Jules, pour restaurer son image, ternit celle de Léon , et il précise que « leur intimité partait plus du coeur que de la tête ; c’était par ce point qu’ils s’étaient touchés. Trop d’intervalle les séparait par ailleurs. »

29 Léa, O.C.I, page 24.

30Si Jules accepte enfin la comparaison qui l’a toujours gêné, c’est lui qui remplit les plateaux de la balance : Léon est différent de Jules tout passion et génie. Léon est bien d’abord un frère reconnu de coeur, mais non reconnu de tête... Dès ce moment , Jules a sans doute construit toute cette théorie - équilibrante dans son cas, mais combien douloureuse à vivre sincèrement - que le succès n’est pas une preuve de qualité, et même que l’insuccès peut être preuve de qualité ... pour un être comme pour une oeuvre . Ce qui est la seule façon de se poser en écrivain égal de Léon ...

31le 3 octobre 34

32 modèle aussi pour Jules

33(Sa fiancée se consacra elle aussi à Dieu elle aussi, mais sans entrer au couvent)Il écrit à sa mère un poème en 1836, pour sa fête, et il fait allusion au fils prodigue qu’il était : « Et pour que son fils la désarme, / Toute mère a le coeur d’un Dieu... » (Que pouvait penser Barbey, lui qui ne se convertissait pas, et qui était le frère aîné... mais toujours prodigue... )

34car il se sentait indigne de devenir prêtre, après tout son passé, le 1° octobre 1836 ,

35page 46

36page 49

37page 62

38« demandé à Dieu, dans sa foi naïve, que son amour de la poésie ne lui occasionnât aucune distraction dans l’accomplissement de ses devoirs quotidiens(...) Il tint parole, et un jour il nous a avoué, avec sa simplicité ingénue , que Dieu avait bien voulu lui acorder l’immense faveur qu’il lui demandait. »

39p 441

40page 84

41page 60

42Il a gardé toujours une foi intellectuelle très ardente, des exigences théoriques extrêmes, un esprit et un orgueil bien peu chrétiens... ( ce furent ses plus grands défauts) « Il avait l’âme ardente d’un apôtre, l’imagination d’un poète et la simplicité d’un enfant . (..) Ou encore

43il est précisé, lors du procès, que M.Léon d’Aurevilly,  « s’est levé d’auprès de sa mère » pour répondre . ( Qui a rédigé cete partie du texte? il ait mention de son cousin et ami , mais pas de Jules)


44on lit sa première défense : «  comment ! moi, inutile rêveur , pour avoir déposé , dans une inspiration d’un soir , toutes mes convictions politiques et poétiques(...), j’ai fait une oeuvre dangereuse, j’ai, (...)remué toute la Haute et Basse Normandie (...) Voilà , messieurs, comment la vanité trouverait son compte dans le procès qu’on m’intente . Mais, Dieu merci, je ne suis point aveugle sur ce qui me concerne personnellement ; la seule dangereuse influence de mon Ode était dans celle qui l’inspira , et qu’hélas, je n’ai pas su couronner des rayons dont elle était digne. (...) Ce que je fais , ce que que j’écris, ce que je dis , je le fais , je l’écris , je le dis (...)

45La poésie n’était pour lui que de la prose jolie et rythmée ?.Or si l’art classique permet réellement d’atteindre à l’expérience esthétique, un simple imitateur nous ennuie vite , et Léon n’a pas été que cela. ce qui le copie, les créations artificiellement uniquement « jolies », ne devraient donner à ceux qui les regardent jusque dans la profondeur de leur « vivant » que l’ennui des coques vides.

46 Un dernier exemple : en 1859, il écrit Une légende d’Insiedeln . A la fin du long poème, il demande à l’Anglaise de se convertir , et s’excuse tout aussitôt ainsi :

«Excusez-en la chaleur indiscrète ,

Car je suis Prêtre avant d’être Poète. » 

47En 56, l’abbé , fatigué par les Missions , se retire pour quatorze mois dans sa famille   et écrit L’Utilité des missions en pays catholique.( 350 à 400 pages) « les plus petits, dans l’ordre des connaissances religieuses, sont en général les personnes d’éducation et (...) par conséquent, tout est peuple autour de la chaire catholique. » 

Spirituel , il préfère se taire que de faire des saillies un peu malhonnêtes, ou avoue qu’il a menti pour faire rire .

48Après sa mort, le 14 novembre 1876, quelqu’un disait : «  La flèche qu’il nous souhaitait si souvent avait percé son coeur et nous pouvons espérer qu’il est entré au Ciel.... »

49« La sainte poésie, en touchant toute chose,