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Bertha : « Out, hunchback ! »
Arnold : « I was born so, mother! »
(Part 1, scene 1, verse 1)
Introduction
1 Présentation de la pièce : résumé avant d’en faire des analyses plus fines
1 - 1 : Première Partie
1-1-1 Scène 1
1-1-2 Scène II
1- 2 Deuxième Partie
1-2-1 Scène 1
1-2- 2 Scène II
1-2-3 Scène III
1- 3 Troisième partie
1-4 Conclusions sur ce résumé
2 Les 30 premières années : la nappe souterraine qui alimente la source
2 - 1 réactions de type passif
2-1-1 : supporter les réactions violentes et insultantes
2-1-1-1 La haine qu’on ressent généralement devant la laideur :
2-1-1-2 Les insultes de la mère de Byron
2-1-1-3 La douleur venue des autres
2-1-1-4 Les insultes de Bertha
2-1-2 Les réactions de l’enfant, de Byron et d’Arnold devant la mère :
2-1-2-1 Le laid se sent coupable et pardonne aux parents et aux autres : c’est le remords esthétique
2-1-2-2 Byron, sa souffrance physique et morale
2-1-2-3 Arnold : sa souffrance physique et morale
2-1-3 La tentation du suicide et le goût de la mort prématurée
2-1-3-1 chez l’enfant
2-1-3-1 chez Byron
2-1-3-1 chez Arnold
2-1-4: la fuite
2-1-4-1 l’enfant
2-1-4-2 le jeune Byron
2-1-4-3 Arnold
2-1-5 conclusions sur les réactions passives
2-2 réactions plus actives
2-2-1 Le langage : réponses à la mère
2-2-1-1 chez l’enfant
2-2-1- 2 chez Byron
2-2-1-3 chez Arnold
2-2-2 Vivre à fond
2-2-3 Refuser de mourir : le goût pour l’enfance
2-2-4 La revanche sur la laideur : Byron devient beau
2-2-5 son amitié pour les boiteux et les difformes:
2-2-6 Ecrire pour dire sa colère contre sa mère qui l’a enfanté ainsi, contre la Nature, autre mère, et contre Dieu, autre géniteur.
2-2-6-1 en général
2-2-6-2 chez Byron
2-2-6-3 dans le DT
2-3 : conclusions sur les trente premières années
3 Les années 1818-22 : l’environnement immédiat de l’avant-composition : la collection des eaux supérieures
3-1 Evénements subis ou agis :
L’amour, l’écriture, la religion, la politique, les autres influences littéraires, la mort, la Grèce, la boiterie, l’âge.
Les convergences, la publication, l’embarquement,
La Mort
3-2 Les sources littéraires
3-2-1 Byron écrit qu’il est « tiré en partie du Faust du grand Goethe ».
3-2-2 Deuxième source citée par Byron : « un roman intitulé Les Trois Frères » «... novel called The Three brothers, published many years ago »
3-2-3 « M.Lewis : Le Démon des Bois »
3-2-4 Conclusions sur les sources mentionnées en avertissement
3-3 Dans la Publication, une éthique nouvelle
3-3-1 le choix, comme précédemment, de la Beauté
3-3-1-1 le choix précédent de la beauté par Byron et par Arnold
3-3-1-2 modification de l’appréciation sur ce choix par l’Inconnu et par Byron
3-3-1-3 l’Inconnu juge Arnold sur ce point qui est un test
Byron, sous couvert de l’Inconnu
Le jugement, tout à fait nouveau, chez Byron, sur la Beauté.
3-3-2 : autre élément neuf sur lequel insiste la pièce : la vaillance née de la laideur.
3-3-2-1 le thème de la vaillance, chez les Deformed.
3-3-2-2 Tamerlan, le Tartare boiteux
3-3-2-3 les références littéraires à Timour I Leng : Marlowe, Lewis, Byron …
3-3-3 Laideur/vaillance : le groupe des deformed et leur choix non contesté par l’inconnu
3-3-4 avis de l’Inconnu sur la vaillance.
3-3-5 conclusions sur les valeurs nouvelles.
3-4 conclusions sur les événements, les sources littéraires et la thématique nouvelle. Tels qu’on les voit dans la partie publiée.
4-1 La Beauté
4-2 La vaillance
4-3 L’amour
4-4 Conclusions sur les valeurs finales
5-1 La suite est attendue
5-2 L ’Inconnu et le futur
5-2-1 L’Inconnu, omniscient et prophète, donne les indices sur le futur ( artifice littéraire)
5-2-2 L’Inconnu connaît le futur car il connaît la nature humaine
5-3 Arnold et son futur
5-3-1 Arnold et son futur, et l’Inconnu
5-3-2 Le futur d’Arnold comme Achille
5-3-3 Le futur d’Arnold comme amoureux
5-4 pour nous résumer
5-5 pour nous résumer encore plus court.
5-6 Questions après avoir lu le dernier chœur d la publication
5-7 Questions qu’on se pose après avoir lu le Brouillon.
5-8 Bilan dans questions sur le thème le plus profond de la pièce.
6-1 Les causes de cet inachèvement entre mai 1823 et sa mort :
une autre préoccupation a pris presque physiquement la place : la Grèce .
la Grèce et la vaillance rejoignent un autre thème fondamental : l’attrait pour la mort. mais glorieuse.
La publication du texte inachevé vient peut-être d’un changement de valeurs ou d’un désespoir
6-2 un inachèvement présenté comme transitoire, mais publié quand même en l’état : pourquoi ?
6-2-1 caractéristiques de cet inachèvement publié en tant que tel
6-2-2 pourquoi l’a-t-il donc publié inachevé, quand même ?
6-3 Les causes de la non-publication du Brouillon, s’il existe en Italie.
6-3-1 le Brouillon existait-il au moment de la publication des premiers fragments ?
6-3-1-1 arguments pour l’existence du Brouillon en Italie
6-3-1-2 pourquoi ne pas avoir publié le Brouillon, s’il existait déjà en Italie ?
6-3-2 Ce Brouillon a-t-il été écrit après le départ pour la Grèce ?
6-3-2-1 arguments pour que le Brouillon date du bateau ou de la Grèce.
6-3-2-2 Si cela date du bateau ou de la Grèce, pourquoi n’a-t-il pas plus avancé ?
6-3-3 Date des cent vers du Brouillon ?
Annexe : Les limites de ce type d’étude psychobiographique
George Gordon BYRON and Arnold :
Recherches aux sources de la pièce
« The Deformed Transformed ».
Bertha : « Out, hunchback ! »
Arnold : « I was born so, mother! »
(Part 1, scene 1, verse 1)
Introduction
1820 : Byron est beau et célèbre.1
Il est aimé, et aime assez fidèlement pour la première fois.
Il est actif : sur un plan politique ( en Italie aux côtés des libéraux etc. )
Il est inspiré pour écrire. Il rédige beaucoup de théâtre en particulier... dont la pièce qui va nous occuper aujourd’hui.
Commencée à coup sûr en 22, ou peut-être dès 21, celle-ci est publiée vers le 20 février 24 alors qu’elle est inachevée... et ne comporte que 2 scènes dans la 1° partie, trois scènes dans la 2° partie qui semblent pouvoir être complètes, et un chœur de la 3° partie qui est plus qu’incomplète. Il annonçait, en avertissement, un complément éventuel.
Or Byron venait de partir combattre pour la Grèce 7 mois avant, le 23 juillet 1823 : c’était donc volontaire de sa part.
Premier type de question : pourquoi cette pièce est-elle publiée alors qu’elle est inachevée ? Le but fixé était-il rempli ? A quelle suite avait pensé Byron ?
Mais le complément n’existera pas : il mourut en effet, de façon totalement imprévue, deux mois après la publication du DT, en avril 1824...
Deuxième type de question : Byron, qui partait pour combattre, y avait-il laissé une sorte de testament ? Etait-ce une des finalités du texte?
Cependant, par la suite, on a retrouvé cent vers, sous forme encore de brouillon.
Troisième type de questions : ce brouillon semble dater déjà de l’Italie. Devait-il être complété et fut-il interrompu par la mort de Byron ? ou était-ce le reste d’un travail définitivement interrompu par Byron ?
Chercher à répondre à ces questions, c’est essayer de comprendre, en amont, pourquoi il l’a écrite...
Une recherche aux sources d’un écrit - c’est le titre de notre communication - implique une recherche tout autant sur les sources littéraires, que sur les raisons des choix de ces sources et de leur mode d’utilisation, sur les ressorts psychologiques qui réglaient alors la vie intime ou publique de l’auteur, tout comme ses choix thématiques ou littéraires... et ceci depuis l’enfance...
1 Présentation de la pièce : résumé avant d’en faire des analyses plus fines (L’eau telle qu’elle se présente à nous)
1 - 1 : Première Partie
1-1-1 Scène 1 dans une forêt, un jeune homme, Arnold, entre, suivi de sa mère, Bertha.
Berthe
Va-t-en, bossu.
Arnold
Je suis né comme cela, ma mère!
La mère va cruellement chasser son fils difforme qu’elle déteste, alors qu’elle aime les 6 autres fils bien constitués qu’elle a eus ensuite. Arnold désespéré, se considérant comme un être abandonné, presque à juste titre, et indigne de vivre, se prépare à se suicider en se jetant sur son couteau.
Un être apparaît, un inconnu, qui semble compatir et lui propose de changer de forme. Arnold subodore le traquenard diabolique classique. L’Inconnu s’en défend. Il n’y aura pas de pacte. Arnold accepte. L’Inconnu lui montre des ombres de héros dont les qualités pourraient lui convenir, mais Arnold n’est intéressé que par la plastique : il choisit de s’incarner en Achille, le plus beau. Il dit ne pas avoir besoin de recevoir de l’Inconnu la vaillance car, comme la plupart des êtres laids qui ont dû se battre dans la vie pour gagner l’estime des autres, il la possède déjà.
Cependant il a expérimenté que la vaillance seule ne suffit pas pour être aimé et, après un dernier rappel de la froideur haineuse de sa mère, Arnold saute le pas et rejette définitivement son ancienne forme. Mais l’Inconnu, lui, ironique sur le choix puéril et vain d’Arnold, choisit de prendre la forme rebutée d’Arnold.
Ce n’est que le début des actes symboliques qui vont faire ressortir la vanité ridicule et punissable des êtres humains qui courent seuls à leur perte...alors que l’Inconnu lui a un sens aigu des valeurs et y fait souvent référence.
Arnold, devant son ancienne forme qui reprend vie, a des hauts le cœur de répulsion et veut le chasser, puis se résigne à accepter sa compagnie. L’Inconnu, sous la forme d’Arnold maintenant, prend pour nom César. Arnold veut partir vers des aventures glorieuses. César lui adjoint de magnifiques chevaux et deux pages qu’Arnold baptise des noms de Memnon et Huon.
1-1-2 Scène II dans un camp sous les murs de Rome, en 1527.
Arnold se trouve du côté de Charles de Bourbon, allié des protestants, dont, les bandes assaillent Rome et la papauté. L’assaut décisif est pour le lendemain. Arnold n’est pas immortel, il a été blessé, mais César et lui se sont rendus célèbres et indispensables par leur bravoure.
César, sceptique, caustique, méprise les hommes qui ne sont que de vaines marionnettes, des fourmis qui ne se mettent à croire en Dieu que dans la panique ou par intérêt. Il emploie constamment des paroles à double sens dont personne ne comprend la portée sur le moment, à part le spectateur avisé et confiant dans ses dons de clairvoyance et de prophétie...
Ainsi annonce-t-il à mots voilés à Bourbon sa mort prochaine et même le nom de son vainqueur sans être cru ni même compris de ses auditeurs.
1- 2 Deuxième Partie
1-2-1 Scène 1 :sous les murs de Rome, au moment de l’assaut
Les soldats chantent pour se donner du courage. Au premier assaut, Bourbon est blessé mortellement par une arquebuse. Il demande à Arnold de cacher sa mort et de continuer le combat. Arnold pénètre dans Rome.
1-2- 2 Scène II dans Rome
On voit fuir de tous côtés les cardinaux. Arnold tue les partisans du Pape, a un duel contre celui qui a tué Bourbon et n’est autre que Benvenuto Cellini. César suit Arnold, l’admire et s’amuse de ces hommes qui fauchent gratis pour lui...
1-2-3 Scène III de l’intérieur de l’Eglise Saint Pierre
Les bandes de Bourbon pillent les trésors catholiques : César se réjouit, et des choix mauvais des papistes et des violences protestantes...
Une femme poursuivie entre dans l’Eglise. C’est Olympia Colonna, d’une famille romaine connue. Trois soldats se la disputent. Elle tue un soldat en lui fracassant le crâne avec un crucifix d’or.
Arnold arrive, se scandalise de leur attitude, en tue un, et pense qu’Olympia lui en sera reconnaissant. Elle se suicide au contraire en se jetant du haut d’un autel.
Supplié par Arnold, César la ressuscite - ou n’est-ce qu’un semblant de vie ? - avec de l’eau bénite...et ils vont la transporter au palais Colonna où Arnold a déjà planté sa bannière.
1- 3 Troisième partie, très fragmentaire
La 3° partie commence dans un château des Apennins : des villageois chantent un chœur.
C’est le printemps, la guerre est finie, c’est le temps de la chasse au sanglier, et surtout de l’amour : la fiancée et son amant sont rentrés au manoir. César ironise sur les guerriers dont l’armure se rouille, qui s’ennuient dans leur château et passent leur temps à boire...
Ici se termine la partie publiée par les soins de Byron.
On voit ensuite, sur cent vers, restés à l’état de brouillon, l’Inconnu chanter gaiement et ironiser sur la vie joyeuse que mènent les poussières humaines sur leurs tombes, puis Arnold arrive, sombre, qui se plaint de ne pas être aimé d’Olympia, même pas par reconnaissance : il a pourtant sauvé son père et ses biens. L’Inconnu lui fait prendre conscience qu’il voudrait n’être aimé ni pour sa santé, sa richesse, sa jeunesse, sa puissance, son rang, sa beauté, mais être aimé et désiré pour lui-même... Il est devenu en quelque sorte jaloux de lui-même...
C’est tout ce qu’on a de la 3° partie qui fut retrouvée à l’état de brouillon et publiée seulement en 1901.
1-4 « Conclusions » sur ce résumé
Notre communication trouve donc une première limite dans son objet même : en effet, on n’a pas la totalité de la pièce, ni sa conclusion... Sans doute aurait-elle consisté en 3 actes ou cinq, Byron cherchant souvent à être classique.
Nous serons amenés à imaginer quelle aurait pu être la fin à laquelle il avait songé : elle est intitulée « drame » et on y trouve des indices nombreux laissés par Byron qui prouvent qu’il l’avait déjà bien en tête
Et surtout nous chercherons pourquoi il l’a publiée inachevée, et ne l’a pas achevée.
J’ai vu des phénomènes de résurgences jaillissant de terre, puis refluant dans la terre quelques mètres après, à Courtefontaine ou à Guigot, dans le Jura, et on est en train de la reconstituer également à Grand, dans un sanctuaire gallo-romain, en Haute-Saône.
Ce phénomène spectaculaire et étrange nous donnera la structure, par analogie, de notre exploration aux sources du DT.
En quête des sources de ce drame, nous commencerons par une exploration souterraine de la nappe phréatique, antérieure et profonde, qui alimente l’écriture de Byron, ce sont les trente premières années de sa vie et ce qu’il en exprime dans la pièce.
Puis, de même qu’une source jaillissante est aussi alimentée par les eaux accidentelles, provenant des pluies par exemple, nous analyserons et mesurerons les circonstances climatiques et accidentelles des trois dernières années qui précèdent immédiatement la publication de ce drame.
Dans le texte publié, nous nous intéresserons aussi aux sources mentionnées en avertissement par Byron lui-même : type de précision assez inhabituelle, mais dont la connaissance est précieuse pour comprendre la genèse de l’œuvre dans sa totalité.
Quand l’eau jaillit enfin de terre, elle a sa propre personnalité, sa propre conformation, et, dans cette pièce, les eaux souterraines mêlées à celles de la surface, passées à travers les couches géologiques, coulant sur le sol à l’air libre, ont pris une saveur tout à fait nouvelle : nous verrons que dans cette pièce, des thématiques sont tout à fait nouvelles ou contredisent vivement des opinions et des modes de vie du Byron antérieur, et peuvent expliquer les caprices du cours d’eau qui s’en va serpenter.
Et en effet, ce drame est inachevé, comme si l’eau s’évanouissait tout de suite dans une perte: Byron a publié celle-ci inachevée, et d’autre part semble avoir préparé une suite, comme nous l’avons constaté, dont la direction et la nature était encore imprévue par rapport à ce qu’il avait publié.
2 Les 30 premières années : la nappe souterraine qui alimente la source
En quête des sources de ce drame, nous commencerons par une exploration souterraine de la nappe phréatique, antérieure et profonde, qui alimente l’écriture de Byron, ce sont les trente premières années de sa vie et ce qu’il en exprime dans la pièce.
Tout le monde connaît les difficultés de Byron avec sa mère.
Il est né pied-bot : le talon était relevé, la plante du pied tournée vers l'intérieur. Lorsqu’il grandit, sa jambe droite resta plus courte et plus faible que la gauche, et Byron apprit à marcher en glissant sur la plante antérieure et sur les orteils de son pied droit. Ce défaut physique a gâché ses relations avec sa mère, selon son témoignage et celui de ses contemporains.
Ce qui nous intéresse ici, et qui va dicter notre méthode de travail, c’est de définir et de rapprocher 1) les réactions psychologiques habituelles dans ce genre de situation, 2) celles de Byron, et 3) celles d’Arnold, qui dans le DT, s’avère être pour ainsi dire un porte parole de George Byron.2
2 - 1 réactions de type passif
2-1-1 : supporter les réactions violentes et insultantes
2-1-1-1 La haine devant du laid
Tout ce qui, de près ou de loin, rappelle la dégénérescence, appelle en nous le prédicat" laid". Tout signe d'épuisement, de pesanteur, de vieillesse, de fatigue, toute espèce d'entrave à la liberté - crampe ou paralysie -, et surtout l'odeur, la couleur, l'apparence de la décomposition, de la putréfaction, ne serait-ce qu'au dernier degré de l'abstraction, réduit à l'état de pur symbole, - tout cela suscite la même réaction, le prédicat " laid". C'est une HAINE qui éclate : qui donc l'homme hait-il tant ? Sans le moindre doute, c'est la DECHEANCE DE SON PROPRE TYPE PHYSIQUE. Sa haine surgit de l'instinct le plus profond de l'espèce : dans cette haine, il y a de l'horreur, de l'appréhension, une vision profonde et prophétique - c'est bien la haine la plus profonde qui soit.
Et c’est ce qui peut expliquer les paroles de Bertha comme de la mère de Byron.
2-1-1-2 Les insultes de la mère de Byron
Byron évoque souvent les tortures inutiles et successives auquel il dut se prêter tout au long de sa jeunesse pour soigner son pied-bot. Il ne sera jamais « a deformed transformed ».
Mais ces tortures n’étaient rien à côté des insultes de la mère :
Lamartine, dans la Vie de Byron qui fut publiée en feuilleton dans le Constitutionnel en 1865, rapporte ses paroles de 1810 environ à lord Sligo : « du plus loin que je me souvienne, elle n’a cessé de me le reprocher et de me railler là-dessus. Même peu de jours avant notre séparation, une des dernières fois que je la vis pour lui dire un adieu, dans un de ses accès de colère, elle prononça sur moi une imprécation, demandant au Ciel que je fusse aussi mal fait d’esprit que de corps. »3
« According to Moore4, Byron in his Memoirs « described the feeling of horror and humiliation that came over him, when his mother, in on of her fits of passion, called him « a lame brat » ( Life, I 25-6) and more attributed the opening scene of the DT to this bitter memory. »5
2-1-1-3 La douleur venue des autres.
La douleur des insultes est cuisante aussi quand elles viennent des autres.
Effectivement il fut appelé souvent ainsi par un adjectif partiel et cruel : A dix-sept ans, il mesurait 1 m70 et pesait quand même 90 kilos !6 mais c’était sa boiterie qu’on voyait d’abord : «... A quinze ans, il était, selon un témoin, gras et timide, avec des cheveux coupés en frange sur le front. () la coquette s’amusa des mines de son petit soupirant, au point que l’aventure finit par un éclat quand un soir, Byron l’entendit déclarer à sa chambrière:
- Pensez-vous que je me soucie de ce boiteux!
« Ce fut, dit-il, comme un coup donné droit au cœur. » Il sauta à cheval et dans l’obscurité se lança à bride abattue sur la route de Newstead. En juillet 1816 7, il versera de vraies larmes à ce souvenir, en écrivant le poème The Dream dont les termes montrent bien comment la boiterie contaminait tout son être.
And both were young, and one was beautiful:
And both were young- yet not alike in youth.
Tous deux étaient jeunes, et l’une était belle.
Tous deux étaient jeunes, mais d’une jeunesse différente.
C’est donc une partie de cette nappe souterraine.
2-1-1- 4 Les insultes de Bertha
Quand on reprend la pièce en regardant la violence des paroles de Bertha contre son enfant, on peut faire des rapprochements avec ce que vécut apparemment Byron :
Berthe : Va-t-en, bossu.()Va-t-en, incube! cauchemar! seul avorton entre sept frères!() Oui, plût au ciel (que tu n’eusses pas vu le jour ) ! mais puisque tu l’as vu, - va-t-en, - va, et fais de ton mieux. Tes épaules peuvent porter leur fardeau, elles sont plus hautes si elles ne sont pas aussi larges que celles des autres.() Oui, je t’ai nourri, parce que tu étais mon premier né, et que j’ignorais si j’enfanterais un second fils qui ne te ressemblerait pas, caprice monstrueux de la nature ! Mais va-t-en, et ramasse du bois.() Oui, tu as fait comme le hérisson qui vient pendant la nuit téter la mère du jeune taureau dont la laitière trouve le lendemain les mamelles taries et malades. N’appelle pas mes autres enfants tes frères, ne m’appelle pas ta mère, car, si je t’ai enfanté, j’ai été trompée comme les poules, qui, couvant des œufs changés, font éclore des serpents. Va, vilain enfant, va. (Berthe sort).
2-1-2 Les réactions de l’enfant, de Byron et d’Arnold devant la mère :
2-1-2-1 Le laid se sent coupable et pardonne aux parents et aux autres : c’est le remords esthétique
Le laid, qui a confiance dans le jugement de ses parents, ne s’aime pas lui-même et il accepte que ses parents sont incapables de faire face à cette différence, incapables de lui donner forme, et il leur pardonne souvent en leur donnant raison. La psychologie moderne parle d’une « mère suffisamment bonne » qui est celle dont l’enfant se satisfait : l’enfant ne demande pas une mère parfaite. Le remords esthétique l’affecte lui, en plein, et il souffre de sa souffrance à elle. L’enfant est docile, n’accuse pas : il pense volontiers que c’est uniquement sa laideur à lui qui fait qu’il est rejeté. Il donne raison aux parents c’est bien connu...
2-1-2-2 Byron, sa souffrance physique et morale
Certains affirment que ce handicap n'a pas notablement gêné l'activité politique, amoureuse, sportive et voyageuse du poète.
Les hagiographes vont d’ailleurs la diminuer, pensant bien faire. Ainsi Teresa Guiccioli dit que seulement un pied était plus court que l’autre de un pouce et demi et le mollet plus maigre ; que la cheville était faible et tournait.
Il a courageusement pratiqué l’humour et l’autodérision, très tôt : en 1813, il écrit La Fiancée d’Abydos : ( petit poème rédigé pour s’appliquer à quelque chose en dehors d’une réalité jugée par lui morose ) et confie à son éditeur : « c’est l’ouvrage d’une semaine, et je l’ai griffonné stans pede in uno, le seul pied que j’aie de solide ; et je promets de ne plus jamais vous déranger, à moins d’un poème de quarante chants avec un voyage entre chaque. »
Teresa Guiccioli, bien plus tard, affirme qu’ « il en plaisantait même souvent, tant il était supérieur à cette faiblesse : « Prenez garde ! lui dit une fois le comte Gamba, qui l’accompagnait dans sa promenade à cheval, lorsqu’ils arrivèrent à un passage dangereux, prenez garde de ne pas tomber et de vous casser le cou. » - Je ne l’aimerais pas certainement, répondit lord Byron, mais si cette jambe dont je ne fais pas grand usage se cassait, cela me serait égal, et peut-être pourrai-je m’en procurer une meilleure. »
Pourtant, cette dernière remarque nous semble une atténuation polie de phrases, bien autrement transmises, qui sonnent plus vrai.
A cause de son pied bot, Byron ne compta jamais parmi les danseurs, ce qui l'humiliait profondément.8. Il n'a jamais accepté, ni surmonté directement ce défaut.
« Une fois, à Gênes, dit Mme G, il descendit avec moi la colline d’Albaro jusqu’à la mer, par une petite ruelle mal pavée et très escarpée. Arrivé sur le bord de la mer, il était bien-portant et très gai. Mais il faisait ce jour-là une grande chaleur ; le retour le fatigua beaucoup, et, en en rentrant chez lui, je lui dis qu’il me paraissait souffrant « Oui, me dit-il, je souffre beaucoup de mon pied ; on n’imagine pas combien cette souffrance est grande parfois », et il continua à me parler de ce défaut avec la plus grande simplicité et indifférence. » 9
Il l’appelle régulièrement « ma mauvaise jambe » et la déteste (il se réjouit presque quand il se fait mal à cette jambe !).
« My poor mother, and after her my schoolfellows, by their taunts, led me to consider lameless as the greatest misfortune, and I have never been able to conquer this feeling. It requires great natural goodness of disposition, as well as reflection, to conquer the corroding bitterness that deformity engenders in the mind, and which, while preying on itself, sours on towards all the world. » (Propos rapportés par lady Blessington 80-1)
2-1-2-3 Arnold : sa souffrance physique et morale.
Arnold rapporte ce qu’il a observé chez sa mère qu’il appelle, tout comme Byron, « sa pauvre mère » : sentiment d’impuissance, désespérance, révolte, fatalisme, mais il ne l’accuse pas plus.10 Il comprend même qu’il a des frères beaux (sept!) et que c’est humain de sa part à elle de les préférer. Le remords esthétique l’affecte lui, en plein, et il souffre de sa souffrance à elle. Le verbe « désespérer » est un verbe qui pardonne en même temps : la mère souffre elle aussi, mais n’a pas la force. La forme horrible d’Arnold est l’excuse même de la révolte et de la faiblesse maternelles.
Il a fortement conscience que c’est la blessure narcissique qu’il a faite à la mère qui est la cause de la sienne : « Tel que je suis, je pouvais être craint, admiré, respecté, aimé de tous excepté de ceux dont je voulais être aimé. »11Blessure du narcissisme de la mère, retournée en blessure du narcissisme de l’enfant. L’enfant ne demande que l’égalité avec ses frères, et fait appel au « lait » maternel. C’est uniquement sa laideur, en est-il sûr, qui fait qu’il est rejeté.
Arnold souffre, il ne se révolte pas, il obéit à une loi qu’il ne conteste pas. Il est banni. Ce n’est pas lui qui fuit, et il garde d’ailleurs un espoir qu’il sait presque chimérique, mais nécessaire à sa survie.
O ma mère! elle est partie, et je dois lui obéir! Ah! je le ferais bien volontiers et ne me plaindrais pas si je pouvais espérer seulement un mot de douceur pour le prix de ma peine! Que faire? (Arnold se met à couper du bois ; mais il se blesse à la main) Voilà mon ouvrage terminé! () Ah! sans doute un mot tendre de celle qui m’engendra me réconcilierait avec mon hideux aspect Je vais rafraîchir ma blessure (Arnold s’approche du bord d’un ruisseau et se baisse pour y plonger la main ; il tressaille et recule.) Ils ont raison et ce miroir de la nature me fait voir tel qu'elle m'a fait Je ne veux plus regarder ce que j'en ai vu et j’ose à peine y penser
Hideuse créature que je suis! les ondes elles-mêmes semblaient me railler en me montrant mon image affreuse semblable à un démon placé dans une source pour faire peur aux troupeaux altérés
2-1-3 La tentation du suicide et le goût de la mort prématurée
2-1-3-1 chez l’enfant, le remords esthétique peut aller jusqu’à l’envie de disparaître pour obéir ou plaire aux parents.
Cette souffrance est irrémissible et elle envahit tout l’être.12
2-1-3-2 chez Byron, le désir de mourir est fréquent.
13Malte, retour de son premier voyage : 22 mai 1811, Byron écrit en faisant un bilan de sa vie à 23 ans et là, il se désigne, en 4, par une synecdoque qui le réduit à son pied infirme :
« Quatre ou cinq raisons en faveur d’un changement
1. A vingt-trois ans, le meilleur de la vie est passé, et l'amertume va croissant.
2 J'ai vu des hommes sous divers climats et les ai trouvés également méprisables ; à tout prendre, ce sont les Turcs qui s'en tireraient le mieux.
3. Je n'ai plus le cœur à rien, " ni jeune fille ni jeune homme ne m'enchantent plus" (Horace, A Vénus")
4 Le pied-bot est dans un état d'infériorité physique qui croit tous les ans et qui rendra forcément ses vieux jours invivables et grincheux. Et puis, dans une autre existence, j'espère bien avoir DEUX jambes, sinon QUATRE, à titre de compensation.
5 Je deviens égoïste et misanthrope.
6 Mes affaires, en Angleterre comme à l'étranger, sont loin d'être brillantes.
7. J'ai rassasié tous mes appétits et la plupart de mes vanités, oui, même la vanité d'auteur."
En septembre 1811, il écrit : Dans une autre vie, « j'espère, que j'aurai une meilleure paire de jambes14 que celle qui me porte depuis 22 ans, sinon, je serai tristement lâché dans la cohue pour entrer au paradis - et nos carcasses qui doivent ressusciter valent-elles la peine d’être redressées ?" 15
2-1-3-3 Chez Arnold
Le désespoir de la mère fait désespérer l’enfant.
L’enfant rejeté pour sa difformité sent le projet du parent assassin et voudrait mourir : Plût au ciel qu’ayant été en effet un avorton, je n’eusse jamais vu le jour! ()Elles16 portent leur fardeau, mais mon cœur! Soutiendra-t-il celui dont vous l’accablez, ô ma mère! je vous aime, ou du moins je vous aimais. Vous seule dans la nature, vous pouvez aimer un être tel que moi! Vous m’avez nourri, - ne me tuez pas.
« J’aurais tout supporté si ma mère ne m’avait pas repoussé loin d’elle. L’ourse17 donne à ses nourrissons par ses caresses une sorte de forme ; ma mère a désespéré de la mienne. »
Les parents n’arrivent pas à dominer la déception, et ce rejet s’étend aussi au futur : prospective nulle. L’enfant donc va espérer changer de forme, et comme cela est impossible, une seule solution, la mort réelle ou symbolique. Ah! changer de forme! Ne plus (en) souffrir...
« Autrement fait que les autres créatures et condamné à ne partager ni leurs plaisirs ni leurs jeux. »
«Je ne veux plus regarder ce que j'en ai vu et j’ose à peine y penser
Hideuse créature que je suis! les ondes elles-mêmes semblaient me railler en me montrant mon image affreuse semblable à un démon placé dans une source pour faire peur aux troupeaux altérés (Il garde un moment silence) et continuerai-je à vivre, vrai fardeau pour la terre et pour moi même, faisant la honte de ceux qui m'ont mis au jour ? Puisque ce sang coule avec tant d'abondance d’une égratignure, j'essaierai de lui ouvrir une plus large issue pour le faire échapper jusqu'à la dernière goutte de mes veines avec tous mes maux. Avec lui je rendrai à jamais à la terre ce corps odieux composé de ses atomes ; je le réunirai à ses éléments pour prendre la forme de n’importe quel reptile, pourvu que ce ne soit pas la mienne et pour servir de pâture à un monde de nouveaux vermisseaux! Ce fer voyons s'il tranchera cette vile existence comme il a séparé la branche encore verte du chêne (Arnold place son couteau dans la terre, la pointe en l’air) Le voilà placé, je puis me précipiter sur sa pointe ! Mais encore un dernier regard à ce beau jour qui ne voit rien de difforme comme moi et à ce soleil bienfaisant qui m'a en vain réchauffé de ses rayons. Les oiseaux! comme ils chantent gaiement! Qu’ils chantent! je ne veux pas être plaint ; que leurs accords les plus joyeux soient le chant de mort d'Arnold, les feuilles tombées son monument, le murmure de la source voisine sa seule élégie! que ce fer me perce à cette heure Je me précipite sur lui. »
La réaction du suicide est une de celles qui est possible lorsque l’enfant sent que regrettent son existence ceux qui devraient au contraire le plus s’en réjouir et le faire vivre.
2-1-4 : la fuite
2-1-4-1 L’enfant reste muet, fuit ou esquive.
2- 1-4-2 Le jeune Byron
Voici l’exemple d’une lettre du jeune Byron ( il a 17 ans ): il mentionne les insultes de sa mère et sa réaction fréquente.
« 30 nov. 1805
Mrs Byron et moi-même avons définitivement rompu ; victime de ses offenses, j’ai cherché refuge auprès de simples inconnus, c’est trop tard que je vois mon erreur car comment pouvait-on espérer que des gens parfaitement étrangers aient un cœur, quand une mère n’en avait point ? () Avant de continuer, je dois dire un mot ou deux sur Mrs Byron ; vous avez laissé entrevoir sa venue probable à Trinity ; dès l’instant où j’apprends qu’elle est ici, je quitte Cambridge, même au prix d’un renvoi temporaire ou définitif ; j’ai passé avec elle de longues semaines de tourment, et je n’ai pas oublié non plus les qualificatifs insultants dont ma sœur, mon père, ma famille et moi-même avons été abreuvés. »
Lady Blessington offers even more direct, if disputable, testimony of connection :
« I often think, said Byron, that I inherit my violence and bad temper from my poor mother... I cannot cooly view anything that excites my feelings; and once the lurking devil in me is roused, I lose all command of myself.... My poor mother was generally in a rage every day, and used to render me sometimes frantic ; particularly when, in her passion, she reproached me with my personal deformity, I have left her presence to rush into solitude, where, unseen, I could vent the rage and the mortification I endured, and curse the deformity » ( Blessington, 80-1)
2-1-4-3 Arnold : pas de fuite
Arnold supplie et obéit...Il est pure victime dans ce que nous avons de la pièce au début de la partie 1.
2-1-5 conclusions sur les réactions de type relativement passif
L’esquive, la fuite, le désir de mort ou du suicide, se présentent comme les premières et simples ré-actions réponses instinctives (et parfois imitatives).
Mais au-delà, et ultérieurement, des réactions plus abouties et réfléchies se dessinent:
2-2 : réactions plus actives
2-2-1 : le langage : réponses à sa mère
2-2-1-1 chez l’enfant
La verbalisation affective violente et incohérente d’abord puis plus calme et ordonnée, éventuellement même l’écriture avec toute la gamme possible : reproduction, critique argumentée, sublimation...
2-2-1-2 Chez Byron accusations et raisonnement violents
Il se mit en effet ensuite à reprocher à sa mère cette infirmité, laquelle déparait ce corps sur lequel il portait un regard classique, grec. C'est par pure vanité, accusait-il, qu'elle avait mis un corset lorsqu'elle était enceinte de lui.
Lamartine, dans la Vie de Byron qui fut publiée en feuilleton dans le Constitutionnel en 1865, rapporte ces paroles de 1810 environ : « Il me parlait souvent, dit le même témoin, de sa mère avec un sentiment d’amertume et d’aversion mal contenu. « Je vous dirai une fois pourquoi j’éprouve ce sentiment à son égard » lui dit-il un jour. Quelques semaines après, comme les deux jeunes gens se baignaient ensemble dans le golfe de Lépante, lord Byron montra à Lord Sligo son pied difforme : « Voyez, s’écria-t-il, c’est à sa fausse délicatesse, à sa pruderie, lors de ma naissance, que je dois cette difformité; et cependant, du plus loin que je me souvienne, elle n’a cessé de me le reprocher et de me railler là-dessus. » Pour se faire une idée de son regard, de l’expression de sa physionomie, en racontant cette circonstance, il faut l’avoir vu dans ses plus violents accès. »18
La fuite, la philosophie, sont des attitudes qu’essaie Byron très jeune.
Lettre du 23 nov. 1805 : « J’ai l’intention de loger chez Mme Massingberd. Ma mère et moi nous sommes querellés, ce que j’endure avec une patience de philosophe, on s’habitue à tout.» 19
Byron a-t-il réellement tourné la page sur sa mère, morte en 1811 :
21 août 1811, il écrit à sa sœur qui lui annonce une naissance :
« () j’aurais dû répondre à ta lettre plus tôt - mais quand ai-je jamais fait ce que je devais faire ? - Je perds mes parents et tu ajoutes au nombre des tiens ; lequel des deux vaut le mieux, Dieu seul le sait ; - outre la pauvre Mrs Byron, la mort m’a ravi deux amis très chers en un peu plus d’un mois, mais comme toute considération sur semblable sujet est aussi superflue qu’inutile, je laisse les morts à leur repos pour en revenir à cette triste affaire qu’est la vie, qui ne m’offre à vrai dire rien de très agréable ni en perspective, ni en rétrospective. » Le ton calme et éloigné de tout « cinéma » hypocrite est impressionnant : cette mort semble le libérer de la rage qu’il manifestait souvent à l’égard de sa mère, mais la blessure reste un handicap constant, à l’état de blessure mal cicatrisée, ou de cicatrice douloureuse.
2-2-1-3 Dans The DT, fuite et réponses
Arnold-Byron répondra avec douceur : « Je suis né comme cela, mère! », ou plus exactement encore, « j’ai été fait, produit, porté, mis au monde ainsi, ma mère ! »
Au moment où, de 11 à 14 ans après, il écrit et songe à partir risquer sa vie, Byron n’a pas pardonné ni oublié. Bertha est décrite crûment, sans hypocrisie ni l’adoucissement d’un sfumato.
« J’aurais tout supporté si ma mère ne m’avait pas repoussé loin d’elle. L’ourse20 donne à ses nourrissons par ses caresses une sorte de forme ; ma mère a désespéré de la mienne. »
Notons le verbe « repousser » qui est à l’actif...
« Dam » désigne l’animal femelle, remarque Michel Charlot, qui rappelle que Swift l’emploie en parlant des famines et des femmes presque à l’état d’animal à cette époque : c’est une expression d’une grande violence. Pour les Anglais, c’est vraiment la femme qui met bas et non la mère. Cette mère d’Arnold est donc moins qu’un animal - ou est-ce la nature de l’homme d’être un animal qui, pour avoir gagné sur certains plans, a perdu beaucoup des qualités de l’animal? : elle n’a même plus l’instinct maternel.
L’allusion aux caresses de l’ourse qui « in-forme » son ourson, qui modèle ses petits, est exactement le rappel que le nourrisson a besoin de relations, comme nous l’avons vu : c’est la relation qui lui donne corps, le fait d’être touché qui le modèle, le fait d’être parlé qui lui donne ce schéma corporel.
Il a fortement conscience que les autres sont meilleurs avec lui que ne l’est sa mère : « Tel que je suis, je pouvais être craint, admiré, respecté, aimé de tous excepté de ceux dont je voulais être aimé. »21
Le silence de l’Inconnu qui ne dit mot sur l’attitude maternelle montre que celle-ci lui appartient peut-être déjà ; il ne cherche pas à consoler Arnold, ni à le leurrer...
Arnold se sent mis à part de son sang et voué ainsi à la mort immédiate : « Maudit soit ce sang qui coule si vite, car maintenant une double malédiction sera ma récompense à la maison. Quelle maison? Je n'ai pas de maison, pas de famille pas d’espèce Autrement fait que les autres créatures et condamné à ne partager ni leurs plaisirs ni leurs jeux. Faut il donc que mon sang coule comme le leur! Oh! si chaque goutte qui tombe à terre y faisait naître un serpent pour les blesser de son dard comme elles m'ont blessé. Ah!! si le démon à qui elles me comparent voulait secourir son image ! »
Il ne songera pas à revenir voir sa mère, ni sa famille, une fois transformé.
2-2-2 Vivre à fond
Second type de réponse : Byron tenta de vivre à fond. il brûla sa vie par tous les bouts : passions dans la vie vécue, rêvée, et écrite : à 35 ans, ses cheveux étaient gris et il avait l’impression d’avoir 70 ans.
2-2-3 Refuser de mourir : le goût pour l’enfance
Troisième type de réponse : c’est l’espoir de se refaire, la nostalgie de son enfance allant de pair avec son goût de la beauté. Espoir déçu, reconnu lui aussi comme vain, ainsi qu’il le précise dans une lettre de Ravenne 1821 : « Un des plus mortels sentiments de ma vie, c’est de sentir que je n’étais plus un enfant... »
Mais ainsi que le notait Barbey d’Aurevilly : « Mais quand il écrivait cela, comme il se trompait! Il n’avait jamais cessé de l’être et il le fut toujours. » « Eh bien! Byron, dans son génie, est un enfant de cette beauté-là. (...) l’enfance avec sa grâce et ses mille choses divines, et aussi avec ses enfantillages, puisqu’elle est l’enfance, se mêle à la grandeur de Byron, - de Byron, le plus grand des poètes de notre âge, et dont un des enfantillages, par exemple, et parmi tant d’autres, fut de vouloir être un dandy... » 22
2-2-4 La revanche sur la laideur : Byron devient beau.
Il ne s’agit pas que de vivre tel quel, ni d’imaginer en vain : à force de volonté, il change : à 17 ans, il mesurait 1m 70 pour 90 kilos, et grâce à deux ans de régime strict, il ne pèse plus, à 19 ans, que 77 kilos pour 1m 75 environ, et sa beauté se révèle.
Il cultive sa beauté d’ailleurs, autant que son image : il dort la tête couverte de papillotes. Surpris par un ami : « Ils frisent naturellement la nuit, concéda Byron, mais ne vends pas la mèche, s’il te plaît, car je suis aussi fier de mes boucles qu’une fille de seize ans. »23
2-2-5 son amitié pour les boiteux et les difformes:
Elle éclate souvent.
Quelques exemples :
Byron écrivit en 1809 dans Les Bardes de l’Angleterre : « Nulle Muse ne daigne encourager de son sourire les paralytiques inspirations de lord Carlisle »24. Cette métaphore est commentée ainsi page 142 à la note 66 : « Quelqu’un ayant dit un jour à lord Byron qu’on croyait que dans ce passage il avait voulu faire allusion à l’infirmité de lord Carlisle, il s’écria : « Je l’ignorais complètement; l’eussé-je su, je me serais bien gardé d’en parler. Il ne m’appartient pas d’attaquer dans les autres des infirmités naturelles. »
Dans Souvenirs d’Horace, Byron écrit : « Le vieux Tyrtée, chef boiteux, mais poète sublime »25, et une note 34 précise pour montrer que Byron se fait discret pour éviter de laisser croire à une discrimination positive due à une certaine fraternité : « Lord Byron avait d’abord écrit : « Boiteux comme moi, mais meilleur poète. »26
Des personnages l’émeuvent.
Walter Scott, qui était boiteux, évoque, d’une façon assez attendrissante, les sources réelles du nain difforme et boiteux qui est le héros de son roman, Le Nain Noir27, paru en 1816. « Ce n’est point d’ailleurs une supposition extraordinaire, dit Walter Scott, que celle d’un être vivant dans la solitude, poursuivi par la conscience de sa difformité et se croyant l’objet des railleries de tout le monde. Ce personnage a existé. Le nom de ce pauvre infortuné était David Ritchie, natif de Tweed-Dale. Il était fils d’un laboureur, et devait être né avec son infirmité, quoiqu’il l’attribuât à de mauvaises habitudes prises dans l’enfance. Il était fabricant de brosses à Edimbourg, et avait voyagé dans plusieurs villes, se livrant à son industrie; mais il avait été chassé de partout à cause de la répugnance universelle qu’excitait sa difformité. » Or ce nain, qui est redouté comme s’il était méchant, fait le bonheur des autres.
Byron écrit à un ami : « J’ai lu Le Nain Noir avec le plus grand plaisir, dit lord Byron, et je comprends parfaitement maintenant pourquoi ma tante et ma sœur sont si intimement convaincues que j’en suis l’auteur. Si vous me connaissiez aussi bien qu’elles me connaissent, vous seriez peut-être tombé dans la même méprise »
Il y a de fortes chances, puisque Byron ne parle pas de sa mère, que sa tante et sa sœur ait cru qu’il livrait là ses propres sentiments de peine devant le rejet dont sont victimes ceux qui ont une disgrâce physique..
Il est certain que Byron, qui était si acerbe sur un plan intellectuel, ne faisait pas porter les critiques sur les infirmités « involontaires ».
Que ce soient des frères dans le réel ou dans la fiction, Timour Leng, mais aussi Tyrtée, Marlowe, T.Moore, lord Carlisle, et Walter Scott et son Nain noir, Pickersgill et son Arnaud, Lewis et son Hardyknute, le buffle ou le dromadaire, Byron a une attention particulière, presque attendrie, pour ses frères dans le malheur. Il s’en ouvre volontiers, sans faire allusion à son cas, le plus souvent.
Il est frappant et assez émouvant de voir que les êtres disgraciés qu’il apprécie ne cherchent à se venger sur personne de leur malheur, mais à le surmonter par le haut ou à s’en punir.
2-2-6 Ecrire pour dire sa colère.
2-2-6-1 Ecrire pour dire sa colère, en général.
L’écriture est une réponse de sublimation à bien des types de souffrances. 28
2-2-6-2 Ecrire, chez Byron, contre la Nature, autre mère, contre Dieu, autre géniteur, et contre sa mère qui l’a enfanté ainsi
La théologie la plus couramment admise à l’époque le révolte lorsqu’il fuit dans les bois, après avoir été moqué par sa mère, « I could () curse the deformity that I now began to consider as a signal mark of the injustice of the Providence. » (propos rapportés par Lady Blessington)
Pichot29 rapporte une lettre de Lady Byron à Crabb Robinson, de Brighton, le 5 mars 1855,30 dans laquelle, à propos du Difforme transformé, elle explique que Byron croyait, sur un plan religieux, à la prédestination et aux doctrines du plus sombre calvinisme : « C’est à cette fatale opinion des rapports de la créature avec le Créateur que j’ai toujours attribué le malheur de sa vie.() Je cherchais en vain à détourner longtemps sa pensée de cette « idée fixe » dont sa conformation physique était, selon lui, une des marques fatales. « Le pire de tout c’est que je crois » disait lord Byron. Moi et tout ce qui était lié à lui nous fûmes brisés contre l’écueil de la prédestination ; il prétendait que je n’avais été envoyée sur cette terre que pour lui montrer le bonheur dont il lui était interdit de jouir. Après cette explication, vous comprendrez mieux maintenant pourquoi c’est un sujet trop pénible pour moi de discuter la Métamorphose du contrefait. »
Le plus grave est que les théories ou les sentiments qui lient, de façon assez matérialiste en réalité, le Bien au Beau, sont souvent prises pour de l’idéalisme, et que ce faux platonisme donne en plus une connotation mauvaise à ce qui est laid, donc préjugé mauvais. La beauté devient alors un piège mortel pour l’âme. Ces idées ne sont pas loin de celles qui prédomineront dans la fin de notre pièce, comme nous le verrons …
Ce faux platonisme, Byron en percevait toutes les conséquences : « I have read, that where personal deformity exists, it may be always traced in the face, however handsome the face may be. I am sure that what is meant by this is that the consciousness of it gives to the countenance an habitual expression of discontent, which I believe is the case; yet it is too bad ( added Byron with bitterness) that, because one had a defective foot, one cannot have a perfect face. » (propos rapportés par lady Blessington 80-1)
La méfiance de Byron, née de cette constatation de l’injustice et des roueries de Dieu l’entraîne à voir partout d’autres injustices.
La vie et l’œuvre de Byron, durant ses trente premières années, peut être vue comme toute une gamme des réactions au ras de la souffrances et de sublimations.
Mais il n’y eut jamais, avant The DT, aucune allusion personnelle ou pathétique à ces souffrances, dans aucune œuvre littéraire destinée à la publication, à une exception près que nous verrons plus loin, et qui d’ailleurs précède de peu et accompagne le début de l’écriture de la pièce.
Cette dernière pièce de théâtre est bien dans le droit fil de l’évolution des réponses à la souffrance : elle est à elle seule une réponse argumentée et écrite. puisqu’elle décrit longuement de façon très précise la souffrance de l’enfant, et qu’elle est la seule d’ailleurs à le faire dans l’œuvre voulu en tant que telle de Byron.
2-2-6-3 Ecrire au sujet de l’écriture chez Arnold :
Il n’y a rien au sujet de l’écriture dans la pièce.
Or, logiquement, et dans le droit fil de ce qui l’a précédée, Arnold aurait pu être conçu par Byron comme choisissant d’écrire.
Pourquoi cette rupture ?
Devons-nous voir l’écriture de cette pièce comme traitant précisément, et de manière détournée, de la sublimation la plus extrême à laquelle Byron soit parvenu, et de ses conclusions ? Devons-nous la voir comme une mise en acte verbalisée, résultant d’un choix verbalisé ?
2-3 Conclusions sur les trente premières années
Durant ses trente premières années, ce vécu l’a donc poussé à mener sa vie d’une certaine façon.
Dans sa vie quotidienne, il accorde de l’importance aux choix esthétiques et parle souvent de la Beauté dont il est enthousiaste. Ce vécu l’a également amené à une écriture de la même eau, dont l’esthétique est un des ressorts structurels importants.
Mais dans sa vie quotidienne également, il essaie de cacher sa boiterie, et, dans ses écrits littéraires, il n’aborde jamais ni le thème de son défaut physique, ni le thème de la relation avec sa mère, effleurant parfois tout au plus le thème des défauts physiques pour les plaindre.
Pourtant, en réalité, comme on le voit dans ses autres écrits et dans les témoignages, la solitude de Byron, sans mère, sans frères, sans Dieu, avec une sœur trop chère, sa solitude donc, son malheur, ses cris de désespoir, son envie de mourir viennent des insultes maternelles devant sa boiterie, insultes qui détruisent son schéma corporel et existentiel : il se vit comme difforme.
Certes il perd sa mère en 1811, mais le problème avec la mère est loin d’être résolu : il est enkysté, il est dormant. Il n’a plus autant l’occasion de se manifester à chaud, mais il est toujours là.
Ces deux aspects ( discrétion et souffrance, boiterie et relations avec sa mère ) sont indissociables, et ceci, de son propre aveu.
Jusqu’alors il avait donc l’habitude de n’aborder ces thèmes bifaces, que dans des discussions avec ses amis ou dans ses courriers et journaux intimes, mais il s’en était tu en littérature.
Soudain, ces thèmes bifaces et tabous sont longuement développés dans The DT : c’est la première « œuvre » littéraire ( et ce fut, peut-être par le hasard de la mort, la seule ) qui fit beaucoup plus que mentionner son problème le plus personnel, et a rappelé en condensé toutes les réactions que nous avons développées ci-dessus et qu’il a vécues pendant approximativement les 30 premières années de sa vie.
La mise par écrit littéraire de ces réactions dont Byron n’avait jamais fait encore état témoigne chez Byron d’une importante évolution.
C’est bien le même objet, la Beauté et l’Amour, dont le revers, soudain dévoilé, évoque boiterie et toutes les douleurs dont elle fut l’occasion...
Les sources les plus profondes de la thématique de la pièce se trouvent donc dans la biographie de Byron : sa boiterie, la réaction de sa mère, la réaction théologique de Barbey... comme nous venons de les expliquer.
C’est bien le même objet, mais, dans The DT, tout soudain, les opinions sur ces thèmes, des opinions de trente ans, sont pour la première fois explicitées « en littérature », et elles le sont pour être, tout aussitôt et à la grande surprise du lecteur habitué à Byron, balayées par des considérations bien différentes et que nous allons aborder maintenant.
Pour ce faire, il nous faut descendre plus vers l’aval, « après » le problème global sous-jacent généré par la boiterie congénitale et la cruauté maternelle qui suivit sa naissance : il faut se pencher de plus près sur les années qui précèdent immédiatement la composition de la pièce (ou l’environnent).
En effet, les sources immédiates, comme les eaux de pluie, accidentelles, ont aussi leur importance...
3 De 1818 à fin 1823 : l’environnement immédiat de l’avant-composition : la collection des eaux supérieures
Une étude des circonstances de la pièce permet de préciser le contexte immédiat de sa rédaction et certaines de ses particularités. Peut-être même de comprendre qu’elle ait été publiée inachevée.
3-1 Evénements subis ou agis
A y regarder de près, les 3 dernières années de sa vie sont marquées aussi par des expulsions, des déménagements, des morts, des événements historiques, politiques... Nous allons rendre compte de certains que nous avons sélectionnés en raison de leurs liens directs ou indirects avec The DT, et que nous donnons ici dans leur ordre chronologique, comme un faisceau convergent et se resserrant vers ce que nous avons de la pièce de théâtre : sa publication à l’état de fragments inachevés, et la rédaction, inachevée elle aussi, d’un complément resté à l’état de brouillon.
- L’amour :
Vers 1820, il vit auprès de sa maîtresse Teresa Guiccioli et de son mari. ( mode de vie accepté italien et aristocrate... mais ?). Ils reçoivent beaucoup d’amis, lisent beaucoup ensemble. Byron pour la première fois semble heureux et presque fidèle. Il écrit pour elle parfois.
- L’écriture :
Il écrit beaucoup, et en particulier plus de théâtre que d’habitude. Peut-être est-ce pour cela qu’il lui vient plutôt l’idée d’écrire sous une forme de drame que sous forme de poème.
Comment conçoit-il alors les publications pour le théâtre ?
1° exemple : t.III page 43 à propos de Marino Faliero (préface en 1820 ) : « Je n’ai aucun projet pour le théâtre. () Le lecteur dédaigneux, le critique railleur, les traits amers d’une revue sont des calamités éparses et éloignées ; mais les trépignements avec lesquels un auditoire éclairé ou ignorant accueille une production qui, bonne ou mauvaise, a été pour l’écrivain un long travail mental, voilà un supplice palpable et immédiat augmenté encore par le doute où l’on est de la compétence de ses juges, et par la certitude de l’imprudence que l’on a commise en les acceptant pour tels. Si j’étais capable d’écrire une tragédie que l’on jugeât digne d’être représentée, le succès me causerait peu de plaisir et une chute beaucoup de peine. » Byron exprime simplement les réactions très humaines et sans prétention, qui donnent consciemment à ses pièces de théâtre la possibilité de demeurer à l’état de « représentations mentales » non jouées physiquement..
2° exemple : les publications des pièces de théâtre sont pour lui plus importantes que de les faire jouer : Pise, le 4 mars 21, à Thomas Moore qui pensait que le Werner de Byron était jouable : « S’agissant de publication, j’ai déjà expliqué que je ne fonde pas sur ces œuvres d’exorbitants espoirs de gloire ou de profit ; mais je souhaite les voir publiées parce qu’elles sont écrites - sentiment que partagent tous les écrivailleurs. » Ceci peut expliquer que le DT ait été publié tel quel sans souci d’une représentation réelle.
3° exemple : Le Ciel et la Terre: Ravenne octobre 1821. En envoyant un premier état à M.Murray, le mois suivant, Byron écrivit : « Comme il est plus étendu, plus lyrique et plus grec que je ne l’avais d’abord projeté, je ne l’ai pas séparé en actes, mais je donne à ce que je vous envoie le nom de « première partie », car il y a une suspension de l’action qui peut s’arrêter là si l’on veut ou avoir une suite, comme c’est mon projet. Je désire que la première partie soit publiée avant que la seconde partie ne soit écrite, parce que si elle ne réussit pas, il faudra mieux s’arrêter que de se lancer dans des expériences malheureuses. » Le Ciel et la terre a été finalement complété et publié entier. Mais cela ne pourrait-il, de façon identique, expliquer que The DT soit lui aussi partiel ?
- Côté religieux, il explique sa position Pise, le 4 mars 21, à Thomas Moore : « En ce qui concerne la religion, ne pourrai-je jamais vous persuader que je ne partage pas personnellement les opinions des personnages de ce drame, ( Werner) qui paraît avoir effrayé tout le monde ? Ces idées-là ne sont rien pourtant à côté des vers du Faust de Goethe ( qui sont dix fois plus hardis), et n’ont pas un brin d’audace de plus que celles du Satan de Milton. Il peut m’arriver de m’exalter quand j’imagine un personnage : comme tous les hommes d’imagination, je fais naturellement corps avec le personnage tout le temps que je le dessine, mais cesse de le faire dès l’instant où la plume quitte le papier.
Je ne suis pas un ennemi de la religion au contraire. A preuve que je fais donner à ma fille une éducation rigoureusement catholique dans un couvent de Romagne ; car, s’il faut de la religion, je tiens qu’on n’en saurait trop avoir. Moi-même, j’incline beaucoup en faveur des doctrines catholiques : mais si je décide d’écrire un drame, je suis obligé de mettre dans la bouche de mes personnages les discours que je les crois susceptibles de tenir. »
Byron connaissait très bien la Bible et les disputes religieuses. Ses réflexions théologiques sont très pertinentes. La notion de catholicisme ici est intéressante car précise : Byron croyait plus que Dieu devait être juste, et moins que Dieu prédestinait l’Homme, plus au salut par les œuvres et moins à la Foi qui sauve. En somme, une relation plus d’égal à égal avec Dieu. Dans The DT, la réflexion d’Arnold sur la Nature est une réflexion théologique déguisée qui s’est déjà dite d’ailleurs dans Le Ciel et la Terre et dans Caïn, deux tragédies bibliques, entre autres, de 1821 toutes les deux : Byron se livrait alors à une réflexion approfondie sur les grands thèmes humains. On a pu appeler cela aussi du théâtre intellectuel.
Byron croyait en Dieu, mais avait beaucoup de reproches à lui faire comme nous l’avons vu, et du coup, il se permettait de n’être pas à l’abri de reproches lui-même, en comptant sur le pardon que lui valaient sa sincérité, ses souffrances, et sa générosité !
- Côté politique
En janvier 182231, sa belle-mère mourut lui laissant la moitié de son immense fortune, conformément au contrat de mariage ( alors qu’il avait divorcé !). Cela lui permit de payer ses dettes, de soutenir une revue libérale, mais aussi de faire venir en Italie et d’héberger un journaliste libéral, Leigh Hunt, qui était poursuivi par le gouvernement d’alors pour ses idées. Il fut plusieurs fois obligé de déménager à cause des activités politiques libérales des Guiccioli et des siennes, et connut Ravenne, Pise, puis Gênes. Les œuvres littéraires aussi s’en ressentent. Il écrit deux tragédies politiques qui se passent en Italie ( Marino Faliero, 1820, Les deux Foscari, 1821 ; des poèmes sur Napoléon ; et deux satires sur la Grande-Bretagne : Les Bas Bleus et La Vision du Jugement.
- Son inspiration est soumise aussi à des événements dont certains ne nous sont connus que par de petites excroissances et dont nous ne pouvons bien mesurer le retentissement :
Il écrit une traduction de Morgante Maggiore ( une chanson de geste épique, fantasmagorique et comique, du XV°, mais qui imite le haut-Moyen-Age32 ). Peut-être est-ce pour cela que The DT se passe dans la même atmosphère de conte...
D’autre part, son ami Matthew Gregory Lewis lui-même venait de se mettre à traduire Faust en 1816, et en 1821 ils venaient dans son cercle d’amis d’en recevoir des illustrations. Lorsque, en janvier 1822, il commence The DT, il l’appelle lui-même « a Faustish kind of drama »
Il le lit à Shelley, mais celui-ci critique vivement en disant qu’il copie le Faust de Goethe, et que deux de ses vers se trouvent déjà chez Southey, un auteur qu’il n’aime pas. Byron jette au feu ce qu’il a déjà écrit ! ( soit qu’il ait fait très attention à la critique de Shelley, soit qu’il ait été furieux de voir qu’il avait copié inconsciemment deux vers...)
La mort ne l’épargne pas : en avril 1822, mourut Allegra la fille qu’il avait eue de Clare Clairmont, et aussi en juin 1822 Shelley. Il est possible que ces morts aient donné une tonalité plus noire à ses réflexions ordinaires
De John Murray, le 26 mai 1822, il apprend que Goethe a comparé Manfred à Faust, et que Don Juan lui plaît. Ces appréciations de Goethe ont dû l’émouvoir, lui dont il admirait le Faust.
Il recommence à travailler à son DT. En avait-il gardé copie ou sa mémoire, comme certains le disent, était-elle excellente ?
Toujours est-il que dès le 14 novembre 1822, il expédie un texte à Mary Shelley :
« Je vous envoie le texte définitif de la première partie -- du drame -- car je crois aussi bien de le diviser -- quoiqu’il ait été conçu de manière à ce que ses différentes sections n’aient pas la même longueur. »
Byron, depuis la mort de Shelley envoyait en effet à Mary les brouillons de ses poèmes pour qu’elle les recopiât au propre. Cela rendait service à tous les deux car Byron détestait recopier un poème une fois qu’il l’avait écrit ; Mary trouvait également une occupation et le moyen de compléter son revenu à une époque où elle en avait besoin. Le fait qu’il l’ait recommencé montre bien qu’il y tenait...Pour lui ce n’est pas qu’une copie du Faust de Goethe. Il a bien sûr supprimé les deux vers jumeaux de ceux de Southey.
On sait qu’il a continué quelques scènes en janvier 1823.
- La Grèce
Présente depuis toujours chez Byron prend une place de plus en plus importante. Depuis son voyage, il s’habille parfois dans le costume de ce pays. Barbey d’Aurevilly dit qu’il s’était fait faire un casque d’or, de forme homérique, et qu’il le portait parfois. Il est connu pour ses sentiments philhellènes et pour souhaiter ardemment que la Grèce se libère. Dès 1813 par exemple, Le Giaour33 contenait un très fort appel à la Grèce à se libérer et un hymne aux combattants : « celui qui périra dans la lutte () transmettra à ses fils une espérance et une gloire qu’ils scelleront de leur vie plutôt que de s’en rendre indignes () et après une série de défaites, le triomphe est infaillible. () les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir! » il regrette que les Grecs aient accepté d’être des esclaves d’un vil esclave et ne conservent que leur ruse et leur esprit commercial.
Dans L’Age de Bronze34, publié en 1823, il évoque les nouvelles forces du monde et dit que la Grèce a enfin commencé à revivre et à se libérer par elle-même.
Il revient souvent à la Grèce et se fait connaître comme un philhellène convaincu.
Si bien que, chose inouïe, début mars 1823, Byron est élu membre du comité libéral philhellène. Il lui apporta beaucoup d’argent ( 14 000 livres sterling) et se donna corps et âme à cette cause.
- La boiterie
Ce problème psychologique est loin d’être résolu.
Il s’applique à lui-même, encore et toujours, un sobriquet réducteur dans une lettre :« Writing of his friend Henry Fox, Lord Holland’s son, Byron attributed his affinity, in part, to « some resemblance in the less fortunate part of our destinies -- I mean to avoid mistakes, his lameness. But there is this difference, that he appears a halting angel, who has tripped against a star ; whilst I am Le Diable boiteux, - a soubriquet, which I marvel that, amongst their various nominis umbrae, the Orthodox have not hit upon » ( 2 avril 1823, BLJ x 136). Henry Fox n’était qu’un des boiteux que Byron aimait... Thomas Moore son ami l’était aussi.
De même, le 8 mai 1823, il commence le Chant XVII de Don Juan. Sa thématique en est unique, tant par le ton de confidence dont elle est imprégnée, que par le thème traité qui jusqu’ici n’avait jamais été abordé dans une de ses oeuvres littéraires. C’est l’exception que nous évoquions35.
Il ouvre directement, et sans lien avec le chant XVI, comme en urgence, les quatre premières strophes de ce chant de Don Juan qui en sera le dernier – hasard dû à la mort ? ou apogée après laquelle il n’y avait plus que le silence à faire ?
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1 The world is full of orphans : firstly those Who are so in the strict sense of the phrase; But many a lonely tree the loftier grows Than others crowded in the Forest’s maze - The next are such as are not doomed to lose Their tender parents, in their budding days, But, merely, thier parental tenderness, Which leaves them orphans of the heart not less.
2 The next are « only Children », as they are styled, Who grow up Children only, since the old saw Pronounces that an « only »’s a spoilt child - But not to go too far, I hold it law, That where their education, harsh or mild, Transgresses the just bounds of love or awe, The sufferers - be’t in heart or intellect - Whate’er the cause, are orphans in effect.
3 But to return unto the stricter rule - As far as words make rules – our common noyion Of orphans paints at once a parish school, A half-starved babe, a wreck upon Life’s ocean, A human ( what the Otalian nickname) « Mule! » A theme for Pity or some worse emotion; Yet, if examined, it might be admitted The wealthiest orphans are to be more pitied.
4 Too soon they are parents to themselves : for what Are Tutors, Guardians, and so forth, compared With Nature’s genial Genitors? so that A child of Chancery, that Star-Chamber ward, (I’ll take the likeness I can’t first come at), Is like - a duckling by Dame Partlett reared, And frights - especially if’tis a daughter, The old Hen - by running headlong to the water.
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136 Le monde est plein d’orphelins : ceux, d’abord Qui le sont au sens strict du terme ; Mais plus d’un arbre solitaire, croît d’autant plus haut Que d’autre, serrés dans le dédale de la forêt. Viennent ensuite ceux qui n’ont pas à subir la perte De tendres parents, en leurs vertes années, Mais, tout simplement, la tendresse parentale, Qui ne fait pas moins d’eux des orphelins du cœur
2 Puis viennent les « enfants uniques », comme on les nomme, Qui restent en vieillissant uniquement enfants, car un dicton Assure que tout enfant unique est un enfant gâté. Mais sans chercher trop loin, je tiens pour une loi Que si l’éducation, sévère ou indulgente, Transgresse les limites de l‘amour ou de l’effroi, Les victimes, qu’elles souffrent du cœur ou de l’intellect, Quelle que soit la cause, sont orphelins de fait.
3 Mais pour en revenir à la règle la plus ferme – Pour autant que des mots créent des règles,- notre idée banale De l’orphelin suggère tout de suite une pauvre école, Un petit enfant affamé, une épave sur l’océan de la vie, Une humaine, ( ainsi que les Italiens disent ), « Mule ! », Matière à pitié ou quelque émotion pire encore ; Pourtant, si l’on y réfléchit, on doit admettre Que les orphelins riches sont le plus à plaindre.
4 Ils sont bien trop tôt leurs propres parents, car que valent Tuteurs, Gardiens et autres, en comparaison De gentils géniteurs naturels ? Si bien qu’un enfant De la Chancellerie, ce pupille de Haute Cour, ( J’arrive à l’image impossible à placer au départ ) Est comme … un petit canard par Dame Poule élevé Qui affole – surtout quand c’est d’une fille qu’il s’agit– La vieille Poule, en courant à l’eau tête la première se jeter.
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L’accent personnel est unique ici derrière les « lois » générales : Byron redit son quadruple malheur : orphelin de père, (I, 1-4), orphelin de cœur ( I, 4-8), enfant unique 37( II, 1-8), orphelin riche ( III et IV). Les éléments analysés, conscientisés, sont, pour la première fois, écrits pour soi et pour les autres. C’est un tournant auquel la mort enlèvera toute perspective lisible pour nous.
- La convergence des actions à faire l’emporte sur l’œuvre à écrire.
Il continue à écrire mais les préoccupations grecques prennent plus de place : il fait référence, le 21 mai 23, à deux parties du DT : « an odd sort of drama - but I doubt if I shall go on with it. » et l’envoie tel quel, n’espérant plus le finir, à Kinnaird..
On n’a plus d’autre allusion au fait que Byron écrit cette pièce. Pourquoi se posait-il la question de sa voir s’il allait le continuer ou non ? Peut-être parce qu’il avait trop à faire.
Ce qui est clair c’est qu’il a bien organisé la publication de L’Ile, sa dernière œuvre complète, qui a été publiée en juin 23 par John Hunt, le frère de Leigh Hunt, le journaliste libéral qu’il avait précisément accueilli chez lui après son héritage, comme nous l’avons vu.
De même, le 30 juin, il prévient Hunt qu’il n’a pas le temps d’achever le chant XVII de Don Juan, vu les préparatifs et son départ, et lui