Jules Barbey d'Aurevilly - George Gordon Byron and Arnold : Recherches aux sources de la pièce 'The Deformed Transformed'







George Gordon Byron and Arnold : (2-01-2002)
Recherches aux sources de la pièce « The Deformed Transformed »



(30 08 20001 Résumé en 18 600 mots, 103 000 caractères espaces compris )






Bertha : « Out, hunchback ! »

Arnold : «  I was born so, mother! »

(Part 1, scene 1 , verse 1)





Introduction


1820 : Byron est beau et célèbre.

Il est aimé, et aime assez fidèlement pour la première fois.

Il est actif : sur un plan politique ( en Italie aux côtés des libéraux etc. )

Il est inspiré pour écrire . Il rédige beaucoup de théâtre en particulier... dont la pièce qui va nous occuper aujourd’hui .

Commencée à coup sûr en 22, ou peut-être dès 21 , celle-ci est publiée vers le 20 février 24 alors même qu’elle est inachevée... et ne comporte que 2 scènes dans la 1° partie , trois scènes dans la 2° partie qui semblent pouvoir être complètes, et un choeur de la 3° partie qui est plus qu’incomplète . Il annonçait, en avertissement, un complément éventuel.

Or Byron venait de partir combattre pour la Grèce 7 mois avant, le 23 juillet 1823.

Cette publication incomplète était donc volontaire de sa part .

Premier type de question : pourquoi cette pièce est-elle publiée alors qu’elle est inachevée ? Le but fixé était-il rempli ? A quelle suite avait pensé Byron ?

Mais le complément n’existera pas : il mourut en effet, de façon totalement imprévue, deux mois après la publication du DT, en avril 1824 ...

Deuxième type de question : Byron , qui partait pour combattre, envisageait-il une mort proche et y avait-il laissé une sorte de testament ? Etait-ce une des finalités du texte?

Cependant, par la suite, on a retrouvé cent vers, sous forme encore de brouillon .

Troisième type de questions : ce brouillon devait-il être complété et fut-il interrompu par la mort de Byron ? ou était-ce le reste d’un travail définitivement interrompu par Byron et pour quelles raisons alors ?



Chercher à répondre à ces questions, c’est essayer de comprendre pourquoi Byron l’a arrêtée , et donc, en amont, pourquoi il l’a écrite ...

Une recherche aux sources d’un écrit - c’est le titre de notre communication - implique une recherche tout autant sur les sources littéraires , que sur les raisons des choix de ces sources et de leur mode d’utilisation, sur les ressorts psychologiques qui réglaient alors la vie intime ou publique de l’auteur , tout comme ses choix thématiques ou littéraires... et ceci depuis l’enfance ...



1 Présentation de la pièce : résumé avant d’en faire des analyses plus fines




1 - 1 : Première Partie


1-1-1 Scène 1 dans une forêt , un jeune homme, Arnold, entre, suivi de sa mère, Bertha .


Berthe

Va-t-en, bossu.

Arnold

Je suis né comme cela, ma mère!

La mère va cruellement chasser son fils difforme qu’elle déteste, alors qu’elle aime les 6 autres fils bien constitués qu’elle a eus ensuite. Arnold désespéré, se considérant comme un être abandonné, presque à juste titre, et indigne de vivre, se prépare à se suicider en se jetant sur son couteau .

Un être apparaît, un inconnu, qui semble compatir et lui propose de changer de forme . Arnold subodore le traquenard diabolique classique . L’Inconnu s’en défend . Il n’y aura pas de pacte. Arnold accepte . L’Inconnu lui montre des ombres de héros dont les qualités pourraient lui convenir, mais Arnold n’est intéressé que par la plastique : il choisit de s’incarner en Achille, le plus beau. Il dit ne pas avoir besoin de recevoir de l’Inconnu la vaillance car, comme la plupart des êtres laids qui ont dû se battre dans la vie pour gagner l’estime des autres, il la possède déjà .

Cependant il a expérimenté que la vaillance seule ne suffit pas pour être aimé et, après un dernier rappel de la froideur haineuse de sa mère, Arnold saute le pas et rejette définitivement son ancienne forme . Mais l’Inconnu, lui, ironique sur le choix puéril et vain d’Arnold, choisit de prendre la forme rebutée d’Arnold .

Ce n’est que le début des actes symboliques qui vont faire ressortir la vanité ridicule et punissable des êtres humains qui courent seuls à leur perte ...alors que l’Inconnu lui a un sens aigu des valeurs et y fait souvent référence .

Arnold, devant son ancienne forme qui reprend vie , a des hauts le coeur de répulsion et veut le chasser, puis se résigne à accepter sa compagnie . L’Inconnu, sous la forme d’Arnold maintenant, prend pour nom César . Arnold veut partir vers des aventures glorieuses. César lui adjoint de magnifiques chevaux et deux pages qu’Arnold baptise des noms de Memnon et Huon.


1-1-2 Scène II dans un camp sous les murs de Rome, en 1527.


Arnold se trouve du côté de Charles de Bourbon, allié des protestants , dont, les bandes assaillent Rome et la papauté. L’assaut décisif est pour le lendemain. Arnold n’est pas immortel, il a été blessé , mais César et lui se sont rendus célèbres et indispensables par leur bravoure.

César, sceptique, caustique, méprise les hommes qui ne sont que de vaines marionnettes, des fourmis qui ne se mettent à croire en Dieu que dans la panique ou par intérêt. Il emploie constamment des paroles à double sens dont personne ne comprend la portée sur le moment , à part le spectateur avisé et confiant dans ses dons de clairvoyance et de prophétie ...

Ainsi annonce-t-il à mots voilés à Bourbon sa mort prochaine et même le nom de son vainqueur sans être cru ni même compris de ses auditeurs .


1- 2 Deuxième Partie


1-2-1 Scène 1 :sous les murs de Rome , au moment de l’assaut


Les soldats chantent pour se donner du courage . Au premier assaut, Bourbon est blessé mortellement par une arquebuse . Il demande à Arnold de cacher sa mort et de continuer le combat. Arnold pénètre dans Rome.


1-2- 2 Scène II dans Rome


On voit fuir de tous côtés les cardinaux . Arnold tue les partisans du Pape, a un duel contre celui qui a tué Bourbon et n’est autre que Benvenuto Cellini. César suit Arnold, l’admire et s’amuse de ces hommes qui fauchent gratis pour lui ...


1-2-3 Scène III de l’intérieur de l’Eglise Saint Pierre


Les bandes de Bourbon pillent les trésors catholiques : César se réjouit, et des choix mauvais des papistes et des violences protestantes ...

Une femme poursuivie entre dans l’Eglise . C’est Olympia Colonna, d’une famille romaine connue . Trois soldats se la disputent . Elle tue un soldat en lui fracassant le crâne avec un crucifix d’or .

Arnold arrive, se scandalise de leur attitude, en tue un , et pense qu’Olympia lui en sera reconnaissant . Elle se suicide au contraire en se jetant du haut d’un autel.

Supplié par Arnold, César la ressuscite - ou n’est-ce qu’un semblant de vie ? - avec de l’eau bénite...et ils vont la transporter au palais Colonna où Arnold a déjà planté sa bannière .


1- 3 Troisième partie, très fragmentaire


La 3° partie commence dans un château des Apennins : des villageois chantent un choeur .

C’est le printemps , la guerre est finie , c’est le temps de la chasse au sanglier , et surtout de l’amour : la fiancée et son amant sont rentrés au manoir . César ironise sur les guerriers dont l’armure se rouille , qui s’ennuient dans leur château et passent leur temps à boire ...

Ici se termine la partie publiée par les soins de Byron .


On voit ensuite, sur cent vers, l’Inconnu chanter gaiement et ironiser sur la vie joyeuse que mènent les poussières humaines sur leurs tombes, puis Arnold arrive , sombre , qui se plaint de ne pas être aimé d’Olympia , même pas par reconnaissance : il a pourtant sauvé son père et ses biens . L’Inconnu lui fait prendre conscience qu’il voudrait n’être aimé ni pour sa santé , sa richesse, sa jeunesse, sa puissance , son rang, sa beauté, mais être aimé et désiré pour lui-même ... Arnold est devenu en quelque sorte jaloux de lui-même ...

C’est tout ce qu’on a de la 3° partie qui fut retrouvée à l’état de brouillon et publiée seulement en 1901 .


1-4 plan de la communication


Pour répondre aux questions que pose cete pièce et son histoire curieuse, nous commencerons par une exploration des trente premières années de la vie de Byron en les mettant en relation avec ce qu’il en exprime dans la pièce .

Puis nous relèverons les "accidents » des trois dernières années de sa vie, qui précèdent immédiatement la publication de ce drame .

Nous nous intéresserons aussi aux sources mentionnées en avertissement par Byron lui-même : type de précision assez inhabituelle, mais dont la connaissance est précieuse pour comprendre la genèse de l’oeuvre dans sa totalité .

Nous verrons aussi que dans la partie publiée par Byron , des thématiques sont tout à fait nouvelles ou contredisent vivement des opinions et des modes de vie du Byron antérieur.

Or Byron, au delà, avait préparé une suite dont la direction et la nature était encore une fois très imprévue par rapport au début de la pièce publiée …

Pourquoi n’a-t-il pas achevé sa pièce ? pourquoi l’a-t-il publiée inachevée ? pourquoi cette pièce est-elle si particulière dans son contenu ? de quand date le Brouillon  non publié par lui? pourquoi semble-t-il s’y renier ? pourquoi ne l’a-t-il pas publié ?

La réponse à ces questions reste du domaine de l’hypothèse corroborée par un faisceau d’indices exrtrêmement suggestifs. .



2 Les 30 premières années :


Tout le monde connaît le défaut physique de Byron, qui a gâché ses relations avec sa mère, selon son témoignage et celui de ses contemporains .

Ce qui nous intéresse ici, et qui va dicter notre méthode de travail , c’est de définir et de rapprocher 1) les réactions psychologiques habituelles dans ce genre de situation,

2) celles de Byron,

  1. celles du héros du DT qui est pour ainsi dire un porte parole de George Byron .



Devant l’être laid , l’autre réagit souvent de façon violente et insultante, à cause de l'effroi et de la haine qu’il en ressent . Ces réactions traduisent le refus de son insuffisance , ou la crainte instinctive , instinctuelle , de sa propre déchéance 1 . L’être laid peut réagir passivement, se sentir laid , poussé au suicide , à la fuite …


Byron évoque souvent les tortures inutiles et successives que sa mère lui imposa tout au long de sa jeunesse pour soigner son pied-bot et en faire un «  deformed transformed » . Mais ces tortures n’étaient rien à côté des insultes de la mère : « According to Moore2, Byron in his Memoirs « described () when his mother , in on of her fits of passion, called him «  a lame brat » ( Life , I 25-6) »

Quand on reprend la pièce en regardant la violence des paroles de Bertha contre son enfant, on peut faire des rapprochements avec ce que vécut apparemment Byron :

Berthe : Va-t-en, bossu.()Va-t-en, incube! cauchemar! seul avorton entre sept frères!() Oui, plût au ciel (que tu n’eusses pas vu le jour ) ! mais puisque tu l’as vu, - va-t-en, - va, et fais de ton mieux. Tes épaules peuvent porter leur fardeau, elles sont plus hautes si elles ne sont pas aussi larges que celles des autres.() Oui, je t’ai nourri, parce que tu étais mon premier né, et que j’ignorais si j’enfanterais un second fils qui ne te ressemblerait pas, caprice monstrueux de la nature ! Mais va-t-en, et ramasse du bois.() Oui, tu as fait comme le hérisson qui vient pendant la nuit téter la mère du jeune taureau dont la laitière trouve le lendemain les mamelles taries et malades. N’appelle pas mes autres enfants tes frères, ne m’appelle pas ta mère, car, si je t’ai enfanté, j’ai été trompée comme les poules, qui, couvant des œufs changés, font éclore des serpents. Va, vilain enfant, va. (Berthe sort).


La personne laide se sent coupable et pardonne aux parents et aux autres : c’est le remords esthétique.

Byron insulté ressentait « the feeling of horror and humiliation that came over him » ; il se perçoit globalement laid : en juillet 1816, dans The Dream, Byron se décrit ainsi :

And both were young, and one was beautiful:

And both were young- yet not alike in youth .

Byron parfois se culpabilise presque . Il l’appelle régulièrement « ma mauvaise jambe » et la déteste (il se réjouit presque quand il se fait mal à cette jambe !).

« My poor mother, and after her my schoolfellows, by their taunts, led me to consider lameless as the greatest misfortune , and I have never been able to conquer this feeling. It requires great natural goodness of disposition , as well as reflection, to conquer the corroding bitterness that deformity engenders in the mind , and which , while preying on itself, sours on towards all the world. » (Propos rapportés par lady Blessington 80-1)


De même Arnold , qui rapporte cette haine observée chez sa mère qu’il appelle, tout comme Byron, « sa pauvre mère », ressent impuissance, désespérance, révolte, fatalisme, mais il ne l’accuse pas plus. Il comprend même qu’il a des frères beaux (sept!) et que c’est humain de sa part à elle de les préférer. Le remords esthétique l’affecte lui, en plein, et il souffre de sa souffrance à elle. Le verbe « désespérer » est un verbe qui pardonne en même temps : la mère souffre elle aussi, mais n’a pas la force. La forme horrible d’Arnold est l’excuse même de la révolte et de la faiblesse maternelles.

Il a fortement conscience que c’est la blessure narcissique qu’il a faite à la mère qui est la cause de la sienne : « Tel que je suis, je pouvais être craint, admiré, respecté, aimé de tous excepté de ceux dont je voulais être aimé. » Blessure du narcissisme de la mère, retournée en blessure du narcissisme de l’enfant. L’enfant ne demande que l’égalité avec ses frères, et fait appel au « lait » maternel. C’est uniquement sa laideur qui fait qu’il est rejeté.

Arnold souffre, il ne se révolte pas, il obéit à une loi qu’il ne conteste pas. Il est banni. Ce n’est pas lui qui fuit, et il garde d’ailleurs un espoir qu’il sait presque chimérique, mais nécessaire à sa survie.

O ma mère!   elle est partie, et je dois lui obéir!   Ah! je le ferais bien volontiers et ne me plaindrais pas si je pouvais espérer seulement un mot de douceur pour le prix de ma peine! Que faire? (Arnold se met à couper du bois ; mais il se blesse à la main) Voilà mon ouvrage terminé! () Ah! sans doute un mot tendre de celle qui m’engendra me réconcilierait avec mon hideux aspect. () Je ne veux plus regarder ce que j'en ai vu et j’ose à peine y penser

Hideuse créature que je suis! les ondes elles-mêmes semblaient me railler en me montrant mon image affreuse semblable à un démon placé dans une source pour faire peur aux troupeaux altérés


Chez l’enfant, le remords esthétique peut aller jusqu’à l’envie de disparaître pour obéir ou plaire aux parents . Cette souffrance est irrémissible et elle envahit tout l’être .

Byron ainsi exprime un fréquent désir de mourir :

Malte, retour de son premier voyage : 22 mai 1811, Byron écrit en faisant un bilan de sa vie à 23 ans et se désigne par une synecdoque qui le réduit à son pied infirme : « Le pied-bot est dans un état d'infériorité physique qui croit tous les ans et qui rendra forcément ses vieux jours invivables et grincheux . Et puis, dans une autre existence, j'espère bien avoir DEUX jambes, sinon QUATRE, à titre de compensation . » 3

En septembre 1811, il écrit : Dans une autre vie, « j'espère, que j'aurai une meilleure paire de jambes4 que celle qui me porte depuis 22 ans, sinon , je serai tristement lâché dans la cohue pour entrer au paradis - et nos carcasses qui doivent ressusciter valent-elles la peine d’être redressées ?" 5

De même chez Arnold , qui sent le projet du parent assassin et voudrait mourir : « Plût au ciel qu’ayant été en effet un avorton, je n’eusse jamais vu le jour! ()Elles portent leur fardeau, mais mon cœur! Soutiendra-t-il celui dont vous l’accablez, ô ma mère! je vous aime, ou du moins je vous aimais. Vous seule dans la nature, vous pouvez aimer un être tel que moi ! Vous m’avez nourri, - ne me tuez pas.

« J’aurais tout supporté si ma mère ne m’avait pas repoussé loin d’elle. L’ourse6 donne à ses nourrissons par ses caresses une sorte de forme ; ma mère a désespéré de la mienne. » Le désespoir de la mère fait désespérer l’enfant r

Mais ici, la mère l’a rejeté : les parents n’arrivent pas à dominer la déception, et ce rejet s’étend aussi au futur : prospective nulle. L’enfant donc va espérer changer de forme, et si cela est impossible, une seule solution, la mort réelle ou symbolique. Ah! changer de forme! Ne plus (en) souffrir...

« Autrement fait que les autres créatures et condamné à ne partager ni leurs plaisirs ni leurs jeux. »

«Je ne veux plus regarder ce que j'en ai vu et j’ose à peine y penser

«  continuerai-je à vivre, vrai fardeau pour la terre et pour moi même faisant la honte de ceux qui m'ont mis au jour ? Puisque ce sang coule avec tant d'abondance d’une égratignure, j'essaierai de lui ouvrir une plus large issue pour le faire échapper jusqu'à la dernière goutte de mes veines avec tous mes maux. Avec lui je rendrai à jamais à la terre ce corps odieux composé de ses atomes ; je le réunirai à ses éléments pour prendre la forme de n’importe quel reptile, pourvu que ce ne soit pas la mienne et pour servir de pâture à un monde de nouveaux vermisseaux! Ce fer   voyons s'il tranchera cette vile existence comme il a séparé la branche encore verte du chêne (Arnold place son couteau dans la terre, la pointe en l’air) Le voilà placé, je puis me précipiter sur sa pointe ! Mais encore un dernier regard à ce beau jour qui ne voit rien de difforme comme moi et à ce soleil bienfaisant qui m'a en vain réchauffé de ses rayons. Les oiseaux! comme ils chantent gaiement! Qu’ils chantent! je ne veux pas être plaint ; que leurs accords les plus joyeux soient le chant de mort d'Arnold, les feuilles tombées son monument, le murmure de la source voisine sa seule élégie! que ce fer me perce à cette heure   Je me précipite sur lui. »

La réaction du suicide est une de celles qui est possible lorsque l’enfant sent que regrettent son existence ceux qui devraient au contraire le plus s’en réjouir et le faire vivre.


Autre réactions adoucie , la fuite :

Byron de même . Voici l’exemple d’une lettre du jeune Byron ( il a 17 ans ): il mentionne les insultes de sa mère et sa réaction fréquente .

« 30 nov. 1805

Mrs Byron et moi-même avons définitivement rompu ; victime de ses offenses, j’ai cherché refuge auprès de simples inconnus , c’est trop tard que je vois mon erreur car comment pouvait-on espérer que des gens parfaitement étrangers aient un coeur , quand une mère n’en avait point ? () Avant de continuer , je dois dire un mot ou deux sur Mrs Byron ; vous avez laissé entrevoir sa venue probable à Trinity ; dès l’instant où j’apprends qu’elle est ici , je quitte Cambridge, même au prix d’un renvoi temporaire ou définitif ; j’ai passé avec elle de longues semaines de tourment, et je n’ai pas oublié non plus les qualificatifs insultants dont ma soeur , mon père, ma famille et moi-même avons été abreuvés . »

«  I often think, said Byron, that I inherit my violence and bad temper from my poor mother... I cannot cooly view anything that excites my feelings; and once the lurking devil in me is roused, I lose all command of myself.... My poor mother was generally in a rage every day, and used to render me sometimes frantic ; particularly when , in her passion, she reproached me with my personal deformity , I have left her presence to rush into solitude, where, unseen, I could vent the rage and the mortification I endured , and curse the deformity7 » ( Blessington, 80-1)

Arnold lui est une pure victime et sa mèrele chasse .


Au-delà de ces simples ré-actions réponses instinctives et imitatives , des réactions plus abouties et réfléchies se dessinent: à travers le langage


Chez l’enfant : la verbalisation affective violente et incohérente d’abord puis plus calme et ordonnée, éventuellement même l’écriture avec toute la gamme possible : reproduction, critique argumentée, sublimation...

Chez Byron, accusations et raisonnement violents alternent avec une attitude d’indifférence active : Lettre du 23 nov. 1805 : « J’ai l’intention de loger chez Mme Massingberd. Ma mère et moi nous sommes querellés , ce que j’endure avec une patience de philosophe , on s’habitue à tout.» 8

Répondant à sa sœur qui lui annonce une naissance , au même moment que la mort de sa mère, Byron écrit avec calme et ironie  en 1811 : «  Je perds mes parents et tu ajoutes au nombre des tiens ; lequel des deux vaut le mieux , Dieu seul le sait » Loin de tout « cinéma » hypocrite, cette mort semble le libérer de la rage qu’il manifestait souvent à l’égard de sa mère, mais la blessure reste un handicap constant .

Arnold-Byron répondra avec la même ironie douce : « Je suis né comme cela, mère! », ou plus exactement encore j’ai été fait , produit, porté , mis au monde ainsi , ma mère !

Au moment où, de 11 à 14 ans après , il écrit et songe à partir risquer sa vie, Byron n’a pas pardonné ni oublié . Bertha est décrite crûment, sans hypocrisie ni l’adoucissement d’un sfumato. « J’aurais tout supporté si ma mère ne m’avait pas repoussé loin d’elle. L’ourse9 donne à ses nourrissons par ses caresses une sorte de forme ; ma mère a désespéré de la mienne. » Notons le verbe « repousser » qui est à l’actif ... « Dam » désigne l’animal femelle ( remarque de Michel Charlot : cf. Swift pour mettre fin à la famine violence verbale dans cette expression. ) C’est difficile à rendre , mais pour les anglais c’est vraiment la femme qui met bas et non la mère . Cette mère d’Arnold est donc moins qu’un animal - ou est-ce la nature de l’homme d’être un animal qui, pour avoir gagné sur certains plans, a perdu beaucoup des qualités de l’animal? - : elle n’a même plus l’instinct maternel .

Il a fortement conscience que les autres sont meilleurs avec lui que ne l’est sa mère : « Tel que je suis, je pouvais être craint, admiré, respecté, aimé de tous excepté de ceux dont je voulais être aimé. »10

Le silence de l’Inconnu qui ne dit mot sur l’attitude maternelle montre que celle-ci lui appartient peut-être déjà ; il ne cherche pas à consoler Arnold , ni à le leurrer ...

Arnold a d’ailleurs tourné la page sur la mère et sur sa famille, pour ainsi dire malgré lui : « Maudit soit ce sang qui coule si vite, car maintenant une double malédiction sera ma récompense à la maison.   Quelle maison? Je n'ai pas de maison, pas de famille   pas d’espèce   Autrement fait que les autres créatures et condamné à ne partager ni leurs plaisirs ni leurs jeux. Faut il donc que mon sang coule comme le leur! Oh! si chaque goutte qui tombe à terre y faisait naître un serpent pour les blesser de son dard comme elles m'ont blessé. Ah!! si le démon à qui elles me comparent voulait secourir son image ! Si je partage sa laideur pourquoi pas son pouvoir? Serait-ce parce que je n'ai pas son endurcissement ? »

Il ne songera pas à revenir la voir une fois transformé .


Les réactions suivantes ne se retrouvent pas dans la pièce où Arnold a la chance d’être transformé magiquement, issue dans le rêve et dans le spéculatif en réalité . . Le Byron prisonnier de la réalité a continué à progresser dans sa façon de faire face à son problème .

De même que celui qui se sent laid pourra vouloir profiter ce qu’il a la chance d’avoir…, de même Byron brûla sa vie par tous les bouts, et s’efforça de devenir beau par tous les moyens, à force de volonté : à dix-sept ans, il mesurait 1 m70 et pesait quand même 90 kilos !, mais à 19 ans, il ne pèse plus que 77 kilos, grandira encore d’un pouce, et sa beauté se révèle. Il dort la tête couverte de papillotes . Surpris par un ami : « Ils frisent naturellement la nuit, concéda Byron, mais ne vends pas la mèche, s’il te plaît, car je suis aussi fier de mes boucles qu’une fille de seize ans. »11

Il est attendri par les autres boiteux ou difformes et leur donne volontiers son amitié :

Il semble être méchant au sujet de lord Carlisle , boiteux comme lui , en écrivant : « Nulle Muse ne daigne encourager de son sourire les paralytiques inspirations de lord Carlisle » ( 1809 Les bardes de l’Angleterre, p.122 Tome I), mais en réalité il ignorait ce hadicap : on trouve page 142 la note 66 : « Quelqu’un ayant dit un jour à lord Byron qu’on croyait que dans ce passage il avait voulu faire allusion à l’infirmité de lord Carlisle, il s’écria : «  Je l’ignorais complètement; l’eussé-je su, je me serais bien gardé d’en parler. Il ne m’appartient pas d’attaquer dans les autres des infirmités naturelles. »

Des personnages l’émeuvent : « J’ai lu Le Nain Noir avec le plus grand plaisir , dit lord Byron, et je comprends parfaitement maintenant pourquoi ma tante et ma soeur sont si intimement convaincues que j’en suis l’auteur . Si vous me connaissiez aussi bien qu’elles me connaissent, vous seriez peut-être tombé dans la même méprise » . Byron. Le Nain Noir a paru en 1816 .

Ce livre de Walter Scott devait parler de façon assez attendrissante de ce nain . « Ce n’est point d’ailleurs une supposition extraordinaire , dit Walter Scott, que celle d’un être vivant dans la solitude , poursuivi par la conscience de sa difformité et se croyant l’objet des railleries de tout le monde . Ce personnage a existé . Le nom de ce pauvre infortuné était David Ritchie , natif de Tweed-Dale . Il était fils d’un laboureur , et devait être né avec son infirmité , quoiqu’il l’attribuât à de mauvaises habitudes prises dans l’enfance . Il était fabricant de brosses à Edimbourg , et avait voyagé dans plusieurs villes , se livrant à son industrie; mais il avait été chassé de partout à cause de la répugnance universelle qu’excitait sa difformité.  »

Il y a de fortes chances puisque Byron ne parle pas de sa mère , que sa tante et sa soeur ait cru qu’il livrait là ses propres sentiments de peine devant le rejet dont sont victimes ceux qui ont une disgrâce physique ..

Il est certain que Byron , qui était si acerbe sur un plan intellectuel , ne faisait pas porter les critiques sur les infirmités « involontaires » .

Que ce soient des frères dans le réel ou dans la fiction, Timour Leng, mais aussi Tyrtée, Marlowe, T.Moore, lord Carlisle, et Walter Scott et son Nain noir, Pickersgill et son Arnaud, Lewis et son Hardyknute, le buffle ou le dromadaire, Byron a une attention particulière, presque attendrie, pour ses frères dans le malheur .

Il est frappant de voir que ni lui ni ces personnages qu’il aime ne cherchent à se venger sur personne de leur malheur, mais à le surmonter par le haut ou à s’en punir.


Son amertume se dirige aussi , avec la maturité , contre la Nature , autre mère, et contre Dieu , autre géniteur.

Il dénonce le faux platonisme : « I have read, that where personal deformity exists, it may be always traced in the face , however handsome the face may be. I am sure that what is meant by this is that the consciousness of it gives to the countenance an habitual expression of discontent , which I believe is the case; yet it is too bad ( added Byron with bitterness) that , because one had a defective foot, one cannot have a perfect face. » (propos rapportés par lady Blessington 80-1)

La théologie couramment admise le révolte lorsqu’il fuit dans les bois, après avoir été moqué par sa mère , « I could () curse the deformity that I now began to consider as a signal mark of the injustice of the Providence. » (propos rapportés par Lady Blessington)

Pichot12 rapporte une lettre de Lady Byron à Crabb Robinson, de Brighton, le 5 mars 1855,13 dans laquelle, à propos du Difforme transformé,  elle explique que Byron croyait, sur un plan religieux, à la prédestination et aux doctrines du plus sombre calvinisme : « C’est à cette fatale opinion des rapports de la créature avec le Créateur que j’ai toujours attribué le malheur de sa vie.() Je cherchais en vain à détourner longtemps sa pensée de cette «  idée fixe » dont sa conformation physique était, selon lui, une des marques fatales. «  Le pire de tout c’est que je crois »  disait lord Byron. Moi et tout ce qui était lié à lui nous fûmes brisés contre l’écueil de la prédestination ; il prétendait que je n’avais été envoyée sur cette terre que pour lui montrer le bonheur dont il lui était interdit de jouir. Après cette explication, vous comprendrez mieux maintenant pourquoi c’est un sujet trop pénible pour moi de discuter la Métamorphose du contrefait. »

Le plus grave est ce faux platonisme, en réalité un matérialisme, qui lie le Bien au Beau, et donne en plus une connotation mauvaise à ce qui est laid ...


Enfin, dernière réaction, celle d’écrire pour s’exprimer : l’écriture est une réponse de sublimation à bien des types de souffrances. 14.

Bien entendu cette pièce est à elle seule une réponse argumentée et écrite : une sublimation qui est encore au ras de la souffrance ... dans ce qu’elle a d’écrit . Puisqu’elle décrit longuement de façon très précise la souffrance de l’enfant, et qu’elle est la seule d’ailleurs à le faire dans l’oeuvre voulu en tant que tel de Byron .



Conclusions sur les trente premières années et transition .



Ce vécu l’a donc poussé à mener sa vie d’une certaine façon

Dans sa vie quotidienne , il accorde de l’importance aux choix esthétiques et parle souvent de la Beauté dont il est enthousiaste.

Ce vécu l’a également amené à une écriture de la même eau, dont l’esthétique est un des ressorts structurels importants .

Mais dans sa vie quotidienne également il essaie de cacher sa boiterie, et dans ses écrits littéraires, il n’aborde ni le thème des défauts physiques , ni le thème de la relation avec la mère .

Pourtant , en réalité, la solitude de Byron, sans mère, sans frères, sans Dieu, avec une soeur trop chère , sa solitude donc , son malheur, ses cris de désespoir, son envie de mourir viennent de la haine maternelle et de la boiterie qui le rend difforme , et ceci de façon indissociable, et de son propre aveu .


Jusqu’alors il avait l’habitude de n’aborder ce thème biface ( boiterie et relations avec la mère), que dans des discussions avec ses amis , ou dans ses courriers et journaux intimes, mais il s’en était tu en littérature.

Soudain, ce thème biface tabou est longuement développé dans The DT : c’est la première  oeuvre » littéraire ( et ce fut la seule ) qui fit beaucoup plus que mentionner son problème le plus personnel et le plus original, et a rappelé en condensé toutes les réactions que nous avons développées ci-dessus et qu’il a vécues pendant les 30 premières années de sa vie approximativement .

La mise par écrit littéraire de ces réactions dont Byron n’avait jamais fait encore état témoigne chez Byron d’une importante évolution .

C’est bien le même objet, la Beauté et l’Amour, dont le revers, soudain dévoilé, évoque boiterie et les relations douloureuses...

Les sources les plus profondes de la thématique de la pièce se trouvent donc dans la biographie de Byron : sa boiterie, la réaction de sa mère, la réaction théologique de Barbey ...comme nous venons de les expliquer .

C’est bien le même objet, mais, dans The DT , tout soudain, les opinions sur ces thèmes, des opinions de trente ans, sont pour la première explicitées «  en littérature », et elles le sont pour être, tout aussitôt et à la grande surprise du lecteur habitué à Byron, balayées par des considérations bien différentes et que nous allons aborder maintenant.

Pour ce faire , il nous faut aller plus vers l’aval, au delà du problème global sous-jacent généré par la boiterie et la cruauté maternelle depuis sa naissance : il faut se pencher de plus près sur les années qui précèdent immédiatement la composition de la pièce ou qui l’environnent .



3 De 1818 à juillet 1823 : l’environnement immédiat de l’avant-composition


Certes il a perdu sa mère en 1811 , mais le problème avec la mère loin d’être résolu : il est enkysté, il est dormant. Il n’a plus autant l’occasion de se manifester à chaud , mais il est toujours là .

Une étude des circonstances immédiates de la pièce permet de préciser le contexte de sa rédaction et certaines de ses particularités . Peut-être même de comprendre qu’elle ait été publiée inachevée.


3-1 Evénements subis ou agis


A y regarder de près, les 3 dernières années de sa vie sont marquées aussi par des expulsions, des déménagements, des morts, des événements historiques , politiques ... dont certains que nous avons sélectionnés en raison de leurs liens directs ou indirects avec The DT , et que nous donnons ici dans leur ordre chronologique, comme un faisceau convergent et se resserrant vers la pièce, sa publication à l’état de fragment inachevé, et la rédaction inachevée elle aussi d’un complément resté à l’état de brouillon .


- Côté amour : il vit auprès de sa maîtresse Teresa Guiccioli et de son mari. ( mode de vie accepté italien et aristocrate ... mais ?) . Ils reçoivent beaucoup d’amis, lisent beaucoup ensemble . Byron pour la première fois semble heureux et presque fidèle . Il écrit pour elle parfois .

Côté écriture : il écrit beaucoup, et en particulier plus de théâtre que d’habitude . Peut-être est-ce pour cela qu’il lui vient plutôt l’idée d’écrire sous une forme de drame que sous forme de poème.

Comment conçoit-il alors les publications pour le théâtre ? Il n’écrit pas pour les faire représenter , par peur des réactions brutales du public, dit-iil très simplement  : « un supplice palpable et immédiat augmenté encore par le doute où l’on est de la compétence de ses juges , et par la certitude de l’imprudence que l’on a commise en les acceptant pour tels . »15

Il peut n’en publier qu’un fragment pour des raisons très … simplistes ! en octobre 1821, envoyant un premier état de Le Ciel et la Terre à M.Murray, Byron écrivit : «  Comme il est plus étendu , plus lyrique et plus grec que je ne l’avais d’abord projeté, je ne l’ai pas séparé en actes, mais je donne à ce que je vous envoie le nom de « première partie » , car il y a une suspension de l’action qui peut s’arrêter là si l’on veut ou avoir une suite, comme c’est mon projet. Je désire que la première partie soit publiée avant que la seconde partie ne soit écrite, parce que si elle ne réussit pas, il faudra mieux s’arrêter que de se lancer dans des expériences malheureuses . » Cela pourrait-il aussi expliquer que The DT soit lui aussi partiel ? Mais notons que Le Ciel et la terre a été finalement complété et publié entier .

Côté religieux, il explique sa position (Pise, le 4 mars 21), à Thomas Moore et on voit que le mythe de Faust commence à fermenter : « En ce qui concerne la religion, ne pourrai-je jamais vous persuader que je ne partage pas personnellement les opinions des personnages de ce drame , ( Werner) qui paraît avoir effrayé tout le monde ? Ces idées-là ne sont rien pourtant à côté des vers du Faust de Goethe ( qui sont dix fois plus hardies) et n’ont pas un brin d’audace de plus que elles du Satan de Milton. Il peut m’arriver de m’exalter quand j’imagine un personnage : comme tous les hommes d’imagination, je fais naturellement corps avec le personnage tout le temps que je le dessine , mais cesse de le faire dès l’instant où la plume quitte le papier.

Je ne suis pas un ennemi de la religion au contraire . A preuve que je fais donner à ma fille une éducation rigoureusement catholique dans un couvent de Romagne ; car , s’il faut de la religion, je tiens qu’on n’en saurait trop avoir. Moi-même , j’incline beaucoup en faveur des doctrines catholiques : mais si je décide d’écrire un drame , je suis obligé de mettre dans la bouche de mes personnages les discours que je les crois susceptibles de tenir . »

Byron connaissait très bien la Bible et les disputes religieuses . Ses réflexions théologiques sont très pertinentes . La notion de catholicisme ici est intéressante car précise : Byron croyait plus que Dieu devait être juste, et moins que Dieu prédestinait l’Homme , plus au salut par les oeuvres et moins à la Foi qui sauve . En somme , une relation plus d’égal à égal avec Dieu. Dans The DT , la réflexion d’Arnold sur la Nature est une réflexion théologique déguisée qui s’est déjà dite d’ailleurs dans Le Ciel et la Terre et dans Caïn , deux tragédies bibliques, entre autres, de 1821 tous les deux : Byron se livrait à une réflexion approfondie sur les grands thèmes humains.

Byron croyait en Dieu, mais avait beaucoup de reproches à lui faire comme nous l’avons vu , et du coup , il se permettait de n’être pas à l’abri de reproches lui-même , en comptant sur le pardon que lui valait sa sincérité, ses souffrances , et sa générosité !

- Côté politique

En janvier 182216, il met à plusieurs reprises ses idées libérales en action, et les traduit aussi dans des tragédies politiques qui se passent en Italie ( Marino Faliero , 1820, Les deux Foscari, 1821) , des satires sur l’Angleterre et des poèmes .

- Son inspiration est soumise aussi à des événements dont certains ne nous sont connus que par de petites excroissances et dont nous ne pouvons bien mesurer le retentissement :

Il écrit une traduction de Morgante Maggiore ( une chanson de geste épique et comique un peu du haut-Moyen-Age17 ) . Peut-être est-ce pour cela que The DT se passe dans la même atmosphère de conte ...

Il commence The DT en jan 1822 et il l’appelle lui-même «  a Faustish kind of drama »

Il le lit à Shelley , mais celui-ci critique vivement en disant qu’il copie Faust de Goethe, et qu’il y a deux vers semblables chez un auteur qu’il n’aime pas . ( Southey ) : Byron jette au feu ce qu’il a déjà écrit ! ( soit qu’il ait accordé une très grande importance à la critique de Shelley, soit qu’il ait été furieux de voir qu’il avait copié inconsciemment deux vers ...)

La mort ne l’épargne pas : en avril 22, mourut Allegra la fille qu’il avait eue de Clare Clairmont, et aussi en juin 22 Shelley . Il est possible que ces morts aient donné une tonalité plus noire à ses réflexions ordinaires

De John Murray , le 26 mai 22, il apprend que Goethe a comparé Manfred à Faust, et que Don Juan lui plaît . Ces appréciations de Goethe ont dû l’émouvoir, lui dont il admirait le Faust .

Il recommence sans doute à écrire le DT car le 14 octobre ? novembre? 22 il annonce à Mary Shelley : « Je vous envoie le texte définitif de la première partie -- du drame -- car je crois aussi bien de le diviser -- quoiqu’il ait été conçu de manière à ce que ses différentes sections n’aient pas la même longueur . »

Byron, depuis la mort de Shelley envoyait en effet à Mary les brouillons de ses poèmes pour qu’elle les recopiât au propre. Cela rendait service à tous les deux car Byron détestait recopier un poème une fois qu’il l’avait écrit ; Mary trouvait également une occupation et le moyen de compléter son revenu à une époque où elle en avait besoin. Le drame ici mentionné est The DT. Le fait qu’il l’ait recommencé montre bien qu’il y tenait ...Pour lui ce n’est pas une copie de Faust . En janvier 23, on sait qu’il a continué quelques scènes.

La Grèce, toujours présente depuis toujours chez Byron prend une place de plus en plus importante. Depuis son voyage, il s’habille parfois dans le costume de ce pays . Il est connu pour souhaiter ardemment que la Grèce se libère . Dès 1813 par exemple, Le Giaour18 contenait un très fort appel à la Grèce à se libérer et un hymne aux combattants . Dans L’âge de Bronze19, publié en 1823, il évoque les nouvelles forces du monde et dit que la Grèce a enfin commencé à revivre et à se libérer par elle-même. .

Si bien que , chose inouïe, début mars 23 , Byron est élu membre du comité libéral philhellène. Il lui apporta beaucoup d’argent ( 14 000 livres sterling) et se donna corps et âme à cette cause.

- La boiterie et le problème psychologique qu’elle entraîne est loin d’être résolu, au contraire : il s’applique à lui-même , encore et toujours , un sobriquet réducteur dans une lettre :« Writing of his friend Henry Fox, Lord Holland’s son , Byron attributed his affinity , in part, to « some resemblance in the less fortunate part of our destinies -- I mean to avoid mistakes , his lameness. But there is this difference, that he appears a halting angel , who has tripped against a star ; whilst I am Le Diable boiteux , - a soubriquet, which I marvel that, amongst their various nominis umbrae , the Orthodox have not hit upon » ( 2 avril 1823 , BLJ x 136) . Henry Fox n’était qu’un des boiteux que Byron aimait ... Thomas Moore son ami l’était aussi.

Il écrit La Fiancée d’Abydos : ( petit poème écrit pour s’appliquer à quelque chose en dehors de la réalité et écrit à son éditeur20 : « c’est l’ouvrage d’une semaine, et je l’ai griffonné stans pede in uno , le seul pied que j’aie de solide ; et je promets de ne plus jamais vous déranger , à moins d’un poème de quarante chants avec un voyage entre chaque . »

Chose qu’il n’avait encore jamais faite dans ses œuvres destinées à la publication , le 8 mai 1823, il commence le Chant XVII de Don Juan avec une thématique inédite chez lui et unique par le ton de confidence dont elle est imprégnée :


The world is full of orphans : firstly those

Who are so in the strict sense of the phrase;

But many a lonely tree the loftier grows

Than others crowded in the Forest’s maze -

The next are such as are not doomed to lose

Their tender parents , in their budding days,

But, merely, thier parental tenderness ,

Which leaves them orphans of the heart not less.21

2

The next are « only Children » , as they are styled,

Who grow up Children only, since the old saw


Pronounces that an « only »’s a spoilt child -

But not to go too far, I hold it law,

That where their education, harsh or mild,

Transgresses the just bounds of love or awe,

The sufferers - be’t in heart or intellect -

Whate’er the cause , are orphans in effect.

3

But to return unto the stricter rule -

As far as words make rules - our common noyion

Of orphans paints at once a parish scool,

A half-starved babe, a wreck upon Life’s ocean,

A human ( what the Otalian nickname) « Mule! »

A theme for Pity or some worse emotion;

Yet, if examined , it might be admitted

The wealthiest orphans are to be more pitied .

4

Too soon they are parents to themselves : for what

Are Tutors, Guardians, and so forth, compared

With Nature’s genial Genitors? so that

A child of Chancery, that Star-Chamber ward,

(I’ll take the likeness I can’t first come at) ,

Is like - a duckling by Dame Partlett reared,

And frights - especially if’tis a daughter,

The old Hen - by running headlong to the water.


5-6 ( ) What was a paradox becomes a truth or

A something like it - as bear witness Luther!


L’orphelin de père, (I 1-4), de tendresse ( II 4-8), l’enfant unique ( II 1-8), plus l’orphelin riche ( III,IV) : Byron hurle quatre fois son malheur d’être orphelin. 22

Il continue à écrire mais les préoccupations grecques prennent plus de place : il fait référence à deux parties du DT : « an odd sort of drama - but I doubt if I shall go on with it. »  lettre du 21 mai 23, et l’envoie à Kinnaird . .

On n’a plus d’autre allusion au fait que Byron écrit cette pièce . Pourquoi se posait-il la question de sa voir s’il allait le continuer ou non ? Peut-être parce qu’il avait trop à faire .

Ce qui est clair c’est qu’il a bien organisé la publication de L’Ile, sa dernière œuvre complète, qui a été publiée en juin 23 par John Hunt, le frère de Leigh Hunt, le journaliste libéral qu’il avait précisément accueilli chez lui après son héritage, comme nous l’avons vu .

De même , le 30 juin, il prévient Hunt qu’il n’a pas le temps d’achever le chant XVII de Don Juan , vu les préparatifs et son départ, et lui demande d’imprimer le chant XV et XVI ensemble. Byron ne finira jamais le chant XVII , qui s’arrête à la strophe 15 comprise . Le Chant XVII sera retrouvé après sa mort, et ne sera publié qu’en 1903 ...

Quand Byron a-t-il confié à Hunt pour la publication le texte du DT ? Sans doute également, comme pour L’Ile et le chant XVI et XVII de Don Juan, avant de s’embarquer pour la Grèce . En effet ; il s’embarque le 23 juillet 23 , et L’Ile est publiée en juin 23 , et les chants XVI et XVII en ? ? ? ? ? ?, et Murray dit dans ses comptes avoir versé quelque chose à Byron pour The DT .

Le DT sera publié lui, dès le 20 février 1824 .

Il est publié inachevé, comme nous l’avons dit .

Mais contrairement à des oeuvres qui sont laissées et présentées comme des fragments, d’une manière très réalisto-romantique ..., et n’ont pas d’avertissements qui annonceraient une suite ou des compléments, The DT, lui , comporte un avertissement de la main de Byron qui contient plusieurs éléments intéressants : « Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé Les Trois frères, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G.Lewis son Wild Demon; et en partie sur le Faust de l’illustre Goethe . On ne publie aujourd’hui que les deux premières parties de ce drame , et le choeur d’ouverture de la 3° partie . Peut-être donnera-t-on plus tard le reste.» ...

Le drame ne fait que 24 pages et il est donc très incomplet . On y trouve cinq choeurs qui ont une place importante, comme chez eux, et que Byron avait achevés. Comme parfois il incluait dans ses oeuvres des morceaux déjà prêts mais isolés , c’était peut-être le cas .

Les dialogues avec l’Inconnu, et surtout à la fin, sont particulièrement riches en annonces du futur : c’est sans doute pour donner envie de lire la suite, et surtout pour donner un maximum d’éléments afin que la pièce ait un sens assez riche pour n’être pas qu’une fantasmagorie ou un cri indiscret contre sa mère, mais puisse être coupée là et se suffire à elle-même , aux yeux d’un lecteur indulgent et habitué aux originalités de Byron .



Conclusion et perspectives  :


Pendant ces trois années, Byron pratique l’amour, la politique libérale en Italie, vis à vis de la Grande-Bretagne, la Grèce, l’écriture du fantastique , la réflexion théologique , la dépression latente ....

Cette chronologie plus fine nous apporte un certain nombre de réponses sur la Genèse du DT, mais celles-ci engendrent 3 types de questions :


- Il est assez impressionnant de voir l’honnêteté de Byron qui cite trois sources : ou il veut rendre hommage, ou il a peur d’être accusé de plagiat , ou il n’a pas peur de la comparaison et se sent assez original et assez riche pour susciter la comparaison , ou il veut cacher autre chose... Il est donc indispensable d’étudier ces sources et leur emploiouleur contre-emploi .

- D’autres questions naissent encore ( dont vous devinez que si je vous en fais part , c’est qu’elles auront des réponses au moins partielles et qu’elles ne sont pas sans intérêt malgré leur aspect curieux qui pourrait me desservir auprès de vous, sérieuses gens ) :

Byron savait qu’il se lançait dans une guerre dangereuse et cruelle : était-ce seulement pour l’amour de la Grèce ? était-ce par insouciance de sa vie , goût du risque, orgueil , défi romantique ? était-ce pour se prouver quelque chose, ou le prouver aux autres ? partait-il réellement en vainqueur ? ou a-t-il eu des pressentiments? Si oui , y a-t-il un aspect testament dans cette oeuvre ? cette question pour romantique et déraisonnable qu’elle semble , mérite d’être posée car Byron peut avoir été, malgré ses admirations pour le classique, romantique et déraisonnable ...Est-ce que c’est l’explication de cet inachèvement ? Si elle ne lui plaisait pas , il ne l’aurait pas publiée . Que s’est-il donc passé pour qu’il s’en détourne alors que son enfant n’était pas « léché » ? Nous avons mis en évidence la part tout à fait nouvelle de l’aspect autobiographique par rapport son vécu de toujours , de boiteux et d’orphelin. Il devrait logiquement s’y trouver aussi des allusions ou des rapports avec son vécu d’alors . Il est donc nécessaire, pour répondre à ce s questions , de tenter d’y discerner l’actualité de ce qu’il vit .

- Certes la pièce est publiée, mais Byron annonce qu’elle est incomplète. Dans l’esprit de Byron, il existait donc une suite.

Est-elle inachevée pour les simples raisons que nous avons vues ( tester le public par exemple avant de se donner un mal inutile ) ?

On sait qu’on a trouvé après une suite partielle de cent vers à l’état de Brouillon : a-t-elle donc été interrompue par sa mort ? Considérait-il comme suffisamment « achevé » ce qu’il avait publié ? Les cent vers sont-ils les traces de la suite prévue ? Ou Byron n’avait-il rien à ajouter et s’était-il détourné définitivement de cette pièce ? Ou Byron n’aimait-il pas ces cent vers?


Comme dans un roman policier , reprenons d’abord les indices que Byron donne pour en comprendre la portée .


3-2 Les sources littéraires



Nous avons noté que Byron déclarait s’être inspiré de trois livres.

Cherchons à discerner , au sein des sources qu’il cite, sa façon de choisir la part des emprunts:


3-2-1 Byron écrit qu’il est « tiré en partie du Faust du grand Goethe ».


- Dans le le Faust primitif (Urfaust) reste un personnage assez moyen-âgeux dans ses choix et ses envies: c’est un alchimiste, un magicien proche de l’utilitaire et conforme aux conceptions chrétiennes de ceux qui pactisent avec le Diable et sont condamnables sans beaucoup avoir à réfléchir ! Le Diable est un bon bougre qui cède aux instances de l’homme et veut lui faire plaisir tout en ne perdant pas au change . Le lecteur comprend assez bien le Diable et sympathise même avec lui ...( et ceci est une réaction très différente de celles du Moyen-Age ou de Marlowe ).

- Le « Fragment de Faust » montre un Faust qui a de plus nobles pensées que dans le Faust précédent , mais Méphistophélès réussit encore - quoique ce soit moins simpliste - à l’entraîner vers la sensualité et c’est pourquoi Faust demande la jeunesse pour pouvoir séduire Marguerite . Le Diable est plus retors et veut une proie.

- Dans son dernier Faust, première partie de la tragédie de 1808, sans doute celui que Byron a le mieux connu , Faust ressent une aspiration (streben), qui n’est pas mauvaise en soi, mais permise et même noble ... Méphistophélès arrivera-t-il à la détourner entièrement vers le plaisir, la satisfaction, c’est à dire vers le mal ? C’est le sujet de la discussion introductive entre Dieu et le diable …

Le diable est très méchant, caustique. Faust incarne l’homme romantique , avec ses grands élans et sa constante hésitation entre le désir immédiat et les nobles aspirations. Le lecteur est porté à l’absoudre...et à condamner le diable qui est trop « inhumain » . Finalement , Dieu et Marguerite sauvent Faust des griffes du diable ! !...


Qu’en a fait Byron?


L’influence de Faust sur Byron est d’autant plus forte que son ami Matthew Gregory Lewis lui-même venait de se mettre à traduire Faust en 1816 , et qu’en 1821 ils venaient dans son cercle d’amis de recevoir des illustrations de Faust.

On y retrouve la fantasmagorie, l’idée d’un personnage qui apparaît, caustique , ironique etc., la présence d’un héros insatisfait de son sort et qui effectue des choix...

Mais les différences sont beaucoup plus nombreuses que les ressemblances .

C’est sans doute la raison pour laquelle Byron n’hésite pas à aller au-devant des accusations de « plagiat » : il a, selon lui , fait oeuvre originale .


3-2-2 Deuxième source citée par Byron : « un roman intitulé Les Trois Frères »  « ... novel called The Three brothers, published many years ago »


Il ne donne pas l’auteur , mais ce roman est d’un certain Joshua Pickersgill junior, et fut publié en 1803, soit 18 ans auparavant.

Ce roman gothique de quatre tomes est complexe à souhait . Arnaud (ou Julian) est un fils voleur et illégitime qui veut se venger de son père, un roi puissant mais qu’il déteste et ne l’a pas reconnu . Mais il s’y est adjoint un problème : il était beau, spirituel, aimé des femmes et les aimant . Mais, il fut enlevé par des bandits, reçut une balle dans l’épaule, se disloqua l’épaule et l’épine dorsale lors d’une chute. Difforme, débile, il est rendu à sa mère à peine reconnaissable , une «  mass of deformity ». Perpétuellement raillé et victime d’un rejet universel, il devient cruel . Traité d’imposteur, exilé par crainte qu’il revendique le trône,il s’enfuit dans une grotte où il demande au diable une nouvelle forme . Satan lui montre les forme de nombreux héros. Arnaud choisit la forme de Démétrius Poliorcète : Arnaud se tue et renaît en un beau Julien . Mais Julien commet de nombreux forfaits ... Prenant conscience qu’il sera puni pour ces derniers forfaits, effrayé , il demande un second changement pour pouvoir « repartir à zéro ». Le diable y met une condition : la vie de première personne qu’il verra . C’est ainsi qu’il condamne Claudio, le frère qu’il venait de retrouver...

Dans cette pièce, comme dans le DT, Satan ne demandait rien en échange du changement de forme , trop sûr sans doute que l’homme se condamnerait lui-même par ses actes …. Et précisant que « man’s first hell will be knowledge of himself ».

Le reste n’a pas beaucoup de lien avec le drame de Byron : même époque approximative pour les deux ; référence à la France et à l’Italie dans les voyages .


Qu’en a fait Byron?

Arnold a presque le même prénom qu’Arnaud . Mais le point de départ est bien différent : Arnaud était né beau et aimé de sa mère , son père le rejette comme illégitime, et il deviendra laid par accident ; l’Arnold de Byron est né laid et il est rejeté par sa mère , son père est inexistant ; Arnaud et Arnold deviennent beaux magiquement . Arnold se lance dans la vaillance guerrière et commence à aimer  ; Arnaud dans des crimes dont il se repentira .

Peut-être Byron se reconnaissait-il dans cet Arnaud , si beau, bien né, spirituel, victime d’un rejet paternel et d’un enlèvement cruel, enlaidi, amer et endurci dans le mal , et atteint de remords . .

Dans ce roman de Pickersgill, le thème de faust est éclipsé par l’intérêt porté à la relation familiale et parentale . Apparaît aussi celui de la beauté/ laideur, et de leurs conséquences psychologiques et comportementales.


 

3-2-3 « M.Lewis : The Wood Daemon  »


Byron dit de Lewis qu’«  il avait emprunté son Démon des Bois » à Pickersgill ... 

Lewis, qui a traduit le Faust de Goethe en 1816, était le dramaturge et l’auteur d’opéras qui avait le plus de succès au tournant du siècle. Il annonce les mélodrames romantiques .

Mort accidentellement en 1818, Byron le mentionne assez souvent dans ses Pensées Détachées du 15 octobre 21 au 18 mai 22, précisément au moment où il commence The DT . Il le désigne par le nom « le sombre margrave » en citant un chant de Walter Scott .

Matthew Gregory Lewis (dit « le Moine » à cause de son roman le plus célèbre) avait écrit en 1806 une «  grand musical romance, in three acts », une sorte d’opéra , intitulé The Wood Daemon qui eut un immense succès . Composé avec des ballades et des chœurs, sur le plan formel, le DT et le Faust de Goethe lui ressemblent un peu par leur liberté éclectique ou plutôt composite, bien des romantiques ...

The Wood Daemon conte l’histoire d’ Hardyknute, Lord of Holstein né difforme, mais qui obtient du démon des bois Sangrida jeunesse, santé, sex-appeal et gloire militaire en échange du sacrifice annuel d’un jeune enfant. Au 9° anniversaire de ce pacte, Hardyknute rompt le pacte, et, paradoxalement, donne ainsi son âme au diable .


Ce que Byron a emprunté, c’est encore une fois le thème de la laideur , mais inversé ici : Hardyknute naît laid et va quêter la beauté. Toutefois la morale est sauve. Sa souffrance, puis sa beauté apparente due au diable , ne l’empêchent pas d’être un homme bon et finalement admirable : son refus de commettre encore un meurtre va le conduire précisément en enfer .

Le thème de la beauté et de la laideur sont encore une fois en première ligne pour expliquer les choix de vie et les jugements à porter sur les êtres.


3-2-4 Conclusions sur les sources mentionnées en avertissement


Byron en utilise l’aspect moyen-ageux traditionnel et superficiel , fantasmagorique, gothique , baroque, romantique échevelé , mélodramatique, qui peut porter à sourire surtout lorsque c’est résumé . Le DT n’est pas fidèle à l’unité de temps ici, ni de lieu : ce n’est pas une pièce classique, mais plutôt baroque, romantique, effectivement, à la manière de Goethe ou de Lewis.

Mais l’on voit bien ce que retient Byron de profond pour sa fable , son conte, qui lui aussi sera porteur de sens .

Lui va donner une importance beaucoup plus grande à des éléments qui s’ils sont importants chez Pickersgill, Faust et Lewis, seront dominants chez lui et qui sont la moticvation de son écriture ici :

Aspects Faustiens à travers la fantasmagorie , la magie , la Fable , le conte ... :

1) les choix éthiques de l’homme qui est bien souvent faible et vaniteux

2) son incapacité à croire en Dieu autant qu’au Diable qui lui croit en Dieu ...

Mélodrame romantique à travers l’humour et le noir :

1) la relation parentale

2) le thème de la laideur injuste ,

3) le thème de la souffrance qui rend mauvais et revendicatif

6) le choix de l’être humain superficiel , et la boucle est bouclée


Le choix des sources qu’il revendique, leur utilisation ( - élimination de certains aspects, et au contraire apport ou insistance sur d’autres aspects -) est significatif de ses intérêts du moment : la thématique fondamentale chez lui de la laideur et de la relation enfant/mère est abordée pour la première fois dans une de ses oeuvre littéraire publiée , alors que c’est une constante souterraine de sa vie , évoquée dans les écrits intimes .

Dans la pièce elle-même , comme nous avons essayé de le montrer, cette thématique douloureuse semble décrite avec un réalisme psychologique détaillé que ne contrediraient pas psychologues et psychanalystes .

C’est un tableau douloureux et complet qui va de la naissance à la crise lorsque la mère le chasse et qu’elle rompt le cordon ombilical brutalement . .

Ecrite en pleine maturité, ( Byron a 33 ans ), premier grand  « déballage » de son passé d’enfant, concentré dans la scène 1 , cette dénonciation du passé va-t-elle suffire en elle-même à Byron  ?


3-3 Dans la publication : une éthique nouvelle



Eh bien, non, car on y trouve dans la scène 2 une thématique toute nouvelle : au moment où Byron écrit The DT, au moment où il s’ouvre sur ce thème intime de la laideur et de l’amour maternel, il a quelque chose de presque neuf à dire, autre chose que ce qu’il a dit dans les lettres, les écrits et les journaux antérieurs. Autre chose que ce qui a pu être dit dans Faust par Goethe, ou dans le roman Lewis ,ou dans le livret de Pickersgill.

On voit dans cette pièce du neuf, une évolution, et c’est ce qui va nous intéresser maintenant : ce neuf ne serait-il pas ce qui a causé l’inachèvement mystérieux de cette fantasmagorie éloquente et significative?


3-3-1 la beauté


3-3-1-1 Le choix de Byron jusqu’en 1823


C’était le choix de Byron , et c’est celui d’Arnold dans la scène 1. : « si ma mère m’avait aimé ... j’aurais pu ... » Mais le désespoir est là , et , après avoir exprimé toute sa tristesse, Arnold va finalement choisir de changer de forme pour être aimé .

Ce type de décision, nous l’avons vu, avait été prise réellement par Byron. Qui cherchait à mériter la mention de plus bel homme de son temps , au prix de régimes bien pensés et pesés, épicés de soins prosaïques et complexes , et assaisonnés de papillotes longuement entortillées serrées ...


3-3-1-2 Appréciations de l’Inconnu sur ce choix .


L’Inconnu obéit mais critique de plus en plus ouvertement ce qu’impliquent les choix d’Arnold, obnubilé par le désir d’être beau au mépris des autres beautés ou talents .

Il refuse la forme de César , beau et célèbre, mais chauve ; il éloigne le bel Alcibiade car il y en aura peut être de plus beaux ; Socrate, si vertueux, est trop laid ; Antoine est beau mais triste ; Démétrius Poliorcète ( que l’Arnold de Lewis avait acceptée) est très beau, mais qui a eu une conduite honteuse pendant la paix .

L’inconnu rappelle pourtant la possibilité d’être vertueux sans être beau : « tu peux essayer et trouver la chose plus facile avec cette forme ou avec la tienne ». Mais Arnold réplique : « Non, je ne suis pas né pour la philosophie, quoique j’aie tout ce qui la rend nécessaire »

Arnold ne comprend rien et, sur un coup d’oeil, prend la forme superbe d’Achille car il pense qu’il sera aimé sous cette forme-là.

L’Inconnu le compare alors à une jeune fille qui se contemple avec admiration dans le miroir : « Elle et toi, vous voyez au lieu de ce qui est, ce que vous voudriez qui fût. »

Chacune de ses phrases, d’une habileté extrême et lourde de sens, ironique ou à double sens serait à commenter .

L’Inconnu, lui, va prendre en échange l’ancienne forme , hideuse, d’Arnold : il trouve cette forme laide , mais n’a pas l’air de se soucier de prendre un aspect repoussant: c’est un rude spiritualiste dirait Barbey d’Aurevilly , car il sait , lui, où est la vraie beauté :

Dès qu’il voit l’Inconnu sous sa nouvelle forme, c’est à dire son ancienne forme à lui, le bel Arnold a une réaction spontanée, typiquement humaine, violente : une réaction de rejet devant son ancienne forme comme s’il ne savait pas par expérience comme on souffre de ce rejet ! Il s’écrie :  « O l’horreur! » Et l’Inconnu ironise : « Oh! tu deviens fier, je le vois, de ta nouvelle forme : j’en suis ravi ; et ingrat aussi : c’est fort bien... Tu profites rapidement. Deux transformations en un instant ! Et tu as déjà vieilli dans les façons du monde.

Un peu plus tard, nouvelle aggravation de son cas : quoiqu’il sache ce qu’il en est de la beauté et de sa valeur profonde, Arnold souhaite se laisser prendre à l’apparence, et nie la nature infernale de deux pages, très beaux, qui lui apparaissent : « Ces pages sont vraiment beaux , et ne sauraient être des démons. » Logique démontée par l’Inconnu qui feint un faux platonisme : « C’est vrai ; le diable est toujours laid , et ce qui est beau n’est jamais diable. »

Arnold s’engage donc sur la voie du mal . L’Inconnu n’a pas eu à lui faire signer de pacte : il fait tout seul les pas qui l’engagent vers l’enfer. Cette thématique très moderne , en germe chez Lewis, Pickersgill et le dernier Faust de Goethe et annonce l’idée que l’enfer n’existe pas et que c’est l’homme qui le fait sur cette terre comme après .







3-3-1-4 le jugement tout à fait nouveau chez Byron, de l’Inconnu sur la Beauté


La critique de la mère d’Arnold et de ceux cherchent la beauté, est-ce pour Byron une façon de se dire que la boiterie ne doit pas être rejetée? ou que ceux qui le rejettent pour cela sont des pervers ? Peut-être, et surtout dans la scène 1 où Arnold souffre .

Mais ensuite Arnold lui-même , choisissant la beauté et devenu un Achille cruel et assoiffé de gloire sanglante, prête à la critique : le déguisement le change ou révèle en lui  cruauté et insatisfactions constantes … Le désir - qui semble si légitime - de la Beauté est un désir pervers, né d’un faux idéalisme et d’une théologie dévoyée qui sont en réalité du matérialisme et de l’hédonisme égoïstes et sélectifs ...

Si Byron, au début, exprimait sa douleur par la bouche d’Arnold, ses choix les plus réfléchis  , dans la suite de la pièce, sont incarnés dans l’Inconnu ... ( et c’est peut-être là que gît la plus grande provocation : que l’homme le plus humain et donc le plus proche du divin et de l’Evangile s’incarne ici dans ce qui est bien un Diable déguisé ... )

C’est aussi pour Byron une façon d’avouer que beaucoup des choix de l’Homme , et des siens en particulier , sont condamnables ...

Cette différence d’éthique traduit sans doute aussi un changement éthique dans la vie de Byron .


3-3-2 Autre élément nouveau sur lequel insiste la pièce : la vaillance née de la laideur .


Le thème de la vaillance a déjà été abordé par Byron dans d’autres œuvres. Il est mis ici, de façon exceptionnelle, en relation avec la laideur dès le début de la pièce :

L’inconnu :

Quelle âme digne de ce nom habiterait un corps si hideux?

Arnold:

Une âme ambitieuse , quel que soit le corps où elle est injustement forcée d’habiter.23

Ces deux vers sont repris très longuement ensuite et c’est le seul côté positif qui est reconnu par Arnold à la laideur : l’obligation qu’elle fait d’être vaillant .

Arnold :

«  Je ne demande pas la valeur, car la difformité est naturellement pleine d’audace. Il est dans son essence de chercher à se mettre au niveau des autres hommes , et même à les surpasser par l’énergie de l’âme et du coeur. Il y a dans tous ses mouvements, un aiguillon qui l’excite à obtenir ce qui est refusé à d’autres , dans les objets de concurrence universelle , pour compenser la parcimonie de la Nature marâtre . Elle recherche, par d’intrépides exploits , les sourires de la Fortune ; et souvent, comme Timour le boiteux, elles les obtient . »

Seule la vaillance n’est pas critiquée d’emblée par l’Inconnu qui l’admire souvent de façon désintéressée , même s’il dit avec ironie qu’il est aussi très intéressé à ce qu’il y ait des morts pendant des guerres ...

Arnold, dans la suite de la pièce, à l’Acte II, et malgré les risques et ses blessures , brille par son courage, insensé parfois d’ailleurs ... César salue bien bas cette vaillance , mais néanmoins ironise sur la valeur inutile des combats, à côté des valeurs éternelles pour lesquelles l’Homme devrait combattre .


Le thème de Timour le boiteux concrétise la vaillance, beauté des laids :

Que peut nous dire ce choix sur Byron ?

Qui était « Timour le Tartare boiteux » ?

Tim(o)ur, Timour Beg , Tamerlan, Tamberlaine, Tumberlain sont un seul personnage, Timour ( c’est à dire « l’homme de fer » ) surnommé le Grand , ou encore Timour i Leng qui veut dire Timour le Boiteux .

C’est une sorte d’Alexandre le Grand tartare qui vécut de 1336 à 1405 . Sa boiterie, suite de blessures de guerre, ne l’a pas gêné pour conquérir un empire : la plupart de la Perse et de l’Inde avec ses petits chevaux robustes ...

Tout comme Marlowe, estropié à la suite d’une chute , qui écrivit comme première pièce Tamburlaine the Great, mais sans faire allusion à la boiterie, tout comme M.G.Lewis qui a écrit Timour the Tartar, 44 fois représenté, Byron s’intéresse à ce héros et y fait plusieurs allusions dans L’Ile et l’Ode à Napoléon Bonaparte en particulier.


3-3- L’espoir de certains deformed : la laideur/vaillance


Timour le Boiteux incarne donc la vaillance qui est la seule carte des deformed .

Quand cette idée a-t-elle commencé à avoir une certaine résonance ?

Byron avait déjà évoqué la tentation du combat et de la mort glorieuse comme remède au désespoir de vivre . Mais la vaillance comme remède à la laideur est un thème positif et neuf et qui semble correspondre à une évolution dans son vécu.

On peut le rapprocher d’un texte de Bacon de 1612, qui est recensé dans la bibliothèque de Byron en tout cas dès 1816 :

« Whosoever hath anything fixed in his person, that doth induce contempt, hath also perpetual spur in himself , to rescue and deliver himself from scorn. Therefore, all deformed persons are extremely bold ... first, at their own defence, as being exposed to scorn, but in process of time by a general habit : also it stirreth in them industry , and especially of this kind , to watch and observe the weakness of others, that they may have somewhat to repay. Again , in their superiors, it quencheth jealousy towards them, as persons that they think they may at pleasure despise : and it layeth their competitors and emulators asleep , as never believing they should be in possibility of advancement till they see them in possession : so that upon the matter, in a great wit, deformity is an advantage to rising. () They will, if they be of spirit, seek to free themselves from scorn ; which must be either by virtue or malice; and therefore let it not be marvelled , if sometimes they prove excellent persons24. »



3-3-4- avis de l’Inconnu et de Byron sur la vaillance


Seule la vaillance n’est pas critiquée d’emblée par l’Inconnu , qui l’admire souvent de façon désintéressée, même s’il dit avec ironie qu’il est aussi très intéressé à ce qu’il y ait des morts pendant des guerres…

Arnold, dans la suite de la pièce , à l’Acte II, et malgré les risqques et ses blessures, brille par son courage , insensé parfois d’ailleurs … César salue bien bas cette vaillance, mais néanmoins ironise sur la vanité des combats, à côté des valeurs éternelles pour esquelles l’homme devrait se mobiliser .

Cette vaillance, dans la partie publiée, semble bien ce qui bien être ce qui transforme ou transfigure enfin et définitivement le défiguré ou le déformé .



3-3-4

conclusions sur les événements , les sources littéraires et la thématique nouvelle, tels qu’on les voit dans la partie publiée


Durant ces trois années, Byron a vécu la réalisation d’un amour assez stable, l’influence de relations littéraires et amicales ( Goethe, Lewis ) , l’intrusion de la politique , l’appel insistant à une action plus concrète en Italie comme en Grèce ensuite , la blessure des morts d’êtres proches , les réflexions sur la religion et la philosophie ...

Ces événements ligués ont influencé l’écriture du moment : théâtre, Moyen-Age, mélodrame, fantastique, religieux ...

Il ose pour la première fois évoquer le manque du père, et les mauvaises relations avec sa mère qu’il met en relation avec un problème personnel douloureux : son défaut physique .

Avec une insistance jamais aussi marquée, il développe avec sincérité les limites et les pièges de la Beauté physique.

Lui qui s’intéressait à la vaillance, il insiste pour la présenter comme une solution « par le haut » à la laideur, une compensation active , celle de la bravoure dans l’action qui fait se taire les moqueurs et conquiert même l’admiration .


Dans la pièce, ce choix semble d’abord réussir : l’Inconnu et Arnold partent découvrir le monde, la guerre, la politique.. et il leur arrive beaucoup d’aventures glorieuses ... Arnold pense même conquerir par sa bravoure une femme qu’il sauve de la soldatsque … Après une ellipse, la chanson ironique de l’Inconnu, qui clôt le drame publié, annonce que la vaillance ne se satisfait pas du repos, fût-ce celui « du guerrier » …


6 L’inachèvement de la pièce


6-1 Pourquoi Byron ne l’a-t-il pas achevée ?


Il y a beaucoup d’indices sur ce que devait être la suite de lapièce : pourquoi ne l’avoir pas achevée ? pourquoi l’avoir publiée à l’état de deux fragments ?

En effet, vu sa vitesse de composition, n’aurait-il pas pu penser en avoir le temps ?

Pourquoi cette longue halte qui s’avéra par un concours de circonstances, définitive ? L’avait-il définitivement laissée en plan avant sa mort ? Ou était-ce un arrêt temporaire ?

Notre réflexion qui essaie d’épouser la sienne peut sembler curieuse puisqu’il ne faut pas - c’est la base! - confondre l’auteur et son héros, et que Byron a souvent protesté contre les amalgames qui étaient faits entre ses héros et lui ... Mais cette pièce a un aspect très autobiographique qui la rend exceptionnelle, et il faut sans doute faire une exception à la manière habituelle d’analyser les oeuvres .

Nous entrons dans le domaine d’ hypothèses qui vont sembler un peu excessives, mais que nous pouvons étayer de façon assez solide , nous semble-t-il .


6-2 Les causes de cet inachèvement entre mai 1823 et sa mort


6-2-1 Une autre préoccupation a pris presque physiquement de la place : la Grèce


Nous avons vu que les trois années de la vie de Byon , la politique prend plus de place, dans la réflexion et l’écriture, puis progressivement dans l’action, et jusque dans l’emploi de son temps libre .

Rappelons aussi que l’amour de la Grèce et la compassion pour elle ne l’ont jamais quitté, et que, à partir du moment où Byron commence à penser sérieusement à la Grèce, la figure d’Achille était revenue assez souvent dans ses écrits.

Achille l’intéressait pour plusieurs raisons : sa beauté , l’amour de sa mère qui l’a protégé presque totalement , sa vaillance, et peut-être cette histoire de talon ...

Nous pouvons supposer qu’ « Arnold » a choisi immédiatement la forme d’un Grec, avant même que Byron ait su qu’il était appelé en Grèce, et ce Grec fut évidemment Achille pour les raisons vues ci-dessus .

Mais quelques mois après avoir entrepris d’écrire le DT, Byron apprend que les Grecs souhaitent qu’il coordonne leurs forces : ceci ne s’est pas fait sans des concertations nombreuses et complexes. Il s’en occupait donc depuis un certain temps .

Lors de cet appel des Grecs, une autre thématique s’est sans doute surimprimée, consciemment ou non, aux autres et a peut-être complété une identification.

Dans l’Iliade, un oracle avait en effet subordonné la victoire des Achéens contre les Troyens à la présence d’Achille aux côtés des Grecs, mais un oracle avait dit qu’Achille mourrait devant Troie ... et sa mère s’y opposait . Les Grecs connurent une série de défaites et Ulysse vint l’enlever par ruse . Il n’est pas impossible que Byron ait aussi vécu intérieurement cet appel des Grecs comme une redite émouvante à laquelle son honneur ne pouvait se dérober... : être le garant de la victoire contre les Turcs , mais en risquant d’y perdre la vie.

C’était une cause noble où exercer sa vaillance, une cause à la hauteur de la gloire à acquérir, afin peut-être d’effacer le traumatisme qu’il subissait : le triomphe intellectuel , la poésie , la fraternité et les amitiés étaient insuffisants. Il fallait qu’il efface sa difformité.

C’est ainsi que , peut-être, la raison officielle ( la préoccupation temporelle et temporaire pour la liberté de la Grèce) rejoint, dans la figure d’Achille, une des motivations secrètes, une tendance profonde de Byron : l’attrait pour la mort.


6-2-2 la Grèce et la vaillance rejoignent un autre thème fondamental : l’attrait pour la mort mais glorieuse


Cette thématique est très précoce chez l’enfant blessé, mais aussi , ensuite , chez l’homme jeune.

Dès 1812, il pense qu’il en a fini avec la poésie : « J’ai du moins obtenu le nom et la gloire du poète pendant la période poétique de la vie , de vingt à trente ans. » Or il a précisément trente ans : il faudrait donc passer à la gloire politique ou militaire ...

D’ailleurs Byron estime heureux ceux qui meurent jeunes car ils demeurent éternellement « beaux ». Cet attrait rejoint celui dont nous avons parlé : celui de la mort, souhaitée par celui qui se sent laid et rejeté par ceux dont il était en droit d’espérer l’amour ...

La vaillance qui permet de changer radicalement de mode de vie et de se tourner vers ce qu’on appelle l’action, et qui est peut-être en réalité vers des aventures comportant des risques mortels, La vaillance est peut-être pour lui le chemin de la mort, redoutée dans la pièce, mais qu’il désire affronter et peut-être même , certains jours, connaître.


6-2-3 la publication du texte inachevé vient peut-être d’un changement de valeurs, d’un désespoir avéré et conscient , d’une obligation morale de passer à l’acte .


Tout cela forme un beau défi pour Byron, et la Grèce seule, du moment qu’il y a été appelé, devient une préoccupation devant laquelle tout a cédé .


Byron s’est senti dans une impasse redoublée et le goût du risque et de la mort l’a peut-être poussé à trouver cette solution ...

- Byron a découvert, peut-être même en écrivant, que le choix de la beauté seule est la manifestation d’un esprit superficiel . La Beauté engendre un jeu d’illusions et de perversités. S’il est sérieux , il doit donc changer de vie .

- Il avait réalisé, dans la partie I, que la situation d’un difforme détesté de sa mère était sans issue, surtout si sa mère était morte sans lui avoir demandé pardon ; or c’était son cas .

- Il a dit ce qu’il avait à dire sur sa mère : mais sa mère est morte . Il ne pourra avoir la seule compensation qu’il aurait voulu . Donc c’est sans issue de ce côté.

- Il avait expliqué qu’il était impossible d’échanger contre quoi que ce soit, ni son pied bot si douloureux ni sa beauté reconnue de tous , mais périssable et futile ... qui ne soit pas pire à la fin . Tout « gain » artificiel entraîne un mépris de ce qu’il a permis de gagner ensuite ...

- Il a mis en scène Dieu et le Destin que se construit l’Homme : s’il est cohérent, à lui de jouer.

- Il avait expliqué que seule la vaillance était un choix acceptable , celui des Tamerlan et autres Timour Leng, d’Arnold lui-même

- Il a été l’avocat des deformed et a dévoilé leur compensation : la vaillance : une façon de dériver le problème de la laideur par le courage . N’était-il pas temps pour lui de la pratiquer maintenant ?

Se sentait-il coincé, lui qui avait, en esprit avec Arnold, fait le tour des différentes beautés et pris conscience qu’il ne recherchait pas à pratiquer réellement les valeurs alors qu’il était conscient des choix qu’il pouvait ou aurait dû faire ?

Achever la pièce, dans ces conditions, était peut-être difficile voire impossible , inutile voire nuisible, alors que, de surcroît, d’autres préoccupations prenaient beaucoup de son temps et sans aucun doute de son esprit .

Comme une pièce de monnaie, l’arrêt de l’écriture du DT a pour avers ou revers le départ pour la Grèce, que ce soit sur le plan pratique ou concret, sur le plan de l’écriture et de la thématique, sur le plan psychologique, affectif ou éthique, ce « drame » du DT est clos et conclu par l’embarquement pour la Grèce et ses combats.

La confluence des éléments que nous avons décelés, ( le changement d’éthique, dé désespoir ontologique, l’amour de la Grèce, le désir de mort glorieuse ) trouve dans la vaillance leur seule issue, et a pu le déterminer à ce double choix : l’arrêt de l’écriture du DT qui coïncide avec un départ pour la Grèce, plein de vaillance .


6-3 Un inachèvement présenté comme transitoire, mais publié quand même en l’état : pourquoi ?


6-3-1 caractéristiques de cet inachèvement publié


Notons que c’est un inachèvement peut-être né d’une aporie , mais ensuite accepté comme tel par Byron , et qu’il a organisé et planifié : il n’a plus « le temps » d’écrire la fin du DT mais il prend quand même le temps de le faire publier ...avec « On ne publie aujourd’hui que les deux premières parties de ce drame , et le choeur d’ouverture de la 3° partie . Peut-être donnera-t-on plus tard le reste.» Sans doute aurait-elle consisté en 3 actes ou cinq , Byron cherchant souvent à être classique .

Par rapport aux autres écrits, cet avertissement est très court, absolument pas explicatif , et très évasif quant à la suite.

Il faut s’imaginer la réaction d’un éditeur , et d’un lectorat à qui on fait ce « coup »...


6-5-2 Pourquoi l’a-t-il donc publié inachevé , quand même ?


Une des raisons pourrait-être qu’il avait besoin d’argent pour financer la guerre : il a donné 14 000 livres .

Une autre qu’il a mis en ordre tout, cette pièce comme le Don Juan, ou Le Ciel et la Terre : manque de temps, mise en ordre de tout ce qu’il laissait sur les sols en paix.

Une autre, plus importante, nous porterait à penser que c’est la fiction qui rejoignait la réalité ... Ou plutôt , que ce que voulait écrire Byron en arrêtant ainsi son écrit, c’est que la réalité avait pris le pas sur la fiction littéraire .

Une fin concrète possible de la pièce qu’avait écrite Byron, c’était son départ réel pour la guerre.

C’est pourquoi il a fait publier cet inachèvement . Il l’a rendu public cet inachèvement . En tant que tel . Comme un symbole.



5 Après l’embarquement


5- 1 éléments biographiques et écrits  :


Les événements narrés plus haut font que Byron, après avoir réglé ce qui concernait les publications et décidé de publier les premiers éléments du DT. , s’embarque le 23 juillet 23, pour la Grèce en laissant Teresa Guiccioli : pourquoi cette séparation ? Il semble qu’elle n’en était pas consciente , mais que son amour pour elle était déjà plus faible.

Il s’embarque avec son frère et d’autres. ( Hunt ? ) Et il commence là-bas à organiser le mouvement de libération jusqu’en janvier 24.

C’est aussi le moment où il s’éprend passionnément, à Céphaonie de Loukas, son jeune page de 15 ans, sans être aimé en retour .

To () exprime la passion coup de foudre qui l’a envahi , et il voit pendant ses insomnies, idly() what a dream must be,() a fatal dream »

To the countess of Blessington : il est à court d’inspiration , à force de passion vaine

«  The theme is too soft for my shell,

I am ashes where once I was fire,()

And my heart is as grey as my head. ()

Let the young and the brilliant aspire

To sing what I gaze on in vain ,

For Sorrow has torn from my lyre

The string which was worthy the strain » .

Le plus long fut écrit 22 janvier 1824, à Missolonghi et il est intitulé : « Aujourd’hui je complète ma trente-sixième année ».

Byron en apportant ce poème à ses amis leur dit : «  Vous vous plaigniez l’autre jour que je ne faisais plus de vers; c’est aujourd’hui mon jour de naissance , et je viens d’achever quelque chose qui , je crois , est meilleur que d’ordinaire . » et il leur lut ces vers.

Ce poème solennel est important pour éclairer l’état d’esprit dans lequel il était parti, et il est aussi à relier avec l’expérience amoureuse qu’il vivai