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Marguerite Champeaux-Rousselot
Professeur de lettres Classiques ; docteur ès Lettres.
Doctorat de 3°cycle : La mise en scène du masque dans les romans de Jules Barbey d’Aurevilly. (Besançon . 1980)
Nouveau doctorat : "Moi qui suis laid ..." Barbey d'Aurevilly et la laideur .
( 1995. Paris III)
Recherches en Littérature : Littérature XIX°: Barbey d’Aurevilly; Byron ; Alfieri.
Exposé lors du Congrès de la Byron Society à Versailles, France.
Un passionné de Byron, Barbey d’Aurevilly
Introduction en anglais
texte en français
Byron has always captivated . He still does . He captivated especially Jules Barbey d’Aurevilly so much that , though they didn’t meet, Barbey claimed that none knew him better than he .
My statement is entitled : Jules Barbey d’Aurevilly , un passionné de Byron, an admirer of Byron.
It’s neither a statement of psychology about the phenomenons of passion or admiration , nor a complete statement about Barbey himself since Byron is our subject ; and, by no means a statement about Byron : I don’t know him as well as you do .
We’ll focus on a Byron seen by Barbey, if I dare say, maybe an unfaithfull Byron, an aurevillian Byron ; and on a Barbey who’s happy to find the similarities he has with Byron : a byronian Barbey .
We’ll describe the development of this passion, its intensity , its range, but as he lived a long eighty-one years time , and as the young Jules’s voice is too different from the noble lord Anxious’one, we’ll respect the chain of chronology before searching causes.
And the last principle in order to reach the truth is, as much as possible, to listen to Barbey himself through many quotations . This is one of the reasons why we’ll speak French : Sorry ... It’s very difficult to translate Barbey , and I’m not an anglicist ...
Un passionné de Byron, Barbey d’Aurevilly
Byron a fasciné . Il fascine encore . Il a fasciné en particulier Jules Barbey d’Aurevilly au point que, quoiqu’ils ne se soient pas connus, Barbey a prétendu que nul que le connaissait mieux que lui .
Mon exposé s’intitule : Un passionné de Byron, Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly .
Ce n’est pas un exposé de psychologie sur ce phénomène de la passion ou de l’admiration d’un homme pour un autre, d’un écrivain pour un autre 1, ni un exposé complet sur Barbey lui-même: nous sommes là pour Byron ! ni , surtout , un exposé sur Byron : je ne le connais pas aussi bien que vous !
Nous nous concentrerons sur un Byron vu par Barbey un Byron peut-être inexact, , un Byron aurevillien, si l’on peut dire, que nous parlerons ici . C’est d’un Barbey qui est heureux de se trouver des ressemblances avec Byron ... un Barbey byronien .
C’est la façon dont cette passion a évolué, son étendue, son intensité que nous décrirons , mais pour ce faire, comme sa vie fut très longue ( 81 ans ), et que le jeune Jules a une voix trop différente du noble lord Anxious, nous respecterons le fil conducteur de la chronologie avant d’en chercher les causes .
Dernier principe qui nous a guidés pour cet exposé : laisser le plus souvent possible la parole à Barbey par souci de vérité . C’est une des raisons pour lesquelles nous ferons la suite de l’exposé en français ! Il est trop difficile à traduire pour moi et je ne suis pas angliciste !
Premier écrit , première ressemblance
Le premier écrit que nous ayons de Jules Barbey est un poème très lyrique : L’Ode aux héros des Thermopyles qui est dédiée aux Grecs qu’il encourage dans leur lutte contre les Turcs .2
Or qui dit Grèce début XIX° , dit aussi, souvent, Byron ...
Et l’on pourrait donc légitimement , dès son premier écrit , se poser la question de son influence .
Quand eut-il connaissance du poète et de ses oeuvres?
Il avait 21 ans à la première grande traduction de Byron par Pichot , mais Byron était connu bien avant en France car les gazettes diverses donnaient des nouvelles du poète qui était un excellent sujet médiatique ! ainsi que des résumés et des traductions d’amateurs.
Ce poème est publié en 18253 Il a seize ans . Dans une note qui le précède, il en fait remonter la composition à ses quinze ans et demi , ( admirons la précision ! 6 mois, cela compte à cet âge!), quinze ans et demi, cela fait exactement avril 1824 : coïncidence , Byron est mort le 19 avril 1824 ...4
Mais divers éléments un peu longs à expliquer ici permettent d’avancer la date de composition à ses quatorze ans , donc en 1822, soit un an avant le départ pour la Grèce de Byron en juillet 18235 6 .
Il y a donc beaucoup de probabilités pour que le choix de ce sujet lui soit personnel 7.
En fait, quand il le découvrit , sa personnalité affirmée et indépendante s’était précocement bâtie pendant l’enfance , sur des situations un peu semblables d’ailleurs à celles que vécut George Byron. Certes il a connu sans doute Alfieri et Byron assez tôt , mais le jeune Jules n’attendit pas Byron pour exister et l’influence de celui-ci fut plutôt diffuse et non déterminante . 8 Il se reconnut sans doute en lui une parenté qui le confortera toujours , comme une caution, dans sa propre façon de vivre et de sentir.
Ce poème d’un jeune garçon de quatorze-quinze ans n’est donc pas la première trace de Byron chez un Barbey malléable , mais la première marque de ressemblance entre les personnalités de Jules et George . 9
Le jeune auteur : 1830-1844
Une publication aussi précoce laissait bien augurer et c’est dans la poésie que Jules Barbey se lance . Mais les éditeurs se refusent à le publier . De dépit, il jette tout au feu et choisit, vers 1830, le journalisme et le roman .
Là encore , des éléments de forme et de fond peuvent faire penser à Byron : 10 un style froid et ironique , cynique et désabusé, passionné et excessif ; le ton et de la confidence la plus tendre et de la vengeance la plus amère contre ses parents et une femme trop aimée , tantôt mis au service de la passion, tantôt l’en détournant , le thème de l’inceste , de la vengeance, de la mort, de l’amour impossible . Les premiers écrits, surtout sataniques et lyriques, sont suivis de textes plus ironiques et sarcastiques . On pressent un passionné qui cherche à se froidir, un sensible qui se protège en attaquant , un dandy encore instinctif .
Mais il se différencie aussi très nettement de Byron : à l’Italie et à l’Espagne, il substitue un cadre réaliste , tout proche et contemporain ; même pour des stances, c’est toujours la prose qu’il choisit et non les vers ; enfin il prétend très ouvertement couler dans ce moule des aventures personnelles et réelles . Il va même jusqu’à juger Byron presque de haut et ne lui ménage pas piques et critiques . 1112
13 Par exemple, « On ne rêve jamais quand on a de la force d’esprit et de caractère. Obermann était presque un niais , et Byron un enfant gâté. »14 A cette époque dans les oeuvres composées pour le public, Barbey n’est que fiel à l’égard de Byron.
Dans les oeuvres intimes aussi , on trouve des réactions du même type:
Ici, se heurtant à des difficultés pour faire paraître Germaine, il se laisse aller à rabaisser les raisons de la renommée précoce de Byron : « C’est une douleur que d’avoir l’aristocratie de lord Byron , sans avoir sa fortune. C’est là ce qui explique que je n’aie encore qu’une réputation de salon. »15
Là16,17, il évoque « lord Byron () mortellement déconsidéré par son départ pour la Grèce aux yeux des ladies . » et ajoute sans qu’on lui demande rien : « - Au fait , ce petit enfantillage militaire était assez ridicule . » 18 Se dédirait-il ?
A cette époque , rejettetrait-il Byron ?
Non car ses oeuvres intimes contiennent bien plus de louanges profondes que de critiques épidermiques .
Il le lit assidûment 19 : « je suis peut-être le seul en France qui sache à une virgule près ce qu’a écrit cet homme . J’ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lignes les plus négligemment tracées, les moins littéraires, comme je connais sa personne morale dans ses moindres replis . »20 Sa lecture lui est une véritable panacée : : « (...) comme (mon) attention est lâche et révoltée, (je) vais lire un peu du Byron, mon immense sympathie par les petites choses et par les grandes. » 2122 23 Il manifeste très souvent son admiration devant ses écrits et à tous points de vue.
Pourquoi alors cacher ainsi ses sentiments puisque son esprit critique et mordant n’a, au vrai, rien à redire à cette poésie ?
Il est jeune et pense sans doute qu’il faut éviter d’avoir l’air naïf et béat . Mais il y a aussi une autre raison qu’il confie dans la Bague : s’il ne montre pas au public son admiration pour Byron, c’est ... par byronisme ! Car , à cette époque, il vit masqué, et c’est à Byron qu’il se compare aussi sur ce plan :
Ainsi nous lisons dans la première stance de la Bague , comment il l’a écrite : « Pour moi, je l’ai écrite, madame , dans la situation où je voudrais que vous fussiez pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait , dans ses Mémoires, qu’écrire la Fiancée d’Abydos l’avait empêché de mourir . C’est aussi l’histoire d’une fiancée, - mais mon poème est moins idéal que le sien » . Byron et Barbey savent que la littérature peut être «diversion » et sert aussi à masquer une douleur ; mais Barbey veut dépasser Byron en y ajoutant le sel de la vengeance.
Bien plus tard , il confiera : « Plein et brûlant de lord Byron, j’avais pris le ton du Juan sans y être encore autorisé par les expériences de la vie et j’avais écrit le tout dans une nuit »24 « Oui, Aloys a été moi25.(...) C’était moi le Byronien furieux ou plutôt l’Alférien que j’ai été pendant dix ans. (...) J’étais fort insupportable , tourmenté et tourmentant comme un homme qui , pour éviter d’être commun, eût sauté tous les sauts de loup que le monde appelle les convenances, la morale et la dignité. »26
27Par un processus spontané , il a dû en effet très tôt se masquer pour se protéger ou pour attaquer afin de se défendre28 Peut-être que, avant même de connaître Byron et donc sans le copier, il en vint à ne plus pouvoir se livrer sans réserve à ses admirations . Et en arriva ensuite, à se raidir même envers celui qui, à ses yeux, avait pris le même genre d’attitude, Byron .
Car il aimait trouver chez lui ces côtés dandy qu’il allait pratiquer lui-même sans faille jusqu’à sa mort .
Physiquement , on le voit tantôt en dandy irréprochable, tantôt le col ouvert (à la Byron), debout, le regard sur l’horizon à conquérir, tantôt en veste à brandebourgs , en officier russe ou barbare, le poing sur la hanche, et la main appuyée, façon vainqueur, sur une pile de livres, tantôt avec l’immense cape rustique des bergers Normands ou Limousins contrastant avec l’habit noir des soirées . Plus qu’un Parisien, c’est un aventurier , normand ou grec... Il porte un intérêt très vif pour au vêtement , aux accessoires, aux objets parce que ces détails matériels sont des parties de la beauté qui l’obsède. Il ne rougit pas des soins qu’il donne à son corps et à sa toilette : il se fait boucler presque ostensiblement les cheveux . Byron le faisait aussi mais en secret 29. Il prend soin de son corps qu'il faut maintenir svelte et viril3031, tout comme Byron, qui lutta contre une hérédité « arrondissante ».
Si Byron brûla sa vie par tous les bouts32, Barbey qui ne mènera jamais lui ce genre de vie , se plaît par provocation à poser au Don Juan et à l’épicurien libertin .
Il est heureux de la beauté des autres, y prend plaisir et n’est jamais jaloux . Il ne prétend pas pour lui à l’impossible . Le type de beauté de Byron lui plaît infiniment, universel et androgyne: « J’() ai vu une femme qui ressemblait au profil de lord Byron rêveur, belle comme lui, mais plus dédaigneuse, et de teintes plus chaudes sous la peau . Superbe et indomptable créature ! Je donnerais un monde pour que ces prunelles d’acier bruni s’attendrissent en me regardant. »33
Lui , qui subit le remords esthétique, - se sentir laid - , souffre de sa laideur , mais a bien pris conscience que Byron, si beau, a aussi sa souffrance : il boite et Barbey y pense très souvent : c’est quasiment pour lui un point commun , une équivalence . La boiterie de Byron ne panse pas la blessure de sa propre laideur , mais c’est, dès le départ, une ressemblance de plus . Et il la voit comme une blessure attendrissante et séduisante.
Ainsi un jour qu’il s’est blessé au pied , il se réjouit de boiter avec la même grâce que lui : « Je rentre écrasé , - un pied dont je ne pourrai bientôt plus me servir en boitant avec une grâce qui eût fait envie à Byron. »34 et il regrette presque d’être bientôt guéri ...
S’il y trouve après coup des points communs avec Byron, sa vie littéraire et affective 35lui semble plus riche, et c’est parfois à travers cette poésie qu’il vit ou surmonte ses problèmes : ainsi Paula, un mystérieux amour, a disparu sans explications et il en ressent des effets inattendus : « Il y a dans cette liaison expirée quelque chose de mystérieux qui rappelle et me consacre à jamais la fin du Corsaire, dans Byron. » 36 C’est en effet son poème préféré 37 parce qu’on y trouve (ou qu’on y cherche sans fin !) « ce charme de l’étrangeté et du mystère qui nous (le) fait préférer 38 à tous les autres poèmes de Byron. »39
Il réféchit ainsi littérairement sur l’oeuvre de Byron et comprend mieux l’attrait qu’exerce sur lui son esthétique.
Il commence également à oser « penser » Byron : 40 « Il avait la volonté contredisante de la femme . Si on lui niait quelque chose, il y prétendait immédiatement ; par exemple, on lui nia la facilité à faire des vers , et il devint poète. S’il était si affligé d’être boiteux, c’est qu’on pouvait l’accuser d’être tel et qu’il ne pouvait donner de démenti . Très enthousiaste et très impressionnable de naturel, son scepticisme et son dandysme étaient de la comédie. Aux plaines de Troie, il devint fou de sensations vives. Du reste, beaucoup de sang-froid dans le péril, - mais seulement dans le péril. »41 Une attitude bien de dandy !
42Il s’est voulu , un temps, le roi des dandys en France et s’est fait reconnaître fièrement pour tel . Il consacra au dandysme un petit ouvrage .
Chose étrange à première vue, Byron n’ est cité qu’en passant dans cette oeuvre consacrée essentiellement à Brummell.
C’est que Brummell, lui , écrit-il, fut totalement satisfait par le genre de reconnaissance qu’il obtint de son public car il ne « pensait pas comme Byron - tantôt renégat et tantôt relaps du dandysme - que le monde ne vaut pas une seule des joies qu’il nous ôte . » Brummell n’est donc qu’un dandy , à ses yeux , alors que Byron fut bien autre chose!
Car il s’est rendu compte que le dandysme, affiché et protecteur, n’est qu’un masque sous lequel on ne peut pas vivre, que les froids dandies ont un rôle de composition, et que seule la passion est bonne à vivre : il veut bien que les sots le croient encore un dandy, mais il s’exclut finalement des dandys, comme il en exclut Byron.43
Cet opuscule clôt en fait sa période dandyque : Ce n’est plus par besoin de cacher ses admirations qu’il ne donne pas à Byron la couronne du dandysme, mais parce que s’amorce vaguement déjà, en 1845, une seconde période qui sera riche de grands changements dans sa vie ... Cependant , son admiration ne changera pas d’objet ... Simplement, il le verra différemment .
Deuxième période: de une Vieille maîtresse à un Prêtre marié , ( 45-66)
Barbey libère sa parole à tous égards et ne cache plus maintenant qu’il est un admirateur fervent de Byron .
On trouve des ressemblances non dites : ce n’est pas du plagiat , les oeuvres sont trop différentes, mais son goût et son inspiration le portaient instinctivement vers certains points communs avec Byron .44
Précises, les références et les citations fourmillent.45
Dans ses propres romans , par exemple, les héros sont clairement affichés aurevilliens et byroniens, mais d’après les nouveaux Barbey et Byron : passionnés, sensuels, sans frein ...
Dans Une Vieille maîtresse46, l’héroïne voit un homme pour la première fois, un homme dans lequel se dépeint Barbey tel qu’il se rêve : « Elle ne le jugea pas . Sa première pensée fut le Lara de Lord Byron; la seconde qu’elle l’aimait. » 4748.
Dans un Prêtre Marié49, l’écrivain se décrit en trois personnages dont l’un, Néel ressemble explicitement à Byron par sa beauté , ou à Barbey tel qu’il se rêve encore 50, 51. Mais la beauté remarquable de Néel va être parachevée , à ses yeux , par un événement qui lui donne une ressemblance de plus avec Byron... et , d’une certaine façon, avec son créateur, Barbey : à la suite d’une grave chute, Néel boite . Et « avec cette beauté de cristal, que la chute n’avait pas brisée , et cette claudication légère qui attendrissait sa démarche, il avait l’air « de cet Ange qui s’est heurté contre une étoile » dont Byron parlait un jour en parlant d’un boiteux comme lui. 52 . Ce thème aurevillien de la beauté qui est n’est parfaite qu’ avec un défaut , a trouvé , faut-il dit-il dire par hasard? - son incarnation en Byron lui-même . 53
Littérairement aussi , Byron comparaît dans l’écrit aurevillien comme un modèle inégalable d’écrivain :5455
Byron sait écrire sur tout , et même sur la douleur de devenir vieux : Barbey , quinquagénaire, s’exclame : « Ah! Il faut être diablement fort pour se permettre de parler de ses déchets ou de son âge aux gens que de telles choses n'intéressent guère, qui peuvent en avoir le dégoût, qui n'en ont jamais pitié. Byron blanchi avant le temps 56, meurtri par l'embonpoint un peu mou qu'il tenait de sa mère, a parlé de la fuite de sa jeunesse avec un sourire divin. 57
Byron opère même des guérisons miraculeuses en littérature : en 1859, Barbey , critique souvent acerbe, rend compte d’un article d’un certain Nisard sur Byron : « Monsieur Nisard n’a pas toujours été aussi heureux , il n’a pas toujours eu cette critique large et cette sécurité de coup d’oeil . Mais c’est encore l’honneur du génie de lord Byron que d’avoir agrandi et pénétré cette poitrine d’humaniste et d’homme de goût un peu étroit qui semblait ne pouvoir respirer que dans l’air classique du XVII° siècle. »
Byron est aussi pour lui un dieu tutélaire, un professeur d’écriture : « Je vais maintenant finir mon Château , comme Byron a écrit Don Juan , - il en faisait quelques vers tous les jours - j’en tracerai quelques lignes , et que je puisse réussir comme lui ! »58
Byron là aussi pensait comme lui , (et non l’inverse!) , nous précise-t-il avec jubilation lorsqu’il décide de commencer un 3° Memorandum pour un ami et non pour une femme : « Le Memorandum appartient donc exclusivement aux amis. Lord Byron, qui s’est tant exprimé et tordu l’âme dans ses Memoranda , les adresse à lui-même ( son meilleur ami, que je crois!) ou à Hobbhouse ou à sa soeur . - Il n’y en a pas un seul à une des femmes qu’il a aimées . It is not singular !- Il sentait le vrai de ce que je viens d’indiquer. »59 ( Par parenthèse , ce mot si innocent « à sa soeur » montre bien, dans ce contexte que Barbey n’est sans doute pas au courant, en 1856, d’un inceste possible de Byron.)
60Un cri du coeur résume tout : « Byron ce nom que j’aime d’ailleurs tant à écrire. »61
Et, en sens inverse, on sent que, petit à petit il provoque les autres à accepter en lui cette ressemblance dont il se flatte : ainsi on pourrait relever, dans les confidences intimes comme dans les romans ou son comportement , beaucoup d’insinuations destinées à aider les autres à le percevoir, lui, d’Aurevilly comme de la même race que «Byron » 62 .
Cependant , les reproches de ses contemporains à l’égard de Byron se font plus vifs. Or Barbey , à cette époque , s’est ouvertement converti à un catholicisme très rigoriste sur le plan intellectuel ... Il fait quelques concessions à l’opinion publique63 , mais il ressent surtout le désir , et même le besoin , de le défendre .6465 ...
En 1860, il écrira : « Comme poète et comme homme, le lord Byron du bruit que fait son nom n’est pas le lord Byron de la réalité , le lord Byron de ceux qui l’aiment et qui, à force de le regarder et de cohabiter avec son génie dans ses oeuvres, et dans ses Mémoires avec sa personne, ont vu le vrai lord Byron sous les attitudes, les affectations et le masque. »66
Son sentiment profond est que, si Byron a des défauts, ils sont non seulement excusables, mais si excusables que Byron n’est pas coupable : « lu toute la Fiancée d’Abydos avant d’aller me coucher.(...) - Pourquoi prétendent-ils que Byron est immoral? Qu’est-ce que deux ou trois plaisanteries , deux ou trois groupes ardents, en comparaison de toutes les adorables puretés de ses poèmes ? Byron est peut-être le plus grand poète des sentiments désintéressés et chastes . Zuleika , c’est une soeur. Non content des sentiments ordinaires de la vie, Byron s’invente des sentiments extraordinaires dans lesquels triomphe, mieux que dans les autres, la pureté de son génie : par exemple, la petite Leïla dans le Juan, - et la dédicace de Childe Harold à Yanthé . 67- Qu’il le veuille ou non, qu’il l’ignore ou le sache, Byron, dans le fond de son âme est un chrétien. »68
Et d’écrire en toutes lettres en 1866 : « Byron immoral dans ses oeuvres ! pas plus qu’il ne fut libertin malgré sa réputation, dans sa vie ! »69
Il finit par admettre une partie de ses débordements et les justifie par la révolte normale contre son infirmité : « Byron (...) aimait70 la force physique pour trois raisons souveraines: parce qu’il était un être idéal, délicat et infirme » 7172
Il décèle en lui un « esprit de contradiction avec lequel ( il se ferait ) bien fort d’expliquer toute la vie de lord Byron (...) Comprimé par la règle anglaise, ce Grec, dilaté par la vie libre de la Grèce, se donna l’affreuse courbature de se faire fanfaron de vices, pour justifier et exaspérer les cris de paon de la puritaine Angleterre... » 73 .
A y regarder de près, Barbey est le meilleur avocat de Byron parce que c’est sa propre cause qu’il plaide ...
Mais une période de turbulences encore plus fortes va déferler .
Troisième période ( 1867-1878 )
Car autour de l’ année 1867, on commença à parler d’un inceste entre George Byron et Augusta , sa demi-soeur de père . Lamartine, très moralisateur pourtant, ne l’évoque même pas dans sa biographie de Byron parue en 1865 74. Barbey refusa d’y croire et se trouva alors plus que jamais dans la position d’un avocat , un avocat brillant qui trouvait sans cesse de nouvelles excuses ou explications aux actes de son client .
« Lord Byron, naïf et menteur comme les poètes, ces femmes redoublées, et se vantant de vices qu’il n’avait pas, n’est pas plus compris comme homme que comme poète (...C’ ) était l’être le plus chaste de nature, et probablement de moeurs 75 Telle est la vérité76. Le romantique et le vicieux sont des attitudes dont nous avons tous été dupes. Lord Byron - pour qui ne croit pas ce qu’il dit, car il ne faut pas toujours le croire, - lord Byron n’est qu’un artiste, qui n’aime que son art, et qui, quand il fait l’amour, pense à son art encore, le fait dans une vue d’art supérieur qui ne le quitte jamais, même sur le coeur de sa maîtresse. » 77
Barbey s’agace autant contre les détracteurs qui le noircissent que contre la maîtresse du poète , Clara Guiccioli qui, en 1868, dans un livre de souvenirs, en fait un ange et discrédite ainsi son témoignage sur lequel il comptait tant ... Lorsqu’il rend compte de ce livre dans un article , il plaide pour Byron dans un portrait très personnel : « 80 ... qui sait si ce sombre et moqueur Byron, avec tout son génie, ne fut pas toujours , au fond , un enfant? ...Et si ce ne fut pas sa manière à lui, sa plus claire manière , d’être un grand homme? ... Et certes, je ne dis pas cela pour diminuer Byron . Les enfants sont les plus beaux des hommes . Jamais un homme, si beau qu’il puisse être, n’est beau comme un enfant est beau.81
(...) L’enfance avec sa grâce et ses mille choses divines, et aussi avec ses enfantillages, puisqu’elle est l’enfance, se mêle à la grandeur de Byron,82 dont un des enfantillages, par exemple, et parmi tant d’autres, fut de vouloir être un dandy ...83
(...84) Un jour( 85) mêlant l’enfantillage à l’héroïsme, il se fit faire, avant de partir pour la Grèce, un beau casque d’or , de forme homérique, dont il aimait à parer son front devant le miroir de la Guiccioli , avec des coquetteries et des fatuités de Sardanapale... Ce fut peut-être la conscience obscure de ce qu’il était , qui lui inspira d’intituler Childe Harold le poème qui commença sa gloire. Childe Harold , c’est à dire l’enfant Harold !(...86) Comme les enfants, du reste, Byron, partout, autant dans sa vie que dans ses oeuvres, a été l’être vrai de tous les contrastes , et il n’y eut jamais d’autres explications à donner de son génie et de ses oeuvres que cette vérité.(...87) Car il était violent et doux, indolent et passionné, efféminé et héroïque, magnanime et mesquin, enthousiaste et moqueur, moral et immoral, sceptique et religieux ; il était tout cela en même temps et tour à tour, - comme les enfants sont ce qu’ils sont - et comme eux, en l’étant, il obéissait à sa nature .88 »
Ainsi parle un Barbey lyrique qui admet et admire la complexité de Byron, alors que la comtesse Guiccioli, elle, « a calomnié Byron en beau et en bon , comme d’autres l’ont calomnié en laid et en mauvais. »89
« 90Certes , il était beau , Lord Byron , - cela n’est pas douteux- et surtout il n’était pas si noir et si diable que les sots et les hypocrites protestants l’ont fait ; mais sous la plume de celle qui a pourtant un intérêt à le trouver irrésistible , il finit par être trop beau »91
« Le Byron vertueux que l’on trouve ici , le Byron éthéré, le Byron même anachorète, -92) , ce Byron enfin de perfection idéale, angélique et archangélique, m’inquiète légèrement , je l’avoue ; et quoique je n’aie jamais cru aux bêtises et aux calomnies du bégueulisme sur Byron, je ne crois pas pourtant qu’il fût si ange et si archange que cela. Il devait faire , très bien, ses sept petits péchés mortels par jour , - comme on dit que font les Justes... »
Cet article est l’occasion pour lui de rendre à Byron un hommage presque désespéré , comme pour conjurer une vérité qu’il pressent inévitable.93
Sa vision a donc beaucoup évolué : le Byron dandy , ironique et dangereux, a laissé place à un Byron chaste en réalité, puis à un Byron passionné mais fragile, et nous en sommes à un Byron « amer, () sauvage et () strident » 94 .
C’est en effet aux environs de 1869 qu’il a sans doute compris que presque tout ce qu’on reprochait au demi-frère d’Augusta était réel. 95 La vie de Byron qu’il percevait en rouge passion vire au noir .
Dans la poésie de Byron, il avait déjà perçu également le noir comme provenant de sa science à faire naître du mystère. Il approfondit 96« ces poèmes étranges » , « ces merveilles d’invention qui s’appellent le Giaour, Lara, le Corsaire, » qui sont des « chefs-d’oeuvre d’impression pathétique et mystérieuse »979899 car le lecteur peut y rêver inépuisablement ce que ne dit pas le poète .100
Il écrit lui aussi ainsi et reviendra souvent sur ce thème101, si souvent que l’on peut parler d’une littérature du mystère typiquement aurevillienne ...102 .
Mais la littérature n’est pas le tout de la vie . Et pour lui , cohérent, les deux doivent être mêlés . Byron est un exemple aussi de ce point de vue : « (sa) vie ressemble à ces fragments sublimes interrompus du Giaour, plaques de lumière et d’ombre et sa destinée est peut-être de rester mystérieuse , comme celle de ces Sphinx de l’Action, Lara et le Corsaire - ces mystères vivants qu’il a chantés! » 103
104Cette esthétique structurante du mystère ou du « soupirail » a sa transposition également , pourrait -on dire , sur le plan moral : le contraste. Il sait bien qu’il est lui même fasciné par « ce charme de la goutte de lumière dans l’ombre et d’une seule vertu parmi plusieurs vices qui a toujours ensorcelé l’âme des hommes »105 . 106.
Certains héros aurevilliens ont comme leurs frères byroniens , et tout comme le Satan d’Eloa, « la beauté attristée, la suavité du mal et de la nuit. » Ils sont noirs mais avec une qualité attachante 107, et les Célestes sont aimanté(e)s par les Diaboliques108.
Petit à petit, Byron prend donc à ses yux une tonalité de plus en plus sombre, celle de la noirceur du Mal , de « la partie blasphématoire de la passion ». 110 111Or il dit comprendre ceux qui blasphèment . Il ne les condamne pas, et au moins une fois , il a avoué qu’il admirait « ces sombres figures de la Force blessée au coeur et qui continuent de vivre avec la fierté de la Force jusqu’au moment où , d’un dernier coup, Dieu les achève. » Barbey n’ose être plus clair dans son accusation contre Dieu .
Certes, il lutte contre cette attirance, mais il vit le présent en référence avec Byron : dès son retour en Normandie112 il confie « je vis ici sur les grandes routes , entre des paysages immenses qui auraient plu à Byron »113 . Ou il se retrouve toujours à 67 ans à lire et relire Byron : « Que les jours sont singuliers dans leurs différences ! Je viens de relire - ce matin même - le Giaour ! - Quel charme amer ! le poète y est pour beaucoup - d’abord pour la cause première - la cause - sans lui, rien !
Mais il y a autre chose que sa poésie . Il y a toute ma jeunesse ressuscitée et debout autour de moi ! c’est dans Byron que j’ai appris à lire - littérairement. (...)Je ne puis dire, ce n’est plus littéraire, l’incroyable sensation que vient de me donner cette centième ( peut-être) relecture du Giaour. »114
Il ne peut s’en déprendre et constate lucidement : « quoique j’ estime être bien guéri aujourd’hui, je sens cependant quelque bouton byronien qui repousse encore en moi et ne demande qu’à s’y épanouir. »
La force de cette attirance est telle que, dans une dernière période, nous assistons à un retournement inattendu de la part de celui qui est le champion de l’ultra-orthodoxie de son temps.
Barbey prend définitivement parti pour son Byron ( 1877-1889)
Certes, il ne peut plus oser faire ouvertement son apologie morale mais Byron reste encore la référence ! 115
Par manque de temps nous nous bornerons à étudier la thématique des dernières oeuvres à travers les quelles on verra suffisamment clairement le sens de ses préoccupations.
116117 118119120 .121 ; 122 123124 125126 127 128 .
Il semble revenir à partir des années 1878 à ses premiers sentiments envers Byron. Est-ce seulement un effet de l’âge ? Non, car à 70-80 ans, il n’a rien perdu de son acuité intellectuelle et fait l’admiration de tous pour sa verdeur .
La réponse à cette question se trouve dans ses dernières oeuvres .
Il écrit alors un gros roman, Une Histoire sans nom, où domine le thème de l’inceste et des relations parents-enfants excessives, froides et passionnées .
Et compose une dernière oeuvre, qui conte un incesrte sous la Renaissance, dans laquelle la référence à Byron est dominante au point qu’il la publie d’abord sous le titre ambigu : Retour de Valognes. Un poème inédit de lord Byron .
Il précise la raison de l’attribution à Byron de cette histoire « on n’a pas encore trouvé de poète qui ait osé l’écrire , comme si les poètes n’aimaient pas la difficulté jusqu ’à l’impossible ! Il lui en faudrait un comme Chateaubriand , qui fit René , ou comme Byron , qui fit Parisina et Manfred. Deux sublimes génies chastes qui mêlaient la chasteté à la passion pour l’embraser mieux !
C’eût été à lord Byron surtout qui se vantait d’être Normand de descendance qu’il aurait appartenu d’écrire avec les intuitions du poème, cette chronique normande , passionnée comme une chronique italienne , et dont le souvenir ne plane plus que vaguement sur cette placide Normandie , qui respire d’une si longue haleine dans sa force. »129
Les motifs qu’il allègue ( la chasteté de Chateaubriand et de Byron ! et le normandisme de ce dernier ) cherchent - paradoxalement de façon ambiguë d’ailleurs - à dissimuler le thème irrépressible de l’inceste . Certes il ne dit pas que Byron ou Chateaubriand ont eu cette expérience et qu’ils ont eu raison : il dit simplement qu’ils auraient su en parler mieux que lui ...130.
Les dernières oeuvres, par un retour aux sources, reprennent donc ce thème de l’inceste développé dès les premières. Certes, les Barbey étaient 4 frères, et Jules n’avait pas de soeur , mais il a vécu mentalement, et plus qu’en rêve, cette tentation : Jules, tout petit, jeune, ou en âge d’épouser, aima le plus souvent des femmes inépousables, de sang trop proche ou trop âgées... et lui-même cite comme une des causes du désir incestueux la froideur d’une mère dont on désire la tendresse si violemment, si contradictoirement, qu’on vit ce désir dans la culpabilité .
Ce dernier texte, surtout soumis à la beauté, au désir et au plaisir , est hanté par ses propres souvenirs rêvés autant que par le Byron incestueux qu’il vient de découvrir.
Et sur ce point aussi et d’une manière aussi inattendue, il a retrouvé en Byron prédécesseur, un frère qui l’attendait ...
Jusqu’à sa mort, il restera dans les mêmes dispositions : catholique ultra, mais relaps dans sa passion pour Byron à qui il pardonne tout .
En 1878, sans dire qu’ils sont réellement chrétiens, il donne place dans une Eglise invisible à des auteurs condamnés : « Shakespeare nous appartient, et Byron nous appartient, Musset , Lamartine, Hugo lui-même nous appartiennent aussi et tous ceux qui ont eu une minute de désintéressement adorateur et de vraie tendresse. »131 : au soir de sa vie, à 80 ans, non seulement il aime Byron autant qu’au début de sa vie, mais il l’aime tout à la fois comme un dandy, un passionné, un révolté, un artiste, un enfant, un grand écrivain, un malheureux , un frère qu’il a découverts petit à petit .
(On peut aussi voir cette passion de Barbey pour Byron : lui qui vécut dans un dénuement matériel presque complet ( à part ce qui était la parade physique du dandy ), dans deux chambres dépouillées, a gardé des objets symboliques très byroniens lui semblait-il : sur la cheminée, une tête de mort sculptée dans un bloc de marbre blanc et lamée d’or132 Sur la table, les cachets avec sa devise Too Late, Never More, ou un casque fermé, ou ses armes, tout ce qu’il faut pour écrire. Pas de bibliothèque (il donnait ses livres, empruntait les autres... ) sauf un missel en anglais, et les oeuvres de Byron, en anglais elles aussi, - fatiguées, et dont, disait-il, il savait tous les textes à la virgule près... 133)
Causes de sa vie
Peut-on trouver les causes de cette passion et en mesurer l’étendue ? ...
Barbey a dit « Etre byronien, ce n’est pas être d’une école , c’est être d’une race » .
Cette impression de consanguinité naît de la constatation progressive de plusieurs traits de ressemblance , souvent précocement constitutifs d’une personnalité.
En voici un bref rappel :
Historiquement et géographiquement, Barbey est fier de leurs origines qui lui semblent communes : 134 Il se veut marin, nordique, Normand au sens de Viking, Pirate passionné à la laideur séduisante, et cherche ainsi un cousinage avec Byron en qui il voit un homme du Nord , écossais et calédonien, un Pirate libre et mystérieux .
Quant au physique, Byron, il se le rappelle, souffrit lui aussi d’un physique ingrat 135136137 car « à quinze ans, il était gras et timide » 138139 d’où l’échec d’un premier amour dont le souvenir lui resta toute la vie et lui inspira un poème où deux vers se traduisent ainsi:
Et tous deux étaient jeunes, et un seul était beau,
Et tous deux étaient jeunes- mais d’une jeunesse différente.
Barbey débute tout aussi amèrement dans Treize ans :
« Elle était belle ; moi laid . »
Ce sentiment de laideur a des prolongements également ressemblants car George et Jules le vivent en relation avec leurs parents.
Selon Barbey , son père n’a jamais été un vrai père pour lui, et sa mère fut une mère « morte », froide et cruelle, si bien qu’ils furent les premiers à lui révéler qu’il était laid ... et qu’il les accuse presque de l’avoir laissé mourir le jour de sa naissance 140 .
Lord Byron père, lui, abandonna ses deux enfants , Augusta 7 ans et George 2 ans, et mourut un an après. Byron, de son côté, accusa toujours la coquettarie de sa mère d’être responsable de sa boiterie 141, d’où des relations frustrantes et orageuses et une éducation en dents de scie ...142
George et Jules eurent donc , de ce point de vue, une enfance assez malheureuse143dont l’inceste - accompli ou fantasmé - n’est qu’une des conséquences.
Lorsque le jeune Jules , à la personnalité déjà bien marquée, découvrit Byron , il a eu la surprise de discerner des ressemblances et en imagina aussi peut-être d’autres
Sans doute l’a-t-il lu très tôt , et peut-être en anglais144 : plus tard, il racontait ainsi ses années de prime jeunesse 145 « Byron et Alfieri, me contait-il, n’ont que trop empoisonné les dix premières années de ma jeunesse. Ils ont été à la fois ma morphine et mon émétique ». « C’est dans Byron que j’ai appris à lire littérairement . Ses poèmes sont la première guirlande de roses noires qui ait tourné autour de mon adolescence , et qui en ait fait le thyrse de bacchante qu’elle a été. »146
C’est ainsi qu’il avoue être byronien involontairement par le jeu des ressemblances préexistantes et involontaires , puis byronien exprès par des choix réfléchis de similitudes ou d’influences .
Un point commun de plus : tous deux furent écrivains .147 Nous n’avons pas le temps ici de parler plus avant des raisons qui les amenèrent tous deux à écrire . Il nous semble que comme il le disait de Byron, il est bien lui aussi "Fils de la Douleur et de l'Obstacle" engendré par la persécution d'un long échec. La réalité ne compensa peut-être pas les manques affectifs chez Byron, mais elle ne les compensa sûrement pas chez lui . L’écriture elle, a-t-elle mieux réussi à les aider sur le plan affectif ? Mieux , mais pas totalement puisque , à la fin de sa longue vie, Barbey , tout comme Byron écrivant le Difforme transformé qu’il n’eut pas le temps d’achever, reprend avec exactitude sa courbe de départ.
Une parenté de plus !
Conclusions
Mais nous avons tant parlé de similitudes que nous ne voudrions pas vous laisser sur une idée fausse de Barbey ! On peut être de la même race sans être une copie fidèle !
En réalité, nous aurions certes beaucoup plus à dire pour montrer toutes les différences entre Barbey et Byron : Leur naissance, leur milieu, leurs opinions et leurs vies sont très différentes .148 Barbey ne connut pas les succès de tous ordres de Byron . Barbey avait besoin d’écrire pour gagner sa vie, Byron non. Barbey se consacra aux romans et nouvelles , articles de journaux, lettres et laissa quelques poèmes et journaux intimes. Byron écrivit essentiellement poésie, théâtre, Mémoires, lettres .
Barbey ne s’efforça pas tellement de ressembler à Byron, inimitable, mais accueillit les ressemblances et les cultiva avec passion . Le degré et le pourquoi de cette passion sont une des clés pour le comprendre . Il avait une forte personnalité, mais souffrit et voulut réagir . Il se trouva en Byron un appui puissant qui lui laissait son indépendance : un semblable qui lui préexistait sans qu’il le sache..., un semblable mais beau, mais célèbre, et qui en plus avait souffert presque comme lui , ce qui n’allait pas sans le consoler ...
Certes Byron lui a posé des problèmes de cohérence de pensée , de foi et de vie, mais sa passion lui faisait dépasser tout cela ...
Qu’aurait pensé Byron de Barbey ? Peut-être aurait-il trouvé que ce Français parlait trop et n’agissait pas assez , que son catholicisme-ultra était insupportable et purement verbal.. Aurait-il été attendri ou agacé ?
Inutile de rêver à ce qui n’a pas existé.
Barbey trouva, je crois, du bonheur à s’aimer en cet être si semblable à lui, et sut , envers et contre tout, aimer cet être si différent de lui . Et ceci me semble très beau.
Laissons Barbey conclure presque humblement : « Le mot de la fin sur Byron ne sera jamais dit . Prenons-en notre parti , si nous pouvons . Pour le dire , il aurait fallu une âme passionnée , vaillante et fière, et qui eût regardé l’opinion de ses contemporains bien en face, et qui eût dit : « Va te coucher! » à cette opinion qui , dans quelques jours, ira se coucher dans la tombe. »
N’en est-il pas encore ainsi maintenant pour qui veut parler de Byron ?
Et Jules Barbey d’Aurevilly ne fut-il vraiment pas cette âme fière, vaillante et passionnée?
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