Raison publique n° 15 « Le Travail sans fin »

Raison publique, n° 15, « Le Travail sans fin »

« La perpétuité des processus de travail est garantie par le retour perpétuel des besoins de la consommation[1] » écrivait Hannah Arendt en 1958. Ce faisant, elle attirait l’attention sur une propriété du travail, comme modalité de la vita activa, qui ne s’est aujourd’hui pas démentie. Le travail est sans fin parce que la production est désormais entièrement tournée vers la consommation, que le besoin de consommer ne s’interrompt jamais et que toute activité « laborieuse » tend à s’inscrire dans l’horizon étroit de la raison économique qui entend la prendre en charge.

Dans une telle perspective, peut se déployer cette « idéologie du travail » qu’André Gorz[2] s’est employé à dénoncer. S’engage ainsi une contestation du travail comme valeur et sa relativisation en tant que principal facteur d’intégration sociale. Que ce soit pour accompagner des développements économiques et technologiques ou pour prôner plus positivement l’émergence de sociétés qui ne seraient plus, en premier lieu, fondées sur le travail, une multiplicité de discours s’est ainsi développée pour en diagnostiquer ou en promouvoir la fin. La généalogie d’une telle idée est évidemment complexe : du « droit à la paresse » à la critique écologiste du productivisme et de la société de consommation, en passant par l’« éloge de l’oisiveté », les sources sont multiples et pourraient nous faire perdre de vue l’unité d’un questionnement qui vise à interroger fondamentalement la valeur travail telle qu’elle se pose et se pense aujourd’hui. Que serait une société sans travail ? On peut l’imaginer mais peut-on (et comment) la vivre ? Certaines oeuvres de science-fiction s’essayent parfois à le dire, tandis que, par l’étude critique des systèmes socio-économiques, des recherches nombreuses en sciences sociales s’attachent à justifier des formes de décentrement du travail. Bien loin de penser le travail comme vecteur d’émancipation et d’humanisation, les unes et les autres en font une forme d’aliénation dont il serait souhaitable de se libérer, renversant par-là même la perspective explorée par Thomas More qui plaçait précisément au coeur de l’utopie le travail comme moyen permettant à l’homme de s’affranchir de la nature et de devenir lui-même. Un monde sans travail serait-il l’utopie de notre temps ?

Très influente dans les années 1980 et 1990, une telle perspective se nourrissait alors d’un diagnostic alarmant et juste quant à la dégradation du marché de l’emploi et des conditions de travail. Si le travail pouvait avoir un sens, nul doute qu’en auraient raison le chômage de masse, la précarisation de l’emploi et la montée en puissance d’un discours managérial intégralement soumis, au nom d’une concurrence mondialisée, à des impératifs de rentabilité économique toujours plus contraignants. Cette perspective n’épuisait toutefois pas le sens de ce qui survenait alors dans ce domaine. La raréfaction de l’emploi, la mise en cause de la « condition salariale[3] », la détérioration des conditions de travail, bien loin de le déstabiliser comme valeur et comme statut, ont entraîné son fort réinvestissement social, politique, intellectuel et culturel. En témoigne la multiplication des travaux, documentaires, fictions de tout ordre qui se sont, depuis les années 1980, appliqués à dire, figurer, analyser, dévoiler et critiquer le monde du travail et de l’entreprise ainsi que le rapport à l’emploi.

C’est à ce niveau que la revue Raison publique entend situer son appel à contributions. Les angles possibles sur cette question sont nombreux. Pour interroger cette réalité complexe, le dossier privilégiera la question du sens du travail, telle qu’elle se pose, au niveau des organisations et des rapports sociaux. Il s’agira, autrement dit, d’examiner la manière dont on se représente aujourd’hui le fonctionnement des unités de production de biens et de services, et la manière dont l’individu contemporain en fait l’expérience à travers l’emploi comme statut, mais aussi comme activité, qui affecte non seulement son être social mais son être intime, son rapport à lui-même, aux autres et au monde. Nous voulons interroger la manière dont la question des finalités du travail se trouve saisie dans des discours et représentations, avec un intérêt particulier pour les modalités à travers lesquelles ceux-ci se trouvent produits, circulent, s’imposent et se voient éventuellement contestés.

Plusieurs types de propositions, mobilisant tant les ressources de l’investigation philosophique et de l’analyse sociale, que celles de la critique littéraire et culturelle son envisageables, et nous nous bornerons ici à présenter quelques axes de réflexion :

  • La forte thématisation du discours managérial accompagnant l’émergence d’un « nouveau productivisme[4] », a souligné les tensions qui se sont faites jour entre la manière dont les individus tendent à se représenter leur travail (ses exigences, ses fins, etc.) et les formes dominantes de rationalité économique à l’oeuvre. Comment se manifestent ces tensions ? Quels discours sur ces formes de rationalité ? A quelles critiques donnent-elles lieu ? On pourra aussi s’interroger sur les enjeux et modalités de la représentation, ou mise en abyme, de ces discours dans les oeuvres artistiques (littérature, théâtre, cinéma…) : comment résonne la voix du chef d’entreprise, et à quelles saisies (critique, parodique, ironique…) se prête-t-elle ? Quels sont les impacts de cette nouvelle langue managériale sur la perception même de la réalité vécue ? Et face à ces discours (de) dominants, quelles autres voix se font entendre, et comment ?
  • Quelles représentations pour la crise de l’emploi (chômage et précarité) ? Que nous révèlent-elles des aspirations contemporaines relatives au travail ? La question des conséquences de la perte ou de la précarisation de l’emploi mériterait également d’être abordée, tant sur un plan individuel que collectif : si la fermeture des usines ou la délocalisation participent d’un mouvement globalisé qui marque la fin d’un monde, voire d’une civilisation, c’est bien parce que disparaissent une histoire, un paysage, des traditions, des pratiques et un savoir-faire qui ont marqué des générations entières. Comment l’identité de l’individu, du groupe, ressent-elle de cette cassure dans l’ordre du temps et de l’espace ?
  • Comment, dans le rapport au travail, se figurent et se pensent, à l’époque contemporaine, les formes de l’injustice et de la justice sociale ? Quels comportements, quels (res-)sentiments suscitent-elles et quelle reconnaissance, et légitimité, leur sont-elles accordées ?
  • La question du travail appelle aussi une interrogation sur les rapports entre vie privée et vie professionnelle. Les perspectives qui s’y trouvent liées sont multiples : selon quelles modalités sont donnés à voir les liens entre, d’une part, la vie privée et intime des hommes et des femmes et, d’autre part, le travail ou son absence ? Comment cette question se trouve-t-elle en particulier posée pour les femmes qui, bien loin du partage des tâches dont on fait aujourd’hui à juste titre une figure du progrès, ont quasiment toujours en charge l’essentiel des tâches domestiques et familiales, tout en « travaillant » ?
  • On pourra se demander quel rôle joue le travail dans la perception qu’a l’individu de lui-même et qu’ont les autres de lui et décliner cette interrogation en termes de représentation fictionnelle : jusqu’à quel point la mention, ou la description du travail est-elle nécessaire à la création d’un personnage ? Simple effet de réel, élément de contextualisation historique ou véritable enjeu de l’oeuvre, le travail, dès lors qu’il entre dans un univers de fiction, se charge de sens et de valeurs qu’il convient d’interroger. Ce dernier questionnement peut du reste se prêter à une saisie diachronique : quelles différences, par exemple, entre la représentation du travail dans le roman du 19ème siècle et le roman contemporain ?
  • La critique des formes que prend aujourd’hui le travail peut se nourrir, plus ou moins explicitement d’une vision plus positive de l’activité productive. Quelles représentations pour un travail émancipateur, chargé de sens ? Quelles valeurs, quelles modes d’organisation, quelles pensées et images du pouvoir, contribuent alors à définir un travail qui, pour reprendre une catégorie mobilisée par H. Arendt, comprendrait quelque chose de la logique propre à l’oeuvre ?

Les propositions d’articles devront être adressées à la rédaction de Raison publique pour le 15 mars 2011 par courrier électronique (redaction@raison-publique.fr – préciser en objet du message : « Dossier : Le travail sans fin »). Des propositions détaillées, d’au moins 5000 signes (espaces compris), sont attendues. La remise définitive des articles est prévue pour le 1er juin 2011. Merci de joindre, sur un feuillet distinct, une brève présentation biographique de l’auteur et ses coordonnées, ainsi que des résumés en français et en anglais de l’article. Des informations supplémentaires sur le format des contributions et la revue Raison publique sont disponibles sur le site : http://www.raison-publique.fr/article37.html.

 

[1] Arendt H., La Condition de l’homme moderne (1958)¸ trad. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Agora », p. 175.

[2] Gorz A., Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique (1988), Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2004.

[3] Castel R., Les métamorphoses de la question sociale (1995), Paris, Gallimard, 1999.

[4] Askenazy Ph., Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Paris, Seuil, coll. « Le République des idées », 2004.

Responsable : Raison publique

Url de référence :
http://www.raison-publique.fr/

Ce contenu a été publié dans Appels à communication, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.