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Genèse et évolution, au sein d’une fratrie,
de deux conceptions de la poésie et de l’Art :
Jules et Léon Barbey d’Aurevilly
auteurs aussi célèbres l’un que l’autre en leur temps.
autour des fonctions de la poésie, de la création littéraire et des critères en Art
par Marguerite Champeaux-Rousselot 2005-08-05
Quatre frères Barbey à Saint-Sauveur.
Même pas dix mois d’écart entre Jules Barbey, l’aîné de tous , et Léon le second 1. D’où le thème récurrent et constant de la comparaison ...
Formation
Parents, entourage, et formation qui sembleraient avoir été semblables . Mais Jules dit qu’il fut trouvé laid et laissé de côté par sa mère . Léon semble bien avoir été le préféré2.
Ce simple fait peut bien expliquer en partie les bifurcations qu’on va constater dans leurs goûts et leur façon de vivre, dans leurs intérêts et leur façon d’écrire .
Le milieu est traditionaliste, catholique, et intellectuel : une grand-mère célèbre pour son esprit et son enjouement, des érudits qui faisaient des recherches et écrivaient, des cousins et des oncles en particulier, dont Jules fut bien plus proche que de son père... et dont la proximité fut bien plus affectueuse... La mère préférait être, était, ou se piquait d’être, une intellectuelle : elle écrivait des poèmes politiques, courageux et virils, tout en étant très féminine, au diapason de la duchesse de Berry ! Sa famille aimait sans doute les légendes normandes, et les histoires du passé.
Jules et Léon écoutaient et observaient sûrement beaucoup. Dans plusieurs romans de Jules , on voit des enfants entendre et comprendre bien des choses au-dessus de leur âge, et avec tous les contresens possibles. Barbey nous glisse ainsi une confidence indirecte sur son enfance : «Les hommes, en effet, ne s’intéressent qu’à ceux qui leur ressemblent () les enfants seuls font exception, parce qu’ils ont la naïveté et la foi de l’enfance . Ils croient tout ce qu’on leur raconte, ogres ou fées, mais ce sont là des contes et non des romans! »3. Ce petit passage est tiré de l’Introduction au livre de Péladan, Le vice suprême qui conte l’histoire d’une princesse d’Este, très belle mais très dépravée, sensuelle mais froide et cruelle, aguichante mais ne se donnant jamais. Barbey en écrit la préface. Il loue tout, mais fait une grosse réserve sur les dons magiques d’un des héros qui affaiblissent considérablement la valeur réaliste de l’histoire de Péladan . Ce qui montre bien en fait comment Barbey entend en fait la sorcellerie et le mystère dans ses romans : rien de magique, tout dans l’humain. Or Péladan veut faire croire que ce qu’il écrit là est un roman4 : mais Barbey démasque ici la facilité romanesque et le mépris que certains ont de la littérature enfantine.
Dans le Des Touches5, un enfant aussi a écouté et dans l'histoire, il a retenu et cherché le mystère qui n'était que légèrement suggéré par Barbey.
Dans Le Dessous de cartes d’une partie de whist6, sans doute peut-on prendre pour une confidence personnelle ce souvenir du narrateur : « Ma puberté s'est embrasée à la réverbération ardente de toutes ces jeunesses inutiles ». « Mes treize ans ont rêvé tous les dévouements les plus romanesques devant ces jeunes filles pauvres. » : l’adjectif romanesque est à prendre aussi au sens le plus littéraire: digne d’être transcrite en roman. Comme dans Des Touches ou Le Dessous, un enfant se met à rêver et à avoir envie de savoir la vérité ou de bâtir sa vérité...
Lorsque Barbey explique ses rêveries au sujet du Buste jaune ou au sujet des Sphinx du lit de ses parents, on voit qu’il aimait à rêver dessus , mais ne posait pas de questions au début.
Le plaisir d’ouïr les histoires, l’imagination ardente, tels furent sans doute Jules et Léon enfants. Ils rêvaient, ou rêvassaient plutôt, sur ce qu’ils percevaient, et parfois ne comprenaient pas... Rêves tout éveillés, rêveries, imaginations de jour. Ils ont sûrement lu beaucoup de Contes, entre autres ceux de Mesdames d’Aulnoy et de Beaumont, de Grimm, Perrault ou Andersen ; ils ont étudié les Lettres, dont la mythologie grecque – et pour Jules le mythe de Niobé qui l’a passionné toute sa vie - avec un vif intérêt pour l’Histoire, la philosophie et les langues. Intérêt maintenu pendant les études de droit de Jules, comme en témoigne une liste de ses livres d’alors7.
Ils ont dû pouvoir parler assez vite littérature... Même s’ils ne se ressemblaient pas, ni physiquement, ni moralement, Léon, doué pour les études, fut un frère en littérature pour Jules.
Ils ont beaucoup lu.
Léon aimait les poètes classiques qu’il connaissait par coeur, Virgile, Boileau, Corneille, Racine , « et telle était la ténacité de sa mémoire qu’à l’âge de soixante ans, il pouvait réciter intégralement ces auteurs qu’il n’avait jamais relus depuis. »8; côté moderne, il portait au pinacle Lamartine . Jules, lui, s’intéressa surtout à Byron et Alfieri et il nous explique pourquoi : ils « n’ont que trop empoisonné les dix premières années de ma jeunesse. Ils ont été à la fois ma morphine et mon émétique ». 9 Les dix premières années de sa jeunesse ! La difformité de Byron tout autant que les relations orageuses avec sa mère ont pu lui faire trouver dès alors en Byron un frère, un porte-voix. Casimir Delavigne était aussi une de ses admirations.
Comment et quand sont-ils passés à l’écriture?
Quand Jules commença-t-il à se servir de la parole pour autre chose que des besoins physiques ? ...
On ne sait pas, mais les quelques éléments qu’il donne : rêve devant les bustes, histoires que croient les enfants, rêveries devant les jeunes filles etc., ses confidences sur Byron et Alfieri nous montrent qu’il a dû être assez précoce - conscient peut-être de sa précocité d’ailleurs - en imagination et en parole : ce que Jules vivait était assez fort pour que le souvenir soit indélébile. Le poème Treize ans par exemple est un témoignage qui prouve qu’il savait déjà formuler : il n’est pas seulement rétrospectif. Le souvenir n’est bien net que quand il est passé par une formulation, ce qui impliquait déjà pas mal de sang-froid (sauf dans le cas de souvenirs inconscients inscrits dans le corps et qui reviennent à l’occasion d’une perception)
En ce qui concerne Jules, le premier texte que nous avons, L’Ode aux héros des Thermopyles, est un poème grandiloquent et dont la façon ressemble d’ailleurs assez à ceux qu’écrit sa mère ! Mais il glorifie la démocratie. Qu’en a pensé son entourage direct, plus royaliste que le roi ... ? Jules dit, dans sa dédicace, qu’il l’a composé à « quinze ans et demi »; mais son frère se rappelle qu’il « avait à peine quatorze ans ». La différence d’âge nous donne simplement à penser que, pour Léon, Jules devait écrire déjà depuis longtemps. Cependant , là, aussi jeune , il a publié tout jeune un poème , et cela a dû faire date ...
Quoique Léon ait été apparemment très fier de cette précocité ... il jugeait déjà peut-être son grand frère par les yeux de ses parents, comme le laisse entendre la réflexion qui suit... On y sent quand même son admiration pour cet aîné encombrant et le soulagement qu’il ait changé : les soixante ans du frère Léon ne partagent pas - et ses treize ans ne partageaient sans doute déjà pas plus - les opinions de Jules à cette époque, et il ajoute dans sa lettre : « (...) Mais les destins et les flots sont changeants, et Dieu merci, les esprits, aussi, surtout quand ils ont de la vigueur, de la portée, et de la réflexion ».
Léon aussi manifeste de bonne heure des dispositions merveilleuses pour la poésie . Aux dires de ses contemporains, il est presque plus doué encore . Il versifie thèmes, version latines et narrations avec une aisance incroyable.
Mais c’est avant tout un auteur « abstrait » : une petite aventure bien significative arriva à Léon : « Il désirait depuis longtemps voir le coucher du soleil au sein des flots, spectacle dont les poètes font une description si pompeuse, mais qu’il n’avait pu voir jusque là que dans les rêves de son imagination. ( il s’en va donc au bord de la mer pour observer ) il trouva que le soleil se couchait très prosaïquement. ». Il décide ensuite d’attendre sur place son lever. Il est arrêté par les douaniers , se justifie de ne rien faire de mal , puis est reconduit à ce lieu ... et le lendemain matin, il s’aperçoit qu’il avait oublié que le soleil se levait à l’opposé ! Romantique, littérateur abstrait ou d’imagination, imitateur des classiques, jeune et inexpérimenté, un peu fou… Mais surtout est-il croyable que Léon qui est normand, de Saint-Sauveur et habitera à Caen, n’ait jamais vu la mer et le soleil se coucher sur la mer !
Il faut qu’ils passent leur bac. Jules se dirige vers le barreau et doit passer par la philo et le bac, à Stanislas. Très doué pour le dessin et les sciences exactes, Léon part en taupe à Henri IV en visant Polytechnique.
« Au bout de quelques semaines, ( Jules ) qui avait composé une satire assez mordante sur l’expédition française en Grèce et sur la victoire de Navarin10, n’eut rien de plus pressé que de l’envoyer au jeune élève du lycée , et celui-ci ne manqua pas de faire circuler dans l’école11 les malices spirituelles du futur écrivain. Mais hélas! la pièce tomba bientôt entre les mains du proviseur qui vit là un acte d’hostilité contre le gouvernement, et, désireux sans doute de mériter un brevet de zèle, congédia sans forme de procès le pauvre Léon d’Aurevilly. »
Léon retrouve donc Jules à Stanislas , et prépare lui aussi un bac lettres.
Bac pour les deux.
Caen, et le droit pour Jules qui ne le souhaitait pas vraiment . Léon, qui était tout aussi peu décidé , retrouve sa maison avec ses parents , et a l’autorisation de se livrer aux beaux-arts et à la poésie . Puis il rejoint Jules à Caen pour faire Droit lui aussi.
Depuis son Ode , Jules a composé souvent des vers. A quoi pouvaient ressembler ses premiers poèmes ? Sans doute à « Aux héros des Thermopyles » : sans doute racontait-il ses premiers émois, ses premières révoltes, ses désirs militaires, politiques... Peut-être ses poèmes étaient-ils byroniens, romantiques, et faits tantôt de bons sentiments, tantôt de provocations un peu « jeunes » et sans doute cachait-il au fond toute cette complexité, ces souffrances qu’il cherchait déjà à masquer, pour sembler fort, dans son apprentissage de dandysme. Mais on lui refuse de publier ses vers, et, de dépit, il les jettera tous au feu en 1824. Jules n’est pas d’un tempérament modeste ...
Léon, qui n’avait certes rien publié avec autant d’éclat que Jules, écrivait, lui aussi , des poèmes charmants qui le faisaient remarquer de son entourage . On parle partout de la facilité prodigieuse de Léon à versifier, et ses succès vont toujours croissant.
Et sans doute les lut-on dès le tout début en les comparant.
Tous les deux menèrent à Caen une vie mondaine, causeurs spirituels et recherchés dans les salons . Ils étaient proches .
Jules, à Caen, fait la connaissance de Trébutien qui l’admire, l’encourage à écrire, et même le publiera .12 Puis il présente Léon à Trébutien qui l’encourage lui aussi dans les lettres, lui suggère des thèmes, le corrige, et le publie également. Jules reconnaît que Léon a une grande facilité à écrire des poèmes et ne se montre jaloux ni de son frère, ni de son amitié pour Trébutien . .
Un exemple : Jules écrit ceci à Trébutien parti en voyage :
« Je me dépense ici, âme, voix et vie, dans d’inénarrables causeries : c’est un charme infini. Mon frère me lit son beau poème et je me laisse entraîner à cette dérive de poésie qui , à toutes les indicibles mélancolies composant sa divine essence, joint de plus pour moi celle des jours écoulés. Ah! mon ami ! que n’êtes-vous entre nous deux ! Nous parlons , ou pour mieux dire , nous rabâchons de vous . Hier je disais à Léon ce que vous aviez de poétique dans votre nature (...) Je ne voulais que presser du genou le flanc plein d’haleine, solliciter la lyre d’un doigt curieux , jeter l’émeraude comme le roi grec dans la mer de poésie silencieuse. L ’émeraude m’a été rapportée ce matin, et encore plus heureux que celui qui retrouve la sienne dans le ventre d’un brochet, la mienne m’est revenue tout ornée et entourée de mille cristallisations . Pour parler sans figure , mon ami, Léon a fait une ode en votre honneur et gloire (...) »
Mais leur amitié n’empêche pas des tempéraments très différents.
Un exemple : ils ont ensemble des joutes poétiques que Trébutien admirait. Ainsi Jules avait manifesté le désir d’un long voyage. Léon lui écrivit un poème pour l’en détourner, en lui expliquant que le voyage est inutile : le contentement, le repos sont affaire d’intériorité . Il clôt ainsi son poème :
« Ah! S’il est un pays où l’âme se repose,
Se baignant des parfums dans un bocage obscur,
Comme le papillon englouti dans la rose ,
Baisé d’un chaud soleil, caressé d’un vent pur ,
Ce merveilleux Eden que toute âme désire ,
Fût-il au bout du monde, allez vous y plonger !
Mais l’âme en tout pays , ardente , aspire, aspire !...
Oh! pourquoi, pourquoi voyager? »
Et Jules répondit :
« C’est qu’on est mal ici . Comme les hirondelles,
Un vague instinct d’aller nous dévore à mourir .
C’est qu’à nos coeurs , mon Dieu! vous avez mis des ailes...
Voilà pourquoi je veux partir . »
Bifurcations :
Ils se différencient de plus en plus.
Léon reprend le nom « d’Aurevilly » que lui lègue un oncle, et réside souvent chez ses parents. Il se distingue comme littérateur : il compose comme il respire, et de la littérature qui plait à ses parents... Il fonde en 1831 un journal légitimiste et bien-pensant Le Momus Normand, dont il est rédacteur en chef (lui le cadet... ) tandis que son aîné , Jules, n’est qu’ un des journalistes.
Son père encourage Léon et paie la publicité du journal . Léon fit paraître dans cette revue en 1832 deux poèmes légitimistes de sa mère « qui versifiait presque aussi bien que lui ». Jules trouvait sur ce terrain-là aussi un fils préféré de sa mère, un frère qui réussissait aussi bien que lui dans les lettres, et même mieux mondainement .
Léon, chansonnier satirique connu et redouté, essuya un procès pour une Ode à la Duchesse de Berry. Il est précisé, lors du procès, que M.Léon d’Aurevilly, « s’est levé d’auprès de sa mère » pour répondre. On nomme son cousin et ami , mais pas son frère Jules13. Il fut acquitté. Le succès et les publications de Léon augmentent . Poèmes de circonstances, légers, humoristiques ou poèmes moraux, presque religieux , et souvent politiques ... Léon dédicace très amicalement à Jules son premier recueil de poèmes... édité en 1833 ( bien avant ceux de Jules) : « Amour et Haine, poésies politiques » : les sujets sont badins d’abord, sur les menus événements de la vie, sur les fêtes, les saisons, sur la Normandie . Un des poèmes, sur la mer est dédicacé ainsi :
A Jules Barbey, mon frère aîné et excellent ami :
Ballade normande : La Blanche Caroline.14.
Au fur et à mesure des années, le ton de Léon est souvent de plus en plus moral et bien-pensant... et s’il a un échange avec Jules, son ton est souvent celui d’un frère aîné (!) qui morigène avec indulgence un cadet trop remuant.
En effet, l’évolution de Jules est bien différente ! Lui, à la mort de son oncle en 1829, refuse de reprendre le nom par convictions démocratiques, et, fuyant ses parents, quitte le moins possible Caen. En 1832, il fonde une petite feuille libérale, La revue de Caen, puis en 1834, il lance une autre revue très peu conservatrice : La revue critique de la philosophie, des sciences et de la littérature.. Il écrit des choses amères et scandaleuses : Le cachet d’onyx en 1831, Léa en 1832, La Bague d’Annibal en 1833. A son désespoir ou à sa fureur, il ne publie que de très rares textes, et encore grâce à l’amitié généreuse de Trébutien ou d’autres amis...
Jules, qui a souffert du manque d’affection du côté de ses parents et souffre d’un relatif échec littéraire, est amer et commence un processus de rééquilibrage tant vis à vis de ses parents, ( mais ce n’est pas notre sujet ici15), que vis à vis de ce jeune frère quelque peu encombrant , qui a tant de succès : à l’époque Jules et Léon, rivaux en études, littérature, et célébrité, en sont en effet à peu près au même point devant l’Histoire...
Léon , plus calme , moins rebelle est heureux et se sent en harmonie avec le monde, ce qu’il n’a de cesse d’écrire pour tous afin d’augmenter ce bonheur général . Jules, malheureux et passionné, écrit une nouvelle Léa que lui inspire son malheur et sa façon de compenser . Il y parle entre autres de son frère et de lui .
Dans toute son oeuvre, seule cette Léa, publiée en 1832 (Barbey a 24 ans) nous campe deux (quasi) frères : Réginald et Amédée . Leur relation est analysée comme une comparaison sous entendue, physique et intellectuelle. Amédée, beau jeune homme, semble, avec « son front serein et ouvert »16, « le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens » 17, cet Amédée pourrait bien être Léon ... « Amédée n’était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald » . Reginald, « celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était plus largement empreinte de génie et de passion »18, Réginald, le héros de l’histoire, l’artiste, est Jules lui-même. En compensation de sa laideur, ( il s’accepte laid, donc) Jules se dote du génie et de la passion... La nette constatation de leurs différences d’aspect physique, qui sont devenues des différences esthétiques, constatation que Jules essaie de rendre objective, le conduit donc à se doter, en compensation de sa laideur, dans cette oeuvre précoce, du génie et de la passion... Autrement dit, déjà dans Léa, la laideur de Reginald implique son génie, et Amédée, qui est plus beau, est décrit comme moins intelligent. Certes Amédée aime Réginald , et c’est réciproque ; de même que Léon semble avoir été un garçon affectueux et sensible, qui, peut-être, n’a jamais dit à Jules qu’il était plus beau que lui... Mais, malgré tout, Jules, pour restaurer son image, ternit celle de Léon , et il précise que « leur intimité partait plus du coeur que de la tête ; c’était par ce point qu’ils s’étaient touchés. Trop d’intervalle les séparait par ailleurs. »19L’auteur intime donc ainsi, à sa façon, à Amédée-Léon de se taire... Si Jules accepte enfin la comparaison qui l’a toujours gêné, c’est lui qui remplit les plateaux de la balance : Léon est différent de Jules tout passion et génie. Léon est bien d’abord un frère reconnu de coeur, mais non reconnu de tête...
Dès ce moment , Jules a sans doute construit toute cette théorie - équilibrante dans son cas, mais combien douloureuse à vivre sincèrement - que le succès n’est pas une preuve de qualité, et même que l’insuccès peut être preuve de qualité ... pour un être comme pour une oeuvre . Ce qui est la seule façon de se poser en écrivain égal de Léon ...
D’autres réactions vis à vis de son problème : il mène une vie de dandy et de Roi des Ribauds, après avoir complètement rompu avec sa famille , et même avec Léon. Il abandonne quasiment toute religion sincère, et vit un amour passion interdit et scandaleux avec la femme d’un cousin ...
Les évolutions de Léon et de Jules continuent à se différencier :
Ses parents veulent marier Léon, mais il n’aime pas la jeune fille. Puis il tombe amoureux, mais cette jeune fille semble trop religieuse à son goût. Dégoûté d’avoir vu les craintes et les hypocrisies de certains de ses amis lors de son procès, il arrête le Momus Normand, et lui qui vivait tranquillement chez ses parents, se décide à être avocat et à changer de vie . Il a l’impression d’abandonner sa chère poésie et écrit le le 3 octobre 1834 à un ami : j’ai décidé de m’ « exil(er) de mes habitudes rêveuses, (m’)exil(er) de mon foyer, (m’)exil(er) de ce pays-ci » et d’abandonner « cette vie de poésie et d’imagination, la seule pour ainsi dire que je connaisse depuis douze ans . » Cependant , on sent toujours chez lui cette volonté positive de surmonter les difficultés : « Nous tâcherons , à force d’étude et de courage , de nous modeler sur ce Walter Scott , qui ne perdit rien de la fraîcheur de son esprit poétique dans les études arides et poussiéreuses du Droit. » Il mentionne à cet ami « mes deux grands poèmes de plus de deux mille vers chacun (... ) , cette réalisation de mes sentiments inextinguibles amour et misanthropie. »
On pourrait parler ici d’un premier type de sublimation qu’essaye Léon dans un sens très social et positif.
Mais le processus va continuer . En effet, vers 1835, Léon se convertit radicalement . Il écrit toujours abondamment des poèmes , mais de plus en plus religieux. Trébutien lui demande une fois encore de les publier . Ce sera Sonnets, avec cette épigraphe : « cantabo et psalmum dicam. Ps 56°. » A cette occasion, il écrit à un ami à qui il les envoie : « Ces Sonnets n’ont pas peut-être comme poésie une grande valeur . Comme initiation à ma vie intérieure nouvelle, ils en ont une et fort réelle à ce qu’il me semble. (...) L’homme de passion s’efface, le chrétien commence à poindre tout doucement (...) C’est qu’en effet, mon cher bon ami , si chrétiennes que soient ces poésies, (échos vagues et mourants de mes consolations intérieures) elles le sont moins encore que leur auteur (...) il m’est impossible de m’abstraire de ma manière colorante de dire les choses.(...) »
Léon hésite maintenant entre épouser la jeune fille très croyante et devenir prêtre «Ma tête et mon âme sont deux abîmes d’idées et de sentiments, de vrais mondes. Un jour ou l’autre, une création sortira , pure et brillante , je l’espère, des ombres du chaos qui la couvrent encore; »
Il se décide à rompre ses fiançailles . (Sa fiancée se consacra elle aussi à Dieu elle aussi, mais sans entrer au couvent).
Léon, dans sa conversion, se voit comme un pécheur repenti qui demande pardon , et lorsqu’il écrit pour sa mère un poème en 1836, pour sa fête, il fait allusion au fils prodigue qu’il était : « Et pour que son fils la désarme, / Toute mère a le coeur d’un Dieu... » Que pouvait penser Barbey, lui qui ne se convertissait pas, et qui était le frère aîné... mais toujours prodigue...
Après de rudes tergiversations car il se sentait indigne de devenir prêtre à cause de tout son passé, le 1° octobre 1836 , Léon entre au séminaire. Là , « ses cruelles perplexités avaient disparu comme par enchantement, une paix délicieuse régnait dans son âme, et il chantait son bonheur dans des improvisations qui coulaient de source . » 20 « son bonheur s’exhalait aussi en flots de poésie . »21
Il fut ordonné prêtre le 25 mai 1839.
On ne peut trouver chemin plus dissemblables...
Les chemins des deux frères semblent avoir divergé de façon irrémédiable. Qu’en est-il alors de la poésie pour eux, entre 1839 et 46 ?
En fait, quand on les observe bien, Léon et Jules en ce qui concerne le dons de l’expression et certains côtés joyeux, ne sont pas tellement différents l’un de l’autre.
Au delà des efforts de Léon pour être un bon et saint prêtre, et de ceux de Jules pour être un dandy et un être unique et remarquable, il y avait une parenté dans le style et l’être entre les deux frères. Gaieté, humour, esprit, goût de la beauté, épicurisme, attention au matériel ( chez Jules , le raffinement du dandysme, chez Léon, le raffinement souriant de la pauvreté discrète) . Mais chaque fois , ce qui chez Jules n’est que conversation éblouissante, se change en plus chez Léon en poèmes.
Voici un échantillon, nettement plus tardif qui se rapporte aux souvenir des années 1827 à Stanislas de Léon et de Jules. Il nous intéresse parce que , tout comme pour la Ballade de la Blanche Caroline vue plus haut, on pourrait là aussi étudier les références ou les perceptions communes à Jules et à Léon : le poème est de Léon
« Le jour venait d’en haut, il me semble le voir :
Dans son lit de lumière en se couchant le soir ,
Il projetait au front de la Vierge immortelle
Une vague rougeur qui la rendait plus belle ,
Et moi je n’osais plus presque lever les yeux
Vers le marbre où mourait cette teinte des cieux,
De peur de voir soudain sourire à ma prière
Un regard de statue et des lèvres de pierre... »
C’est captivant de regarder et de comparer les deux styles! Ici, Marie contre Niobé et le buste jaune ??!! Toutes ces « parentés » et leurs incidences intimes sont loin d’être inintéressantes lorsqu’on essaie de comprendre la genèse d’un être.
De même la comparaison sur les styles : Jules écrit : "Je ne conçois guère le talent que comme un ongle qui vous pousse au fond de l'âme, et qui, pour paraître, brillant et pur, a besoin de la déchirer." (C.G. III, 197) Mais Jules parle du style et Léon lui de la vie : « Ma tête et mon âme sont deux abîmes d’idées et de sentiments, de vrais mondes. Un jour ou l’autre, une création sortira, pure et brillante , je l’espère, des ombres du chaos qui la couvrent encore ». Même l’expression de Léon « abîme » pour parler du coeur est bien aurevillienne à la manière de Jules . On pourrait trouver de nombreux autres points de rapprochement .
Jules, en tant que prêtre, reste un homme qui prend la littérature comme un outil pour son ministère22.
Leurs choix de vie accentuent évidemment les différences.
Il semble que Léon e’efforça d’être fidèle à l’esprit évangélique. Humilité, modestie sont des qualités qu’il choisit de cultiver. Ainsi, en 1856, l’abbé , fatigué par les Missions , se retire pour quatorze mois dans sa famille et écrit L’Utilité des missions en pays catholique, un livre de 350 à 400 pages . On y trouve cette phrase révélatrice : « les plus petits, dans l’ordre des connaissances religieuses, sont en général les personnes d’éducation et (...) par conséquent, tout est peuple autour de la chaire catholique. » . On saisit ici la grande différence avec notre aristocratique et très élitiste Jules...
Honnêteté, crainte du mot d’esprit qui fait mal, même s’il est spirituel au sens très mondain du terme, il préfère se taire que de faire des saillies un peu malhonnêtes, ou avoue qu’il a menti pour faire rire.
Humble, il décide de ne pas avoir d’intelligence personnelle ( aux divers sens de cet adjectif ) : « Les obstacles à cette vie spirituelle et divine sont l’esprit propre, l’amour-propre et la volonté propre. L’esprit propre, c’est la possession égoïste et solitaire de son intelligence, c’est l’esprit cherchant en lui-même sa propre règle . L’esprit poussé à ses dernières limites, c’est la folie. »
Avec une obéissance parfaite, Léon demande toujours toutes les permissions , et s’il parle de flèches, ce n’est pas celles de son frère, le Sagittaire si redouté pour ses épigrammes . « J’attends la licence de mon supérieur. Le fiat ne dépend pas de moi. Il faut que la flèche, si flèche il y a , soit mise par l’archer sur la cordre de l’arc. Croyez bien que, une fois posée, la flèche, sous l’impulsion du doigt de Dieu, volera soudain. Puisse-t-elle, comme celle qui blessa sainte Thérèse, être d’or et avoir à son extrémité un peu de ce feu qui fait brûler les coeurs! »23
Il cultive la modestie : comme un admirateur lui avait écrit que dans ses poésies religieuses, il avait le « regard et le vol d’un aigle ». Il écrivit aussitôt en réponse un poème intitulé : «Je ne suis qu’un petit oiseau ». Il brûla souvent sa correspondance poétique et littéraire. Il réclama à la mort de Trebutien ses lettres, ses oeuvres et même les copies que Trebutien en avait faites, et les brûla.
Léon est bien l’opposé du Jules dandy, aristocratique et provocateur , mais il est ou devrait être le modèle du Jules ultra catholique...
Jules, pendant ce temps, cultive l’orgueil, l’esprit, la cruauté dans la critique, l’apparence, l’indépendance . Il se tue en efforts pour reconnu comme le Roi des Ribauds, le critique le plus redouté, le Prince des dandys etc. Il bataille pour être publié, commence enfin à l’être, et pas seulement par un ami intime . Il touche ses premiers cachets pour les journaux, ce qui est une preuve de succès ... Il a la conscience de sa valeur personnelle, et la cultive . Il est très fier de voir ses oeuvres soignées et embellies par Trebutien . Il est difficile pour lui-même comme pour les autres. Dans le journalisme , il a choisi la critique , comme une revanche sur ceux qui ont été si critiques à son égard. Il se voit reconnaître enfin lui aussi d’éblouissantes qualités de causeur, et, avec plus de difficultés, d’écrivain, mais en prose . Nul ne le connaît comme poète.
Dès 1845, il revient intellectuellement d’abord à la religion, puis connaît une véritable conversion en 1846 , et retourne à la pratique religieuse sous l’influence d’amis et de sa fiancée, l’Ange Blanc. .
C’est un grand obstacle qui tombe du côté de Jules .
La poésie
Léon faisait de la poésie avec tant de plaisir facile que, lors de son ordination, en 1839, il avait supplié Dieu, par mortification, de lui donner le courage de ne plus faire de poésie pendant 10 ans.24 Il a « demandé à Dieu, dans sa foi naïve, que son amour de la poésie ne lui occasionnât aucune distraction dans l’accomplissement de ses devoirs quotidiens(...) Il tint parole, et un jour il nous a avoué, avec sa simplicité ingénue , que Dieu avait bien voulu lui accorder l’immense faveur qu’il lui demandait. »
De même , vers la fin de sa vie, il réitère ce sacrifice : en juin 1872, « il offrit à Dieu, pour le salut de l’Eglise et de la France, le sacrifice de sa vie intellectuelle, morale et physique , le tout selon le bon plaisir divin, avec le voeu de renoncer pour jamais à ses chères correspondances littéraires, supposé même que la santé lui soit rendue. »25 C’est dire si ce plaisir d’écrire devait être grand pour Léon !
Très doué aussi pour les prédications, (la poésie au service de la prose), il est envoyé, très logiquement, dans les missions en France et fait équipe avec un autre prêtre poète lui aussi . « Poètes tous deux , doués d’une imagination vive et brillante, (...) ils avaient tous les deux la véritable éloquence de l’orateur sacrée, celle des grandes pensées, des grandes convictions. Ils avaient surtout l’éloquence du vrai missionnaire, cette éloquence du coeur qui seule fait retentir la voix de Dieu jusqu’au fond des consciences. . Rien d’entraînant comme cette parole originale où abondent les traits saisissants , les expression imagées et poétiques, les inspirations soudaines qui réveillent et emportent les âmes. »26 « Rien de plus poète que le peuple, comme l’a dit un philosophe. Aussi la foule goûtait-elle tout spécialement cette parole ardente et imagée , ce style chaudement coloré du poète-missionnaire. »27
Léon a toujours composé des poèmes qui ont été bien accueillis par son entourage. On constate que c’est presque de la prose en vers, qu’ils contiennent des chevilles ou des lourdeurs, sous forme de chanson ou dans des formes bien connues, et qu’ils sont « bien » réguliers, et même très bien ! C’est de la poésie facilement acceptée. Tout lui est prétexte à écrire des vers : l’anniversaire de sa mère, une nouvelle invention, un objet qu’on lui a retrouvé, les étrennes , des jeux de pensionnaires etc. Il lit volontiers ses poésies aux fêtes religieuses ou profanes, et laisse publier ses vers facilement car il estime, une fois prêtre, que sa facilité à écrire des vers n’est qu’un talent donné par Dieu, et que le style n’est qu’un moyen de dire Dieu aux autres ou de rendre gloire à Dieu. Profanes ou religieux, il écrit des vers surtout à destination des autres : c’est un message cohérent avec l’Evangile, et les beautés profanes feront chez certains mieux passer le message religieux .
Jules a composé lui aussi des poèmes, mais ils n’ont pas été bien accueillis par son entourage. Son premier poème a été publié aux frais du Chevalier de Ménilgrand, qui était un parent lointain et bonapartiste . Sa poésie prétend donc, dès la première, porter un message de contestation contre sa famille et les opinions de son milieu. . On ne sait pas comment étaient les poèmes qu’il a brûlés : sans doute de la même eau , et très byroniens . Il brille presque avec spontanéité et inspiration dans la conversation, et utilise la prose en polissant son style dans la difficulté : journalisme, nouvelles et romans. Il écrit excessivement peu de poèmes , ne les communique même pas toujours à son meilleur ami, et n’a pas l’idée de les publier : il n’accepte de le faire, avant la fin de sa vie , à la demande pressante de Trebutien, qu’ une fois qu’il se sent accepté par certains lecteurs. Il écrit en fait en secret, pour lui-même , ce qu’il ressent et sans chercher un autre but que celui de s’exprimer et de se soulager. Il n’écrit sa poésie que sous l’impulsion donnée souvent par la souffrance, la passion et le souvenir . Il évite les formes régulières le plus souvent, et invente de nouvelles formes de poèmes . Les titres de ses recueils sont significatifs : Rythmes oubliés, Poussières etc. Le style a pour lui une importance extrême , et égale au fond .
Deux façons de faire de la poésie très différentes donc.
Comment se jugeaient-ils l’un l’autre sur ce plan? Désaccords sur la vie :
Jusqu’en 1858 , Jules est moins connu, même sur un plan littéraire, que Léon.
Même ensuite, quand Jules commença à être connu, pendant longtemps, on les distingua mal .
Léon parle de Jules et l’on sent que Léon admire Jules tout en lui donnant tort dans ses choix d’opinions :
Questionné par un journaliste sur les premiers poèmes de Jules, Léon lui répond . Il est fier de la précocité et des capacités fraternelles . Mais on sent, à une légère ironie, qu’il jugeait peut-être déjà, comme ses parents, que son frère avait alors des opinions regrettables ou légères . « Oui, mon frère avait à peine quatorze ans quand il composa une pièce sur les Grecs, en ce temps-là; c’était , vous le savez, une pluie de vers sur les Hellènes . Elle fut dédiée par lui à Casimir Delavigne , qui lui fit une réponse très flatteuse , laquelle fut imprimée ». Puis, il glisse avec une ironie légère que maintenant les libéraux taquinent l’Ultra qu’est devenu Jules sur ses tendances libérales de jeunesse, ayant été heureux de le prendre en flagrant délit de libéralisme ! « Mais les destins et les flots sont changeants, et Dieu merci, les esprits aussi, surtout quand ils ont de la vigueur , de la portée et de la réflexion. »28 Léon se trouve heureux de pouvoir complimenter son frère parce qu’il a changé en bien . On ne sent pas du tout ici un complexe d’infériorité de Léon par rapport à Jules, ni une gêne.
Nous possédons aussi une lettre de Léon, humoristique et affectueuse, raisonnable et pleine de bon sens, assez modeste pour lui-même, et assez objective sur Jules . Elle aurait presque pu être écrite par Jules car le ton en est très libre et vivant : « Quant aux biographies des d’Aurevilly , vous avez raison, et votre jeune bibliophile a raison aussi ; on nous a souvent confondus l’un et l’autre. Il y a une curieuse balourdise d’un certain Pierre Larousse, mauvais dictionnaire à qui je voudrais bien qu’on fît la figure. Un article se trouve là, où sans rime ni raison, mon frère est moi , et moi mon frère! Ce qui fait , pour un missionnaire de campagne un singulier personnage . On s’y amuse de quelques ridicules de mon frère, et l’on a raison. On ne nie pas son magnifique talent. Toutefois, il est attaqué (et traité d’) un écrivain d’opinions exécrables ... Je serais bien heureux que votre jeune homme lût l’article et accrochât un grelot gigantesque au nez d’un homme qui fait des Biographies et qui ne sait pas que Jules n’est pas Léon, et fait une confusion de deux vies nécessairement discordantes , de manière à produire un personnage impossible. J’avais averti mon frère de flamber ce drôle ; je me fiais sur lui, sans cela j’eusse réclamé au nom de ma dignité de Prêtre ».29
A propos d’Un Prêtre marié , où Jules avait écrit que les Anges éprouvaient de la douleur devant les impiétés de Sombreval, Léon corrige son frère: les anges du Ciel ne peuvent souffrir, et il termine en disant : « J’ai cru devoir te faire cette observation , pour t’engager à modifier quelque chose de très beau au premier coup d’oeil, mais qui après tout n’est qu’un mirage , en raison de cet immortel principe :
« Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »
Tu verras aisément comment ton génie peut s’emparer de cette idée pour faire resplendir , à l’endroit indiqué, des magnificences de sentiment et de style qui soient dans les convenances absolues de la vérité catholique.
Il est certain que, mises dans leur vrai jour, les choses religieuses sont un trésor inépuisable de ressources poétiques pour l’artiste. La Religion, étant l’oeuvre du Dieu vivant, de celui qui est la Beauté essentielle et éternelle, renferme par là-même toute vérité et toute beauté. N’entrevois-tu pas déjà tout ce qu’il y aurait à dire sur ce sujet, dans un traité de l’Art chrétien? »30
Enfin, dernière référence, lorsque Jules semble trop céder aux sirènes byroniennes, au lieu d’écouter l’Ange Blanc et les voix divines, Léon lui écrit ce poème :
« O vous qui possédez , comme un trésor sublime,
La vérité de Dieu dans un vase mortel,
N’allez pas consommer l’épouvantable crime
De pervertir en vous les lumières du Ciel !
Un pareil sacrilège est un si grand outrage
Qu’il faut, sachez le bien, Dieu pour le concevoir ;
N’imitez pas Byron dont le terrible page
Fut l’Ange noir !
Mais, quand vous écrivez, - d’une main assurée,
Loin de ces feux maudits que l’orgueil trouve en soi,
Elevez vos regards vers la clarté dorée
Où Dieu se laisse voir à l’oeil pur de la foi.
A l’orgueilleux déçu, la gloire se refuse;
Le talent qui s’oublie est un double talent...
Croyez et soyez humble, - et vous aurez pour Muse
Un Ange blanc.
Léon parle donc avec autorité à Jules, et surtout au Jules croyant ...
Voyons maintenant comme Jules parle de Léon :
Jules parle de Léon :
Un jour , Jules, qui a commencé à se convertir aussi de façon concrète, va écouter prêcher Léon, le 11 août 1847, et il y avait 9 ans qu’il ne l’avait vu . Comment va-t-il juger cette belle poésie de Léon que les autres encensent ? Lui, Jules, mentionne seulement une « saine et forte éloquence. » Et dans ses tournures négatives, on sent bien la réticence : on n’y sent , dit-il, « (...) pas un souffle des préoccupations littéraires ou politiques de ce temps-ci qui infectent nos meilleurs prédicateurs (...) » Il conclut, sans se placer sur le terrain du jugement critique esthétique, que Léon a des « mouvements d’une foi si sincère qu’ils en deviennent prodigieusement éloquents. »31 C’est le moment bien sûr où Jules commence à se convertir . Mais cette affectation de Jules de ne s’occuper que du fond et non de la forme, dans les sermons de Léon, est-elle sincère ? On peut se poser les mêmes questions lorsque Léon devient plus célèbre, ou risque de le devenir . Trois exemples :
Vers 1850 , les dix ans de silence poétique achevés, Léon recommença quelques improvisations, à Marie surtout . Trebutien s’empressa de les publier sous le nom de Rosa Mystica , avec cette Introduction : « Ces vers trouveront -ils dans les voies du monde le public caché pour lequel ils sont faits? Cela est douteux ».
Jules, chrétien fervent désormais, va-t-il soutenir fraternellement et chrétiennement son frère prêtre ? Non, car Jules, avec qui il entretient pourtant des relations constamment bonnes, n’aime toujours pas vraiment son style. Heureusement, leurs domaines32- tels que Jules les définit - sont différents... et ils peuvent alors cohabiter : « Causé avec Trebutien33de la Rosa Mystica de mon frère qu’il va publier (...) poésie sans saveur pour moi - il faut être plus avancé que je ne le suis dans la vie religieuse, pour être touché de ce qui touche Léon comme poétique. »34
Autre exemple : comme Léon avait prêché une fois une retraite à Stanislas en 1851 avec un grand succès, l’évêque de Paris lui proposa de faire les Conférences de la métropole à Notre-Dame, en remplacement de Lacordaire . Jules aurait pu en être fier et pousser son frère à accepter . Or, dans le commentaire de Jules, on ressentirait presque les mêmes réticences derrière le prix de bonne conduite que décerne Jules à son jeune frère : il se félicite de l’humilité de Léon dont il fait part avec intention, l’intention inavouée car honteuse quand même, de le « cantonner » dans une zone de second ordre : « Il eut le bon sens de refuser ; il crut avec raison que sa vocation était de rester l’orateur populaire des missions, dont l’éloquence impétueuse emporte les masses, et non le conférencier de Notre-Dame de Paris , qui étale brillamment les vérités religieuses devant l’élite de la société française . S’il y conquit moins de gloire, il convertit certainement un plus grand nombre d’âmes. »35 Derrière ces félicitations, n’y a -t-il pas des sentiments plus confus? des craintes? Lui, Jules se sent de taille à affronter ce public. Il pense peut-être que Léon ne le sera pas, ou sera nul au point de vue littéraire ? ou lui ferait concurrence?
Troisième exemple : Trébutien publie en 1857 Les Hirondelles, toujours de Léon ... A-t-il senti les réticences de Jules et a-t-il voulu le piéger? toujours est-il qu’on nous raconte ceci36 : Trebutien « avait voulu en donner les prémices au frère du poète sans lui désigner l’auteur. » Trebutien avait l’habitude de recopier d’une écriture magnifique les textes qu’on lui envoyait et avait donc envoyé une copie d’un des poèmes de Léon à Jules . Jules répondit à Trebutien une lettre fort clairvoyante, mais aussi pleine de réticences et de réserves que les précédentes . On y sent véritablement une patience qui s’use envers une poésie impatientante, l’amour pour son frère et l’amitié pour Trebutien , et la tristesse peut-être que Léon ne fasse pas de la grande poésie comme il l’aimerait : « J’ai reçu, écrite incomparablement par vous , une poésie intitulée l’Hirondelle délivrée . Elle est signée d’une âme en peine, mais je la crois de Léon. Oui, il y a progrès dans sa manière. Il y a de fines beautés dans cette pièce . Cela tient-il à la disposition actuelle de mon âme ? Il est des moments, disait Sterne, où les flageolets faux vous paraissent si doux... Je ne crois pas cependant le flageolet de Léon le moindrement faux. Cette poésie est réellement touchante , d’un coloris délicieux et d’un rythme adorable de langueur. Dites-lui pour moi ( cela le flattera davantage) le muy bien! que je disais il y a quelques jours aux Carmen (qui n’étaient pas des poèmes) du Nord de l’Espagne. » Il est un peu triste de constater que Jules ici prend presque le même ton et les mêmes masques que son ennemi , l’hypocrite Sainte-Beuve, qui, à propos du même recueil, écrit : « Rien ne m’a été plus flatteur . Je connaissais déjà par votre frère ce charmant recueil, je savais que la poésie est chez vous un don de famille , et que vous êtes deux à qui l’harmonie a souri à votre naissance. » 37
En fait Jules refuse à Léon le titre de grand poète, même s’il accepte sa supériorité sur le plan religieux et théologique.
Les conceptions de Léon sur la poésie
Il a toujours fait passer le fond avant la forme :
Premier exemple : Dans Amour et Haine, on lit sa première défensequi minimise son talent, mais revendique avec modestie l’idée politique : « comment ! moi, inutile rêveur , pour avoir déposé , dans une inspiration d’un soir , toutes mes convictions politiques et poétiques(...), j’ai fait une oeuvre dangereuse, j’ai, (...)remué toute la Haute et Basse Normandie (...) Voilà , messieurs, comment la vanité trouverait son compte dans le procès qu’on m’intente . Mais, Dieu merci, je ne suis point aveugle sur ce qui me concerne personnellement ; la seule dangereuse influence de mon Ode était dans celle qui l’inspira , et qu’hélas, je n’ai pas su couronner des rayons dont elle était digne. (...) Ce que je fais , ce que j’écris, ce que je dis , je le fais , je l’écris , je le dis (...) Pour ce qui est de leur forme poétique, mauvaise ou bonne, nous nous en soucions fort peu, et ce n’est pas nous qui affronterons le ridicule d’être le Don Quichotte de nos futiles productions.»
Autre exemple : lorsque Léon, longtemps après, relit les vers écrits pour Trebutien , il se juge :
« Dans ces vers chatoyants , je ne vois rien de bon
Que le sentiment pur que chaque strophe exprime .
Aimer en méchants vers n’est pas un fort grand crime ;
Si ma lyre avait tort , mon coeur avait raison. »
Un dernier exemple : en 1859, il écrit Une légende d’Insiedeln . A la fin du long poème, il demande à l’Anglaise de se convertir , et s’excuse tout aussitôt ainsi :
«Excusez-en la chaleur indiscrète ,
Car je suis Prêtre avant d’être Poète. »
Léon fait toujours passer le sens avant la beauté de la forme , et il ne voit la forme que comme moyen du message. Ce sont les autres qui disent que c’est un excellent poète et un grand écrivain. Lui ne revendique pas ce titre, et ne cherche pas à être un grand poète.
Les conceptions de Jules écrivain esthète sur la poésie sont que la religion tue la poésie, mais il reconnaît à sa mort que la religion est plus importante que l’esthétique d’une poésie
Jules n’est pas loin de partager cette vue : il décrit Léon en l’abbé Méautis : « ce prêtre avait apporté à l’autel des facultés plus faites pour le service de Dieu que pour celui des hommes, car au service des hommes, elles brisent toujours celui qui les a. Il possédait une de ces natures exquises qu’on s’étonne toujours de voir dans l’air épais de cette vie , tant elles sonr organisées pour respirer l’air du ciel !
Né avec une imagination mélancolique et charmante, qui rappelait celle de Gray dans son « Cimetière de campagne » , ou de Wordswoth dans sa délicieuse ballade Nous sommes sept, poète d’instinct et de génie, il avait, en devenant prêtre, commencé par jeter son génie dans la flamme de son sacrifice, puis il y avait jeté son âme tout entière . Mais s’il s’était résigné à n’être jamais un grand poète, il lui eût été difficile de se résigner à n’être pas un grand saint. »
Encore une fois ici Jules refuse à Léon le titre de poète.
Il écrivait de même en répondant au père Dauphin qui préparait alors une biographie de son frère : dans l’avant-propos, le père Dauphin raconte son échange avec Jules , et l’on sent encore une fois chez Jules, l’attitude ambiguë qui veut faire taire Léon en tant que poète : « Avant-propos
Il y a déjà plusieurs années, songeant à écrire une biographie du R.P.d’Aurevilly, nous nous adressâmes , pour avoir quelques renseignements, son frère aîné, le célèbre auteur des Oeuvres et des Hommes que la mort vient d’enlever à la France des Lettres , et que Lamartine appelait Le duc de Guise de la littérature.
« Je suis touché de votre projet d’écrire une notice sur mon frère, l’abbé Léon d’Aurevilly, nous répondit-il, et je serai un renseignement vivant, toujours à vos ordres quand il vous plaira . .. Cependant, mon Père, permettez-moi quelques observations sur votre projet.
Mon frère , avant d’être prêtre, fut un mondain . Le monde l’aimait et il aimait le monde . Il allait se marier quand la grâce de Dieu le toucha et lui donna la force de briser des liens qui devaient lui être chers. La vocation le prit tout à coup par les cheveux , comme le prophète, et le jeta dans les bras de Dieu. Il avait eu des passions de coeur, mais ce ne fut point le désenchantement des ces passions qui le firent prêtre. On l’a cru , - les femmes surtout qui mettent du roman partout , - mais il n’en était absolument rien. Il était humilié d’une telle pensée . Cela lui semblait un motif hum in, calomniateur de son amour pour Dieu et indigne de la gloire de Dieu . Il eut aussi un instant des passions politiques , et un procès à Caen, en Assises , qui fit beaucoup de bruit , pour une ode enthousiaste , publiée dans les journaux du temps, en l’honneur de la duchesse de Berry , après sa campagne de Vendée.
L’abbé mon frère était né avec des talents très mondains. Il était poète, vous le savez, et même chansonnier , - chansonnier délicieux , - capable , s’il ne s’était donné à Dieu, d’atteindre à plus d’un genre de renommée, mais il préféra Dieu à tout. Cependant, en prenant de lui ce qu’il avait de meilleur, Dieu n’éteignit pas ses facultés. Il était resté poète , et même chansonnier toujours, mais entre amis. Les sévères trouvaient même qu’il l’était trop . Mais ceux-là qui ont en eux l’esprit maternel de l’Eglise , lui pardonnaient d’être gai, spirituel et charmant , en toute innocence, et si vous, mon Père, vous l’avez personnellement connu, vous savez combien il l’était !
Il avait le christianisme aimable , un genre de séduction qui était pour lui une prédication encore !
Voilà ce qu’il était ! Seulement , mon Père, puisque vous pensez à consacrer une notice à sa mémoire, j’oserai me permettre de vous donner un conseil . Parlez moins de ce qu’il avait été que de ce qu’il était devenu. N’insistez pas beaucoup sur ses facultés et ses productions littéraires . Passez légèrement là-dessus, faites comme lui, il n’y tenait pas et n’en parlait pas . Vous qui voulez être son historien, vous ne pouvez pas ne pas en parler : mais ne pesez pas sur cette partie de sa vie et de ses mérites. Il avait , avant d’être prêtre, écrit beaucoup de choses d’un sentiment poétique très élevé, et publié un recueil de vers intitulé : AMOUR ET HAINE ; mais il avait tout détruit de ces choses brillantes et qu’il jugeait vaines, et moi, mon Père, qui venais le premier dans son coeur après Dieu, je n’ai pas une pauvre bribe de ses vers à vous renvoyer.
J’ai ( comme vous peut-être, ) le volume des Hirondelles, publié par Trébutien, qui le lui avait arraché à force d’admiration, d’amitié et d’enthousiasme . Sans lui , il n’aurait été publié jamais. Il n’y pensait ps.
Mais quant à vous, la gloire de mon frère est parmi vous, mes Pères! Ne le vantez que de celle-là! »
Le Père Dauphin … suivit à sa façon les consignes un peu étranges du frère Jules…et explique que « des circonstances imprévues », qu’il ne précise pas ( !) , l’ont empêché de profiter des renseignements que Jules aurait sûrement donnés à propos de Léon : « nous ne pûmes puiser comme nous l’aurions voulu à la source précieuse de renseignements que l’illustre écrivain mettait si gracieusement à notre disposition. (...) Nous nous efforcerons de mettre en pratique les sages conseils qu’on vient de lire dans la lettre de Jules Barbey d’Aurevilly, et, n’ayant à notre disposition qu’une plume inculte pour tracer un portrait si fin et si délicat, nous tournerons la difficulté en laissant notre héros se peindre lui-même. Dans ce but, nous le ferons parler le plus qu’il nous sera possible , sûr de donner par là à notre humble ouvrage de l’intérêt et une réelle valeur. » Le prêtre est-il malicieux en disant cela? Feignant de n’avoir rien vu, rend-il à Jules la monnaie de sa pièce ? Ou est-ce sa façon de contester les appréciations du frère ? La biographie ne parut qu’après la mort de Jules. Ainsi celui-ci ne put-il pas lire que le père Dauphin avait chois comme titre : « Un poète-apôtre »..., un titre qui l’aurait sûrement agacé au plus haut point !
Pas de jalousie mais une certaine conception esthétique de la poésie
Cependant il ne faut pas voir dans l’attitude de Jules une mauvaise et stupide jalousie infantile.
Léon et Jules avaient un grand coeur, et, malgré leurs différences, s’aimaient véritablement. Simplement Jules devait souffrir de devoir juger mal la poésie de Léon, et s’attrister que son frère ne fût pas un plus grand poète , et que lui-même ne pût en dire tout le bien possible . Il faut dire que ce dut être une situation difficile pour les deux!
Or Jules a une haute idée de la critique38 et ne s’est jamais laissé attaquer ni par l’amitié, ni par la haine . « Il y a toujours une nouvelle raison pour supprimer la vérité de ce monde et faire de la critique, cette rude vierge, la cocotte du genre humain. » 39
Il critique tous azimuts, les Réalistes comme L’Art pour l’Art : « les poètes du mot seul, jaloux comme des bouteilles vides contre des bouteilles pleines ... »40 mais aussi le « poète démocratique ... c’est à dire un aristocrate qui a dérogé. »41 ...
Il dit souvent qu’on s’accorde à dire que le poète est un rêveur , un malade précieux , un enfant 42 . Mais il refuse que son frère le soit, lui qui rimaille sur les chapeaux et les photos, ou exalte les efforts pour acquérir la bonne santé de l’âme, et il refuse également d’être un tel poète ...
Pour lui, la quantité n’est pas un critère , ni la rapidité , y compris celle de son frère : « La faculté de production est devenue vulgaire .() elle ne prouve rien . () L’époque est prolifique . Elle pond, et même trop . Ce n’est pas la force de production qui lui manque, c’est la force de la gestation. () En soi, cette production ne sauve rien de ce qui doit périr , et elle perd souvent ce qui, sans son enragement, aurait pu vivre. »43
Ou encore : « Ne nous y trompons pas ... Tout grand talent est un prestige . Le Paradoxe du Comédien, de Diderot , ne s’applique pas qu’au comédien et à la comédie ; il s’applique aussi à cette autre comédie qui s’appelle l’art en littérature , et à cet autre comédien qui s’appelle l’écrivain. De bonne foi sur le fond sur le fond des choses, mais par cela seul qu’il veut les exprimer de manière à plaire à l’esprit ou à convaincre davantage, l’écrivain calcule ses effets pour ses livres comme le comédien pour la scène , - et ceux-là, parmi les écrivains, qui passent pour les plus inspirés, sont ceux dont le calcul est le plus rapide, mais n’en est pas moins du calcul. »44.
La régularité du style n’est rien, ni celle de son frère : « Le sonnet est une forme vieillie, et ce n’est rien que de vieillir - vieillesse, dans les choses d’intelligence, c’est souvent parfum, sagesse et profondeur, - mais c’est une forme bornée , et il nous est impossible d’avoir pour elle le respect qu’avait Despréaux...
Le sonnet si vanté , à cause de la difficulté vaincue, chez un peuple qui a toujours aimé vaincre la difficulté , n’est que l’amusette des sociétés qui jouent aux petits jeux de la littérature ... Ni les grands noms de Shakespeare, de Milton, de Corneille, de Machiavel, de Pétrarque, qui ont splendidifié ce mode de poésie , si écourté et presque puéril , ne me troublent et ne m’imposent. Ils coulèrent leur pensée dans ce moule parce que ce moule était à la mode de leur temps . Mais ils l’y ont étriquée , étranglée ; c’étaient des aigles pris à la sauterole ! Tout au plus était-ce bon pour les Voiture et les Benserade , cette forme presque calligraphique de poésie . »45 46
Ou encore : « Le génie dans les petites choses n’est plus le génie . L’étonnement n’est pas l’émotion. Un Alhambra fait avec un noyau de cerise serait plus étonnant que l’autre Alhambra , et cependant il toucherait moins. »47
Le succès n’est la preuve de rien de bon , et même pis , et pas même celui de son frère : « Il faut aux livres comme aux talents destinés au succès rapide, au succès à l’heure même, un côté de médiocrité, soit dans la forme, soit dans le fond , lequel ne déconcerte pas trop la masse des esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n’a pas ce bien heureux côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu’on annonce. (...) Les gloires les plus pures et les plus solides, espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et les plus belles cristallisations. »48
Evidemment on retrouve ici l’idée de la difficulté du beau style qui naît difficilement :
Mais ici Barbey commence à catégoriser … malheureusement : en effet, il affirme que nous n’avons qu’à donner jour à notre style , car il est inné, « à l’intérieur » de nous-même, et ce sont les citations célèbres :
«L’homme naît avec son style comme il naît avec sa voix. »49
« La poésie n’est jamais que le cri, l’inimitable cri de la personnalité ! »50
« Le mérite et la faculté des grands et vrais poètes, c’est l’assimilation rapide ; c’est, avec un rien, l’éveil du génie. »51
Et il va même plus loin dans l’injustice des dons : « La pensée et la forme ne se séparent pas. Elles sont congénères et consubstantielles. L’homme ne se dédouble pas . Il y périrait. Les rhéteurs seuls ont pu inventer cette platitude du vêtement et du corps , pour dire le style et la pensée. Mais où cela s’est-il vu ? Pour notre part nous ne croyons pas plus à l’écrivain sans pensée qu’au penseur sans style ... »52 Ce qui implique que, pour Jules, celui qui n’a pas de style ne peut pas être un penseur : est-ce le cas de Léon, selon lui ? ou que celui qui ne pense pas ne peut pas avoir de style : est-ce donc le cas de Léon ?
Jules y insiste encore : « Qui est né écrivain l’est toujours , même sans grammaire et sans orthographe ; mais qui ne l’est pas , ne l’est jamais . Et les sujets les plus beaux qu’on peut traiter n’y font rien : ils ne soulèvent et n’enlèvent jamais que les esprits qui ont des ailes! »53 Ceci reprend les idées de Jules exprimées dès Léa : Amédée est beau, mais c’est Reginald qui a le génie et la passion. Or le critique à partir du style, a le droit de remonter jusqu’à l’homme ... : «Tout livre est l’homme qui l’a écrit, tête, coeur, foie et entrailles . La Critique doit donc traverser le livre pour arriver à l’homme, ou l’homme pour arriver au livre, et clouer toujours l’un sur l’autre ... ou bien c’est ... qu’elle manquerait de clous ! »54 Et le verdict de Jules sur Léon est donc gravissime : en matière d’esthétique, comme en matière d’intelligence, Jules juge Léon inférieur ... et « petit », et cela de par la volonté divine elle-même ...
« Dans toute poésie, quelle qu’en soit la forme ou l’étendue, il y a une lutte secrète entre l’infini du sentiment qui circule et le fini de la langue dans laquelle cet infini se renferme sans se limiter. »55 «Ceux qui ont le plus goûté aux fleurs amères et aux poisons de la vie parmi les poètes , sont les plus puissants. Les poètes jeunes, à pressentiments plus qu’à expériences, ont un charme moins pénétrant et moins fort que les profonds poètes des souvenirs. Pourquoi Dieu l’a-t-il voulu ainsi ? »56
Le poème qui est acte de volonté , ou doit le permettre, le poème qui est fidèle sans murmure et obéissant à un modèle divin ou parental est trop « artificiel », trop peu personnel ... : « La vie n’est belle et touchante qu’en se retournant , et elle le devient ... de ce qu’elle est perdue ! Pour des créatures de passage comme nous, qui ne serons peut-être plus demain, l’accent désespéré ou résigné - au fond , si on veut bien y penser- c’est la même chose,- est l’accent qui doit remuer le plus les coeurs ! »57
C’est que chez Jules, la beauté du sujet et de la forme passaient avant la moralité du fond. Il a eu pour ami Baudelaire dont il ne partageait pas les idées et a admiré Huysmans avant sa conversion, et il a choisi pour idole Byron qui ne supportait pas l’idée du Dieu des chrétiens en qui il croyait pourtant ... Jules vilipendait par contre des chrétiens dont l’écriture était molle et laide ...
On comprend alors la fierté que Jules met à écrire difficilement de la poésie , à n’écrire, dans la souffrance, que de la souffrance ... C’est conforme à son esthétique , une esthétique de sublimation.
D’ailleurs , les psychanalystes le disent, l’oeuvre naît souvent d’une souffrance . Mais qu’elle soit belle ou laide, ou soit jugée telle, relève d’un autre domaine !
L’appréciation de la poésie de Léon est très difficile pour Jules : en tant que frère et ami, en tant que chrétien, en tant que critique d’art objectif .
Cependant, en tant que chrétien il sait que le fond importe plus que la forme, du point de vue éthique ...
D’où les discours sur la beauté d’un poète chrétien et de sa vie : « Quelque grandeur qu’on ait en soi, on gagne toujours quelque chose à être chrétien. .. Le christianisme ajoute au génie comme il ajoute à la vertu. () Si André Chénier, jeune poète mort sur l’échafaud, au lieu de regarder du côté des hommes avant de mourir, en leur montrant du doigt la tête dans laquelle il y avait quelque chose qu’ils allaient couper, avait regardé du côté du ciel , il y aurait autour de cette tête de martyr une autre auréole. Il n’y a que celle de ses vers ! »58 Mais en fait Jules Barbey ne dit pas que sa poésie en aurait été plus belle. Et la raison pour laquelle le poète aurait été plus beau est rien moins que chrétienne ! : « Supposez que cette tête rêveuse de pasteur grec n’eût pas été tranchée par l’un des derniers coups de la guillotine de Thermidor, et qu’André Chénier, mort à trente et un ans , eût échappé à l’échafaud et eût pu répandre dans des vers plus nombreux, dans des pièces d’une plus longue haleine, la masse d’indignation et d’horreur qui s’était amassée en lui, et qui aurait fait, en ces vers vengeurs, avalanche, la littérature n’aurait peut-être pas , en poésie, d’oeuvre plus belle ! Seulement, et je parle à ceux qui sont poètes, en quelque degré, si l’oeuvre avait été plus belle, le poète, privé de la poésie de sa mort sanglante, aurait été assurément moins beau. »59
Mais , chassez le naturel il revient au galop, ses critiques portent en général sur la poésie trop artificiellement lissée et sublimée60, car lui-même aussi a du mal à trouver de la belle littérature chrétienne et n’en écrit pas ... même s’il veut écrire chrétien en se faisant le repoussoir du vice en décrivant le vice ...
Si le poète est plus émouvant quand il est chrétien, la Poésie n’en est pas meilleure pour cette raison seule. Et Barbey regrette de le constater : « Tristes temps ! Temps désespérant et désespéré que celui où l’esprit humain , qui se croit entier, a fini par se mutiler de sa propre main et s’est émasculé de la plus grande de ses facultés , - la faculté religieuse . Tout ce qui a été écrit depuis trente ans avec une plume chrétienne a subi l’outrage de cette indifférence aveugle et terrible; et plus la plume a été chrétienne, plus l ’insouciance pour l’oeuvre, si belle qu’elle fût , a été complète. »61 . Le mot » belle » a ici une connotation plus morale qu’esthétique . Le Chrétien est d’un autre ordre , et Barbey prévient l’auteur chrétien : « Il faut avertir la littérature chrétienne qu’elle est livrée aux bêtes, et à des bêtes qui n’en veulent pas ! Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, il n’y a désormais, par ce temps sans Dieu, que l’enterrement vivant du silence et le sacrifice des oeuvres les plus belles et les plus pleines de Lui , à brûler comme un dernier encens sur l’autel secret des catacombes! »62 Le chrétien doit apprendre l’humilité et la discrétion, et il ne peut espérer le succès , alors que le païen peut faire recette . Il y a même une mode à écrire athée ... et Barbey la relève chez Huysmans : « Maintenant avant d’être passionné, on est malade .De toutes les libertés auxquelles on fait mine de croire, c’est la liberté de l’âme à laquelle on croit le moins () Le Des Esseintes qui fait le Titan contre la vie, ne se montre qu’un imbécile Tom Pouce quand il s’agit de la changer!
Un jour je défiai l’originalité de Baudelaire de recommencer les Fleurs du Mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé du blasphème. Je serais bien capable de porter à l’auteur d’A Rebours le même défi : « Après les Fleurs du Mal , - dis-je à Baudelaire, - il ne vous reste plus, logiquement, que la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix.
Mais l’auteur d’A Rebours les choisira-t-il? » 63
Lui, Jules Barbey, finira par choisir, comme Léon, d’aller à côté de ces critères esthétiques pour juger de la poésie chrétienne : « La simplicité du saint vaut mieux que la sagacité du génie. Etre saint, c’est être plus que tout : c’est un déclassement sublime de l’humanité. »64
Les derniers mots de Jules sur Léon sont touchants justement parce qu’il lui accorde, pas très nettement il est vrai, mais il le lui accorde enfin tout de même , le nom de poète Jules écrivant à un de ses amis : « Je l’ai enterré dans le cimetière des pauvres , comme s’il avait été franciscain, - et il était digne de l’être !- et il s’est trouvé que ce cimetière est sublime! On peut y enterrer également des héros, des saints, des pauvres et des poètes. Il y est entre une croix et le mur du château-fort de Saint-Sauveur, bâti par Néel de Néhou, et qui a vu Du Guesclin . Sa tombe est au fond d’un fossé de guerre , sous lequel on a planté des pommiers qui seront en fleur au printemps prochain, comme il est en fleur immortelle dans le jardin céleste de là-haut ! »
Dans un chiasme émouvant , lui même se dénie la qualité d’écrivain qui a eu raison et redonne le dernier mot de sa vie aux valeurs de Léon . Dernier mot aussi sur lui-même où il se refuse le titre d’écrivain, plus la dernière note du Jeudi de sa mort .
Léon, qui se sentait bien accepté , a pu parler et écrire sans difficulté : naturellement, par imitation, ou par émulation. Nous reviendrons sur ce qui est devenu sa vie et une oeuvre Mais pour Jules, ce même milieu affectif l’a agressé, et l'éducation reçue l'a empêché de pouvoir protester à voix haute, exprimer sa souffrance ou exorciser ce «remords esthétique » qui le fait tant souffrir. Jamais il ne s’est senti être entendu avec un tendre sourire par ses parents. Il n’a pas été ni entendu ni exaucé. 65 Donc, il va falloir compenser, décharger ou sublimer66 ;
D’une part, il veut aussi essayer de plaire à ses parents à qui il déplaît . il l’a essayé, sur un plan intellectuel, par exemple, mais c’est Léon qui a reçu les suffrages plus que lui... Alors, plaire à ceux qu’il ne connaît pas. Il découvre ainsi un moyen de plaire au fur et à mesure qu’il l’utilise : la parole, qui d’orale peut devenir écrite.67Ce qu’il cherche ainsi dans les yeux des auditeurs, n’est-ce pas le plaisir de se voir regardé avec plaisir ? Le plaisir qu’il donne à ses auditeurs atténue son sentiment intime de manque coupable : n’avoir pas séduit ses parents. Toutefois, il s’aperçoit aussi qu’elle peut être insuffisante si elle est conformité superficielle, « copieuse » du milieu .
Il se sert ensuite de l’oral et de l’écrit pour se venger de ses rêves, exprimer ses rêves qui se vengent de la réalité, ses révoltes, (rêve-volte?), ses critiques. Cette expression au contenu très fort le soulage : c’est le cri, premier et fondamental qui amène plaisir et paix. Mais pour avoir plus de plaisir, il va falloir sublimer : (cf. ma thèse pour l’utilisation de ce mot ) : à partir de cette souffrance, certains vont trouver le moyen de tirer du plaisir dans une réaction à leur difficulté. Jules ici, tire du plaisir de la beauté personnelle qu’il a réussi à créer... Ce plaisir lui vient essentiellement du fait qu’il se reconnaît beau dans cette oeuvre qui le libère de tout esclavage de l’opinion des autres; lorsque cette beauté, qui est « sienne », est reconnue par les autres, et que ce plaisir esthétique est partagé, il se sent aimé, et il en « tire » ainsi encore un autre plaisir : c’est le second bénéfice de la sublimation. Enfin, puisqu’on lui avait dit : « tu es laid, tu n’es pas regardable », il obtient un troisième bénéfice directement contre cette accusation de laideur : par son oeuvre de critique d’art, il montre précisément qu’il est devenu un homme au sens esthétique affiné, et qui a résolu de créer du beau lui aussi. Autrement dit l’être blessé a donné naissance à un être plus heureux par la création de l’oeuvre d’art . L’oeuvre d’art, expression qui qualifie habituellement l’écrit encore plus que l’oral et la poésie encore plus que la prose, est en fait le fruit de la souffrance.
Chez Léon, qu’en est-il ? Le résultat final semble presque le même : Jules comme Léon sont deux écrivains . Léon est qualifié de poète-apôtre ; il est presque aussi célèbre que Jules à la fin de sa vie , et bien plus que lui en 58 . Tous s’accordent à reconnaître les grandes qualités orales de Léon, et sa facilité sidérante à faire des vers ; il en a publié plus et plus tôt que Jules ( mis à part l’Ode aux héros des Thermopyles) .
D’où vient donc que les poèmes de Léon sont regardés comme des oeuvres plus que mineures ?
La naissance d’un créateur, d’un poète
La parole, orale ou écrite. de Léon ne repose sur aucun trouble, pas plus à la fin de sa vie : il a la foi , qu’au début : il n’a pas de problème . Il ne cherche pas à séduire lui-même. Même s’il s’aperçoit aussi qu’elle n’a aucune originalité,
Chez Léon, l’oeuvre d’art, expression qui qualifie habituellement l’écrit encore plus que l’oral et la poésie encore plus que la prose, n’est pas en fait le fruit de la souffrance, et Léon ne cherche pas à tirer du plaisir de la beauté qu’il a réussi à créer, ou plutôt à rendre ... Il cherche à attirer les autres à des idées , politiques ou religieuses, à des personnes autres que lui-même.
Le mécanisme de sublimation n’a pas eu à fonctionner sur le plan de la création et de l’esthétique car il n’y a pas eu , je crois de blessure dans l’enfance. Il n’a jamais eu à exprimer de souffrance. Il a d’emblée plu à ses parents, ainsi qu’à tout son entourage. Il est en harmonie avec cet entourage qui lui sourit et à qui il sourit .
Chez tous les deux, il y a apparemment continuité entre la parole orale et écrite : tous ceux qui les ont connu ont noté cette ressemblance.
Mais en fait, Jules explique plusieurs fois qu’il trouve facilement des sujets à développer, mais que, techniquement et concrètement, ce mode d’expression-ci lui donne plus de mal : le souffle de l’oral naît spontanément, et se transpose facilement dans la correspondance avec les amis, mais ce qu’il écrit pour le public prend - et doit prendre - difficilement corps car Jules 68 a, dirait-on, encore plus de plaisir à être bien regardé qu’à être lu.69Il se voit conquérir un auditoire fantasmatique, il conquiert un auditoire réel de lecteurs qui achètent sa prose, il peut imaginer conquérir, enfin, ses parents... ou faute de les conquérir, les troubler dans leurs certitudes... 70 Car la cause principale de ce besoin de séduire est la crainte de ne pas séduire, avec tout ce qu’on lui avait dit..., mais son but principal est, non pas de séduire, mais de se délivrer en fait de son cri de souffrance . Nous avons montré71 que Jules écrivait essentiellement pour lui les oeuvres littéraires, d’imagination, celles qui jaillissent de lui et ne sont censées, comme les articles ou la correspondance, ni commenter pour les lecteurs de façon instructive ou intellectuelle des idées intéressantes ni s’adresser à un destinataire précis (mis à part un peu du Des Touches ou d’Un Prêtre marié, dans lesquels il veut faire plaisir, et sauf les quelques passages écrits pour ses parents... ).
Il découvre qu’il a envie d’écrire ses rêves, ses révoltes, et accomplir dans cette écriture la vengeance de ses rêves, comme il l’a dit. Le faire, même si c’est douloureux, apaise ses douleurs. Douleur choisie contre douleur imposée. Il n’écrit qu’inflammatoirement, mais comme le dit André-Chaumont, « l'écriture était pour lui une espèce de décharge existentielle. »72 Comme les arcs de décharge dans les bâtiments. Comme un exutoire à l’énergie. Comme un plaisir irrépressible et nécessaire. Comme un poids qu’on pose.
La littérature aurevillienne, comme l'analyse Philippe Berthier73, n'est pas activité d’appoint, mi-temps détendu, agrément mondain, plaisir de dilettante. Elle est le résultat obligé de lois intérieures impératives, la conséquence positive d'un joug souvent secoué. Ce talent n'a paru et ne s'est développé que parce que beaucoup de forces contraires se sont coalisées contre lui pour le rendre difficile. Comme il le disait de Byron, Barbey est bien lui aussi "Fils de la Douleur et de l'Obstacle"74 engendré par la persécution d'un long échec (qui n'était pas l'échec de Byron, caché derrière un bonheur par ailleurs si éclatant).
C’est jusqu’au bout qu’il écrira, bâtissant son oeuvre, et considérant finalement que tout ou presque, en fait partie : correspondance, journaux intimes, poussières, bouts de poésies, vers dispersés à droite et à gauche, presque oubliés parfois.... Il éditera à la fin de sa vie les oeuvres de jeunesse, qu’il désavoue pourtant plus ou moins, question religion ou intellect... Qu’est-ce qui l’intéresse donc dans l’Amaïdée de sa jeunesse, publiée à 80 ans avec une note qui en condamne le sens ? sans doute de mesurer justement le chemin qu’il a parcouru pour rendre supportable sa souffrance. C’est pourquoi les dernières oeuvres « personnelles » reprennent avec tant d’exactitude la courbe du départ : ce que la conscience juge, l’inconscient l’accepte... Finalement il bâtit son oeuvre, mais elle se bâtit aussi à son insu et les matériaux qu’il avait rejetés, il s’aperçoit qu’ils en font partie aussi. Elle le bâtit alors autant qu’il la bâtit. Il est conscient que l’oeuvre lui est utile, et il la bâtit ; mais son utilité inconsciente le bâtit lui. C’est en effet le sens qui importe au plus haut point, le sens, le cri, beaucoup plus que la forme ou la beauté ou la célébrité ou toute autre raison d’écrire. Il écrit pour s’écrier. Rêves ou cauchemars. Même les bons rêves, si beaux d’apparence sont donc une illusion empoisonnée ou dangereuse... Ce qui explique d’ailleurs leur tension douloureuse, Barbey se condamnant chaque fois. Un rêve pour le ça, mais un vrai cauchemar du point de vue moral ou réel. Un interdit .
« Les contradictions dont il a souffert se sont résolues, les avortements de son destin se sont réparés, les crève-coeur de ses désespoirs se sont soulagés lorsqu’il a écrit. Ce beau vers de son mince recueil de poésie
L’Esprit, l’aigle vengeur qui plane sur la vie,
pourrait servir d’épigraphe à ses moindres volumes. »
Tant pis s’il fait peur quelquefois et qu’importent les excès de sa prose, « il a (...) atteint son but puisqu'il a été Lui-Même, avec la pleine expansion de tout l’intime de sa personne, durant les trop courtes heures qu’il a dépensées à écrire ses pages »
« La littérature a son ivresse aussi qui ne fait qu’interpréter et amplifier les sensations que l’écrivain a subies. Mais cette transformation-là s’appelle le talent. »
Barbey emploie lui-même la formule « diversion à une idée fixe qui me faisait souffrir »75 Une sublimation76. Nous employons ce dernier mot dans le sens général comme une tendance à éviter l’agressivité en se réparant et se restaurant après un choc .
Pour Jules, nous avons montré dans notre thèse comme il s’est senti agressé dès avant sa naissance. Pour Léon, nous n’avons pas fait d’étude approfondie , mais il semble que, alors que ses débuts avaient été harmonieux, le choc ait eu lieu lors de son procès où il a vu beaucoup de se amis se révéler « faux » .
Les manifestations ultérieures de la sublimation et son fonctionnement nous semblent également tout à fait adaptés à l’ analyse du cas de Jules , nous l’avons montré dans notre thèse, comme à celle du cas de Léon .
Chez Léon l’écriture est naturelle : elle est moyen de se faire aimer , elle est réussite, elle est la suite du bon contact physique avec ses parents : communication aisée , harmonieuse, en accord. Elle est ce qui aide à la personnalité. Elle peut être tournée sur elle-même si elle dévie de son sens .
Chez Léon, la souffrance née des réactions des autres a entraîné elle aussi une sublimation. D’abord le désir d’être avocat et de se marier . Puis celui d’être mieux croyant. Enfin, celui d’être prêtre, tourné vers les autres. La parole et l’écriture continueront à être le moyen de communication , mais soumis à la sublimation.
Chez Jules l’écriture est une sublimation qui reste bien plus au niveau de l’expression et n’a pas autant évacué les ressentis ni maîtrisé l’inconscient que Léon.
La souffrance est nécessairement une des « causes » de la sublimation
Peut-on décrire par quel mécanisme ? Prenons ici le cas de la sublimation artistique et-ou littéraire, en pensant à nos deux Barbey. C’est un des types les plus fréquents de la sublimation (sans toutefois que tous ceux qui l’ont pratiquée soient tous devenus des « écrivains » reconnus!)77« Autrement dit, en fonction des instincts, la laideur - la destruction - est l’expression de l’instinct de mort, tandis que la beauté - le désir de réunir dans le rythme et en un tout - est celle de l’instinct de vie. La réussite de l’artiste consiste à exprimer pleinement le conflit qui les oppose ainsi que les liens qui les unissent. »78
Freud aboutit aussi à cette conclusion : la personne qui veut accomplir une sublimation doit surmonter la mort, - ou l’échec personnel - qu’en pensée il a admise, et c’est alors qu’il peut devenir un « artiste », un « créateur » : «Tous les artistes visent à l’immortalité. » Cette petite phrase veut dire que l’artiste a d’abord reconnu que la mort existe, et qu’il veut la dépasser, et non pas l’annihiler. 79
Quand on ne peut avoir quelque chose, ni être ce qu’on voulait, alors on dirige autrement son désir. D’où la nécessité parfois de la description hardie du fantasme et en même temps l’acceptation des règles extérieures d’où naissent alors la plénitude et l’harmonie. Par exemple, des règles de la tragédie qui s’appliquent à l’horreur peut sortir l’ordre. Sans cette harmonie de la forme, la dépression serait évitée, mais non résolue. Comme pour le deuil ou la séparation : il y a destruction, mais ensuite la dépression acceptée, il y aura peut-être rétablissement et enrichissement. L’oeuvre est l’objet relationnel parfait puisqu’elle renvoie l’image de soi-même réussie et sans discussion ni désaccord quand l’écrivain est un écrivain heureux de ce qu’il a créé. Mais en plus, cette oeuvre qui a été bâtie à partir d’une réaction égoïste est salutaire pour la société : « l’individu, qui en réalité ne travaille que pour lui, offre au monde extérieur un produit propre, non seulement à lui faire plaisir, mais encore à le protéger